Les avions de René Couzinet :

Un rêve brisé

Quand, soudain, pluie et soleil se mêlent,

Toi, tu apparais, dans ta beauté naturelle,. .

.Afin de nous bercer de songes et d'irréels,

Car après tout, tu n'es qu'illusion,

Parmi ce monde inondé de confusion..

.... L'Arc en Ciel d'Alexia

Écrivant ces lignes à ma demande, ma fille (Elle avait 14 ans) évoque sa vision d'une beauté naturelle, qui de surprenante manière, laisse imaginer celle du merveilleux Arc en Ciel de René Couzinet et plus étonnamment encore, le destin de l'avion avec en filigrane celui de son créateur.

J'aimerai vous faire partager, à travers l'évocation de ses avions, un fragment de la vie de René Couzinet, ingénieur Français de la première moitié de ce siècle, en un temps où la poésie restait encore accrochée aux techniques de l'aviation.

Toute sa vie, le constructeur René Couzinet s'ingénia à mettre au point des modèles d'appareils aux techniques très audacieuses pour leur époque, mais qui n'obtinrent pas le succès qu'ils méritaient en raison de constantes difficultés commerciales et administratives auxquelles se heurta leur créateur. "Ces échecs répétés conduisirent cet ingénieur de talent au désespoir, puis à la mort "(Les As de l'Aviation, Éditions Atlas, page 257). "Le nom de René Couzinet restera pour toujours attaché à celui de l'avion "Arc en Ciel" (Records Français de distance, Jean Liron, Docavia, page 100).

L'Arc en Ciel

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C'était un avion de rêve, un avion de la légende Aéronautique Française, l'avion de René Couzinet. C'était l'avion maîtrisé par un pilote de légende, "l'Archange", Jean Mermoz.

"Ces deux hommes avaient le même idéal, le même désintéressement, la même pureté, la même passion sacrée. Ils se complétaient pour une grande tâche. Contre la paresse des bureaux, les combinaisons d'antichambre, contre la cupidité, l'envie et la peur, ils formèrent attelage. Ce n'était pas trop de leurs deux génies conjugués. Sans Couzinet, Mermoz eût erré longtemps dans les défilés du désespoir. Sans Mermoz, Couzinet n'eût pas vu l'Arc-en-Ciel triompher". (Joseph Kessel : Mermoz, Gallimard, 1938).

L'incontournable carte postale remémorant le premier voyage de l'Arc en Ciel

Eté 32

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C'était leur première rencontre, mais l'histoire de l'Arc en Ciel, si belle, mais tellement dramatique, c'est le 7 mai 1928 qu'elle a débutée, avec le premier vol du premier Arc en Ciel. René Couzinet son constructeur n'avait que 24 ans.

"J'ai étudié un trimoteur, moteur central et deux moteurs latéraux placés dans les ailes, tous trois accessibles ".

Après l'exploit de Lindbergh du 21 mai 27, René Couzinet en s'exprimant ainsi, voulait "donner" l'Atlantique à la France. Présenté par la presse comme "l'avion de l'avenir'", ce premier Arc en Ciel était sans nul doute une très belle machine, mais certainement sous-motorisée avec 3 Hispano de 180 ch pour une envergure de 27 m et un poids maximum de 10 tonnes !

Le premier Arc en Ciel, RC 10, avec trois moteurs de 180 cv. Construction bois recouvert de contreplaqué marouflé toile comme tous les avions Couzinet.

La formule Couzinet

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La formule Couzinet c'était le trimoteur, pour des raisons de sécurité évidentes, toujours en vigueur de nos jours.

En 1992, les vols commerciaux de bimoteurs sur les longues distances océaniques sont rares, la législation s'y oppose.

La formule Couzinet c'était aussi cette fameuse "dérive induite" si caractéristique, extrêmement élégante certes, mais aussi terriblement inefficace à basse vitesse du fait de son très faible allongement. Avec cette configuration, Mermoz devait décoller l'Arc en Ciel en réduisant le moteur droit (sens de rotation horaire des hélices, vu du pilote) on bien a pleine charge, il fallait se placer a 45° de l'axe de piste pour réussir à prendre de la vitesse et gouverner droit (d'après André Dubourdieu a propos du 70, Icare N° 119, page 111).

A la décharge de Couzinet, il faut dire que l'esprit de l'époque n'était pas aux grandes surfaces de dérive, a voir le Dewoitine 338 et ses oreilles de cochon pour s'en convaincre !

Mon expérience modéliste a montré que sur la maquette de l'Arc en Ciel, il n'y a pas trop de difficulté pour gouverner au sol tant que le moteur central souffle la dérive, mais par contre avec les moteurs latéraux seulement, il y a impossibilité totale de rouler droit et l'existence d'une roulette de queue montée "folle", aggrave certainement la situation (Il n'était pas possible à l'époque, en l'absence de servo-commandes hydrauliques d'avoir une roulette commandée).

Tous les avions de René Couzinet (sauf le dernier) ont eut la même disposition et la même allure générale, le constructeur s'est accroché à sa formule pendant une dizaine d'années, dix ans de difficultés et d'échecs, dix ans d'histoire des Avions René Couzinet, une histoire que l'on peut résumer à travers ses réalisations…

L'Arc en Ciel N°1

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Sept mai 1928. C'est le premier vol de l'Arc en Ciel, premier du nom, le RC 10 : 27 m d'envergure, 10 tonnes en charge, 5 tonnes à vide, et seulement 3 moteurs de 180 ch. Prévu pour l'atlantique, l'avion vole, mais les services techniques officiels, qui n'admettent pas une charge de 100 kg par mètre carré (au lieu de 50 officiellement) refusent l'autorisation de vol. Cet accroc administratif ne sera jamais pardonné a Couzinet et l'administration a de la mémoire... et surtout du pouvoir…

Le RC 27 en vol. Changement de moteur avec apparition d'ouies de refroidissement sous le capot. (Histoire de l'Aviation, R. Chambe, Flammarion)

Le RC 10 prend le nom de RC 27 (Il faut l'appeler RC 11... voir la page "arc.htm" pour une "meilleure vérité"...) après remplacement du moteur central par un Hispano de 600 ch. C'est sous cette forme que l'avion est détruit au cours d'une démonstration le 8 août 1928. Après apparition de fortes vibrations dans les ailes à la suite d'une survitesse, l'avion heurte un hangar : deux morts, deux blessés graves. A cette époque, on ne maîtrise pas les techniques d'équilibrage des gouvernes, la seule réponse aux vibrations, c'était l'augmentation d'épaisseur des ailes. Celle de l'Arc en Ciel 70-71 est à 23 % (à l'emplanture), un profil de baleine...

Le plan de l'Arc en Ciel N°1

Dix sept février 1930. Le sort s'acharne sur Couzinet, l'usine Letord à Meudon brûle avec 4 trimoteurs en construction, dont l'Arc en Ciel N°2 et un hydroglisseur (40 ch Salmson).

Le trimoteur postal type 20

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(Deux avions détruits dans l'incendie de l'usine Letord)

Eté 1930. Sortie du type 20 (30 N°01), trimoteur postal 40 ch, Salmson, immatriculé F-ALIG.

Le Couzinet 20 (30 N°1) en vol (Histoire de l'aviation, C. Dolfus, 1938)

Le type 1 (train fixe et capotage à succédé au type 01 (train escamotable).

Le Couzinet 30

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Octobre 1930. Apparition du type 30 (30 N°01), atterrisseur escamotable. L'appareil semble avoir les mêmes dimensions que le type 20, mais les moteurs sont différents et sans capotage. C'est dans cet appareil que Couzinet fera la connaissance de Mermoz le 12 août 32. (En principe, cette rencontre eut lieu à bord du 30 N°1)

Le type 30 (30 N°01) photographié au salon de 1930. Le train était escamotable.

René Couzinet aux commandes du type 30 (30 N°01). On remarque l'épaisseur de l'aile.

Le Biarritz

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Six octobre 1931. Premier vol du Biarritz, le Couzinet 33, moteurs De Havilland Gipsy, 120 ch. Après une liaison mémorable France-Nouvelle-Calédonie (24 000 Km en 18 jours, 135 heures de vol à 185 km/h et 21 atterrissages en 1932, l'avion sera détruit le 30 octobre 1933 en heurtant une colline dans le brouillard. L'accident fera trois victimes.

Ci-dessus, le Biarritz photographié au 13ème salon de l'aviation en 1932, après son raid Paris-Nouméa.

Le Couzinet 70 "Arc en Ciel"

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L'Arc en Ciel 70 fera sont premier vol le 11 février 1932. C'est un trimoteur de grande taille (envergure 30 m) doté de moteurs Hispano de 650 ch.

Cet avion réalisera la première traversée commerciale de l'Atlantique Sud le 16 janvier 1933, il sera de retour au Bourget le 21 mai 1933.

La flèche indique la boule de plomb qui tendait l'antenne

Le Couzinet 70 en 1932. dérive bleu-blanc-rouge, fuselage court, fenêtres polygonales, karman court, hélices bipales ou tripales

Triptyque

Le plan a été dessiné par Claude Faix, qui avait réalisé un "Arc en Ciel" 70 en maquette VCC.

Le Couzinet 71 "Arc en Ciel"

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Puis, pendant une année entière l'avion, qui présentait sans doutes des problèmes d'instabilité, va subir des modifications importantes ; en fait, un allongement du fuselage. Les fuseaux moteurs sont portés en avant, la queue s'allonge. On peut supposer que le fuselage a été totalement reconstruit étant donné l'importance des transformations, seule l'aile paraît n'avoir pas subit de gros travaux.

Le Couzinet 71 dans sa version 21,45 m. On note la présence d'un hublot devant F-AMBV. le karman va très loin derrière les fenêtres

La longueur du fuselage passe ainsi de 16,13 m à 21,45 m, mais là se situe l'extraordinaire : Le fuselage sera ensuite raccourci de plus d'un mètre avec suppression du hublot central, pour passer à la longueur définitive de 20,185 m ; c'est le type 71 qui apparaît le 11 avril 1934.

Voici le 71 dans sa configuration typique. La longueur du fuselage est passée à 20,185 m, les karmans ont été refaits., les évacuations d'air des capots ont des formes de persiennes (Col. M. Jay)

La vie de l'avion sera courte : il va effectuer au cours de cette année 34 encore six traversées de l'Atlantique Sud, puis disparaître de la scène aéronautique après d'ultimes modifications en 1935.

Les photos ci-dessus ont été prises le même jour au même endroit. C'est la configuration choisie pour la maquette : Pas de carénage de roues, ouies triangulaires... A droite, plan 3 vues du modèle 71 en septembre 34, dessiné par Gilbert Fava

La première traversée du 71 de Saint Louis à Natal se fait le 28 mai, et le retour après différentes péripéties, seulement le 1er août. Le 4 septembre, ce sera la deuxième traversée avec retour le 26, enfin le 1er octobre 1934, le vol ultime de Villa Cisneros à Natal avec retour au Bourget le 28.

C'est dans sa configuration des derniers vols (avant les inscriptions à l'arrière du fuselage) que la maquette a été réalisée. En effet, l'avion à subit au cours de sa brève carrière, d'incessantes modifications mineures, en particulier au niveau des capots moteurs, pour essayer de régler des problèmes de refroidissement.

Le 28 octobre 1934, l'Arc en Ciel au Bourget, revient de son dernier vol. On voit le célèbre dessin sur le fuselage.

(1) 28 Octobre 1934, l'Arc en Ciel est de retour au Bourget et accueilli en grandes pompes !

(2) Devant les inscriptions, on reconnaît Mermoz, bien sûr, mais aussi le Général Denain (ministre de l'Air), Alexandre Collenot.. L'inscription du 4 août est fausse: il aurait fallu écrire 4 septembre.

(3) En 1935, ultimes modifications de l'Arc en Ciel sous les couleurs d'Air France. On a effacé la signature de Couzinet...

Le Couzinet 100-101

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Premier vol le 10 novembre 1933. Ce petit Arc en Ciel de 900 kg voulait être pour ses trois passagers, un trimoteur de sport et de grand tourisme de luxe. Modifié dans l'hiver 34, l'avion reçut en même temps que le 70, et certainement pour les mêmes raisons (problèmes de turbulences de raccordement de fuselage) d'importants karmans, ainsi qu'une modification du train, de la dérive et des moteurs. Le Couzinet 101 faisait son premier vol en juin 1934. II était immatriculé F-AMTJ. L'avion n'eut pas de succès, il fut vendu à l'Espagne, en guerre, en 1936, où il disparut.

Couzinet 100 : pantalons de roues avec dérive proéminente et karman de taille réduite.

Le Couzinet 101, notez les hélices démultipliées.

Air Couzinet 10

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Le dernier avion de Couzinet. Prévu pour la course Istres-Damas-Paris du 19 août 1937, l'avion fera son premier vol le 3 août, mais un incident l'empêchera de participer. Ce bimoteur sera modifié en 1938 (moteurs et fuselage) puis disparaîtra.

 

A gauche : Air Couzinet 10 en 1937 : Bimoteur à train rentrant avec une forme de cabine inhabituelle. Les Ailes, août 1937.

A droite : Couzinet 10 en 1938 : Tout à changé, on reconnaît la roulette de queue typique.

Les hydroglisseurs

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Modèle 1946

Modèle 1929

Dix ans : 1928-1938

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Si l'on fait les comptes, on peut estimer la production de René Couzinet à seulement une dizaine de modèles. Dans ce bilan ne sont pas comptés les trois hydroglisseurs de 1929, 1946 et 1951. Si l'on considère comme modèle unique, un avion après modifications importantes, il n'en reste que sept : (Voir encore page "arc.htm" pour une "meilleure vérité"...)

•  Couzinet 10 et 27

•  Couzinet 20

•  Couzinet 30

•  Biarritz

•  Couzinet 70-71

•  Couzinet 100-101

•  Air Couzinet 10

Tous ces avions ont été détruits et c'est bien dommage. A ma connaissance, il ne subsiste que deux pièces d'origine comme souvenir :

•  La dérive du 70 à la Roche sur Yon.

Qui se trouve maintenant au Musée régional d'Angers : http://www.musee-aviation-angers.fr/

•  Un morceau d'entoilage du 71 avec les bandes de l'arc en ciel, conservé par la famille Couzinet.

Visible maintenant à La Roche-sur-Yon à l'exposition "René COUZINET créateur d'avions" présentée dans la Maison Renaissance, place de la Vieille Horloge.
Les pièces exposées viennent d'un don de la famille Couzinet.

Pour conclure

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Que disent les historiens de l'aviation devant l'oeuvre de René Couzinet ? Trois attitudes peuvent être notées :

- Ceux qui ne disent rien : C'est le cas de Charles Dolfus et Henri Bouché dans leur "Histoire de l'Aéronautique " de 1938. Une seule photo d'un avion Couzinet (le type 30). Enfin page 569, l'Arc en Ciel est cité une seule fois pour sa première traversée, c'est tout. Difficile de faire plus court.

- Ceux qui rejettent. Les Couzinet ne valaient rien. C'était l'attitude des services officiels de l'époque, et plus récemment celle de Jacques Lecarme dans "l'Histoire des essais en vol" (Docavia). Même chose dans le Fanatique de l'Aviation N°114 à propos du Couzinet 100-101.

- Ceux qui reconnaissent une oeuvre de précurseur dans les travaux de René Couzinet, c'est le cas de Jean Liron dans "Records Français de distance" (Docavia).

Que conclure ? Dans l'ensemble, la mémoire collective a une attitude de rejet : Ces avions n'avaient pas de dérive, ils étaient lourds, instables et sous motorisés. Il y a parfois confusion entre l'Arc en Ciel et la Croix du Sud…. Il a été écrit (Paris-Match 1955) que Mermoz était mort à bord de l'Arc en Ciel…

Pourtant, le Biarritz et l'Arc en Ciel ont fait des voyages remarquables dans des conditions difficiles. L'Arc en Ciel était-il tellement instable, au ras des vagues, dans les trombes d'eau du pot-au-noir ?

L'Arc en Ciel 70-71 n'a causé aucun accident.

Mermoz et son équipage ont disparu avec la Croix-du-Sud le 7 décembre 1936.

Banni de la famille aéronautique, victime de ses incohérences technico-politiques, René Couzinet se suicida le 9 décembre 1956.

Le point de vue du maquettiste

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Si l'Arc en Ciel volait si mal, avec une maquette se serait encore pire, elle n'aurait aucune qualité de vol. Bien des augures avaient prédit cela : Que voilà un mauvais sujet de maquette, mon pauvre ami !

Et bien non, la maquette vole parfaitement bien. En dehors des réserves sur la maniabilité au sol avec le moteur central coupé, il n'y a sur ce modèle aucun problème de stabilité sur aucun des axes et la maniabilité est très bonne.

J'ai été crédité avec l'Arc en Ciel d'un titre de Champion de France (National) 1989-1990, voilà bien la preuve du bon fonctionnement général de l'avion... et du pilote….

Nous nous retrouverons le mois prochain pour en parler plus en détails...

Bibliographie

•  Mermoz-Couzinet ou le rêve fracassé de l'Aéropostale : Alexandre Couzinet, 1986, Editions Jean Picollec.

•  Histoire des essais en vol : Louis Bonte, 1974, Docavia.

•  Records de France de distance : Jean Liron, 1978, Docavia.

•  Icare 119 et 123 - Jean Mermoz - 1986 1987.

•  Le Trait d'Union : Claude Faix, N°89.

•  Plaquette éditée par la ville de La Roche sur Yon : René Couzinet, constructeur d'avions 1904-1956, octobre 1983.

•  La Science et la Vie N°164, février 1931.

•  Aviation Magazine. Numéro Spécial, Salon 1959.

•  Les As de l'Aviation, 1985, Editions Atlas.

•  Le Fanatique de l'Aviation, 1979, N°114.

•  Arts et Métiers, avril 1973.

•  L'Histoire de l'Aviation : René Chambe, 1980, Flammarion.

•  L'Histoire de l'Aéronautique : Charles Dolfus, Henri Bouché, 1938, Editions Saint Georges.

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RCM, février 1993, N° 142

Mes erreurs de l'époque sont maladroitement rectifiées en violet, voir la page "arc.htm" pour découvrir " l'histoire vraie "...

Grace aux travaux d'Emmanuel Caloyanni, "René Couzinet de Lindberg à Mermoz", Geste Edition, 2001.

Dernière mise à jour : 26/08/2008

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