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Postillon, une cure de jouvence

Dans les "Aéro-pages" de Postillon , nous allons nous agiter à dévoyer votre attention en vous plongeant le nez dans quelques spécimens choisis de vieux papiers: reportages, articles de presse, images, tous échappés du piège des poussières et découverts dans différentes publications totalement oubliées, éditées au début du siècle dernier.

Ces textes et ces photographies furent mis au jour souvent par hasard, en ouvrant des malles, en soulevant des piles de livres, en passant l'aspirateur ou la balayette dans des greniers ou dans des caves.

On ne s'étonnera pas que comme toujours dans la presse, le sensationnel soit mis en vedette, il fallait faire cracher les rotatives, mais dans tous les cas, ce seront des témoignages d'un passé bien émouvant que nous allons vous convier à partager avec nous.

Pourquoi ce nom de "Postillon" ?

Pour ceux qui l'auraient oublié, on se rappellera que le postillon c'était un conducteur de la poste à cheval, chargé par exemple de transmettre les feuilles d'impôts mais aussi les bonnes nouvelles (connotation communicative), que c'était également une carte percée capable de grimper le long de la ficelle d'un cerf volant (connotation aéronautique), les petits flotteurs d'une ligne capable de harponner pour le plaisir des animaux aquatiques innocents (connotation scélérate) et bien sûr aussi, la toute petite goutte de salive projetée involontairement par les bavards (connotation d'éloquence).

Soyons serein à propos de la cure de Jouvence, comme cette fontaine c'était l'invention de Jupiter, le maître du monde, cela devrait marcher, il devait savoir ce qu'il faisait, mais prudence à ceux qui bravent le ciel, car c'est lui aussi qui joue avec les éclairs…

Maintenant, si vous le voulez bien, (mais au fait… vous n'avez guère le choix…), le premier journal que nous allons explorer ensemble, c'était une de ces feuilles de choux, comme il y en avaient beaucoup avant la guerre de 14, spécialisées dans les domaines mécaniques et aéronautiques, alors en pleine expansion.

Cet oiseau rare, se nommait " Fulmicoton ", en voici le titre tel qu'il apparaissait à l'époque.

Quand la vérité n'est pas bonne à dire il faut l'écrire

Une publication des Editions du Sulfur

Un drôle de nom pour ce volatil dont le vocable désigne le coton-poudre, explosif redoutable, fils maudit du mariage de la cellulose, de l'acide nitrique et de l'acide sulfurique.

Légèrement satyrique, cette feuille avait pour devise : "Quand la vérité n'est pas bonne à dire, il faut l'écrire", tout un programme que les journalistes d'autrefois s'appliquaient sans doute à réaliser avec zèle.

Il semble que ce journal, qui parut à peut près mensuellement durant une douzaine d'années avant la première guerre mondiale, était diffusé par souscription dans certaines zones du Massif Central. Ce mode de paiement était une sorte d'abonnement participatif payé d'avance, une tâche difficile par rapport aux indigènes de ce pays qui en ce temps là, et même beaucoup plus tard, avaient un porte-monnaie à la place de la tronche.

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Les premiers journalistes qui vont nous faire le plaisir d'apparaître dans Postillon, s'appelaient Celestin Palarout et Anselme Levent, ils vont nous raconter par le menu, leur visite chez Léon Levavasseur, grand constructeur de moteurs d'avions en 1907.

Postillonnons dans Postillon , c'est un remède contre l'ankylose

Tiré de Fulmicoton N°44 du 11septembre 1907

L'histoire d'un moteur

Par Celestin Palarout et Anselme Levent

Ce fût un personnage très haut en couleurs que nous rencontrâmes en cette fin d'été 1907, il se nomme Léon Levavasseur, mais ses collaborateurs le surnomment familièrement et secrètement "Nounours". Il feint de ne rien savoir de ce sobriquet et il ne s'en offusque pas car sa bonhomie naturelle reste imperméable aux traits d'une effronterie sans méchanceté. D'ailleurs son personnel l'adore et c'est un sentiment réciproque.

Physiquement, sa grosse barbe rousse, son éternelle casquette de marin et son allure replète lui donnent des airs de capitaine aux longs courts, aux antipodes des silhouettes longilignes des conquérants de l'air qui visitent si souvent ses ateliers, avec Alberto Santos-Dumont comme chef de file.

Ce personnage pittoresque est surtout un grand ingénieur, concepteur d'un des premiers moteurs aéronautique du monde, baptisé du nom "d'Antoinette", prénom de la fille de son ami Jules Gastembide qui avait accepté dés 1902, de commanditer ses travaux. La recherche mécanique de pointe coûte cher, il fallait un généreux mécène pour la financer et ce n'était pas les vieilles badernes du gouvernement préoccupées seulement par leurs luttes intestines, ou l'armée toujours en retard d'une guerre, qui étaient disposés à lever la moitié du petit doigt pour aider des illuminés à construire des moteurs légers destinés à équiper des machines volantes hypothétiques, dont ils ne prévoyaient pas la moindre utilité.

Les aéroplanes…. à supposer qu'ils existent un jour… juste bon à effrayer les chevaux…. proclament avec mépris ces esprits clairvoyants…

Mais trêve de digression, ce remarquable moteur, nous avons eu le loisir de pouvoir l'observer, le toucher, le renifler dans tous ses détails, sous la tutelle de notre hôte qui nous a donné avec passion toutes les explications techniques nécessaires, pour ensuite nous faire l'insigne honneur de nous montrer son fonctionnement au banc d'essai.

Qu'il soit remercié ici, de la part de tous nos lecteurs, pour sa très grande courtoisie.

Un avenir aérien brillant va sans aucun doute s'ouvrir devant l'humanité et Léon Levavasseur sera un des acteurs essentiel de cette grande épopée pacifique de la conquête des cieux.

Nous disons bien conquête pacifique, nous l'affirmons encore et encore, car nous ne croyons absolument pas aux allégations farfelues d'un Monsieur Ader, qui envisage sérieusement dans ses livres, une utilisation militaire de l'aviation.

Comment imaginer en effet, des aviateurs maîtrisant déjà difficilement la conduite de leurs machines, tenter de tirer en même temps des coups de fusils comme s'ils étaient à la chasse aux canards, installés tranquillement à l'affût près de leur réserve d'absinthe!

Comment imaginer des oiseaux de mort capables de la jeter du haut du ciel sous forme de cailloux, de fléchettes, de bombes, d'obus, d'huile bouillante, de plomb fondu, que sais-je encore?

Comment imaginer que la communauté des nations civilisées puisse tolérer de telles horreurs indignes de l'humanité, même si elles devenaient réalisables?

Oublions les impossibles visions d'horreur d'Albert Robida en 1869...

... pour ne retenir que celles de la paix éternelle

http://www.robida.info/

Rassurons-nous, l'aviation suivra le sillage des colombes de la paix, d'ailleurs le spectre de la guerre s'éloigne avec les progrès de la civilisation, les aviateurs ne deviendront pas les valets sataniques des foudres du ciel et la plus belle conquête de l'homme ne sera jamais l'esclave servile de la barbarie.

Avec mon photographe et ami Anselme Levent qui a pris tous les clichés de ce reportage, dont certains en autochrome couleur, en se jouant des difficultés de cette technique difficile, envolons-nous le cœur serein vers le monde passionnant des chevaux vapeur, qui deviendront dans un futur proche, les chevaux du ciel que des conquistadores intrépides sauront maîtriser dans les hauteurs infinies de l'azur.

Les ateliers

Situés dans la proche banlieue parisienne, les ateliers de Léon Levavasseur se présentent sous la forme de constructions modernes de métal et de bois dont le sol est entièrement cimenté. On ne saurait tolérer dans des locaux de construction mécanique, la présence des grains de sable d'un sol en terre battue.

La puissance motrice qui alimente les nombreuses machines-outils de l'atelier de mécanique est fournie par une grosse machine à vapeur, installée dans un local attenant, qui transmet sa force tranquille par un système de poulies et de courroies courant le long des murs et des plafonds tout autour de l'atelier.

Il était très impressionnant pour des profanes comme nous, d'être cernés, emprisonnés, envahis par cette atmosphère vibrante et multiforme, agitée par les éclats métalliques des copeaux qui jaillissaient comme des fontaines, déchirés par des gueules de machines monstrueuses.

Une parenthèse inattendue

Les images extraordinaires qui suivent, trouvées dans un vide grenier, m'ont été transmises par Mr Jean Petit le 18/11/2016.

Elles traduisent de façon troublante les lignes imaginées ci-dessus.

Cliquer sur l'image de droite pour la voir en haute définition. Observer le mauvais état des courroies.

A gauche, c'est une machine à vapeur devant laquelle des personnages posent rigidement, photographie oblige. Il semble que cette machine soit un groupe électrogène des marques Garnier et Faure-Beaulieu (vapeur) et Postel-Vinay (alternateur). On peut en voir un dessin (ci-dessous, vu d'un autre angle), dans la revue "La Nature" qui présente les machines à vapeur de l'Exposition Universelle de 1900 visibles dans la galerie des machines.

A droite c'est une vue de l'atelier de mécanique, on remarque des poulies, des courroies et un arbre de transmission au plafond. Un carter de moteur Antoinette (comme on peux le voir en modèle réduit plus bas), est posé à côté de l'étau à pied du premier plan. Nous verrons d'autres détails plus loin.

Tous les protagonistes portent un béret, obligatoire pour ne pas se faire prendre les cheveux par les courroies. La sécurité des travailleurs n'était pas encore inventée... Sans connaître cette époque, dans les années 50, j'ai porté ce béret pour la même raison.

Maintenant, en 2016 et depuis longtemps, les apprentis mécaniciens disposent d'un clavier et d'une machine automatique, le béret a disparu et le contact avec la matière aussi.

Le volant de la machine a vapeur est un volant alternateur ou dynamo. Les bobines sont directement sur le volant, cela permet de s'affranchir d'une transmission.

Groupe électrogène Garnier et Faure-Beaulieu

Le schéma de droite ne représente pas le générateur électrique de la même machine, mais on retrouve quelques analogies car c'est le même constructeur.

Dans ces locaux ou l'air lui-même semblait avoir une densité, les compagnons ne semblaient pas souffrir outre mesure de leurs conditions de travail pourtant pénibles et la présence des "observateurs étrangers" venus tout exprès pour apprécier la qualité de leur ouvrage était visiblement, pour un intermède de quelques minutes, vécue par eux comme un moment de fierté parfaitement légitime.

Au début de la visite, le patron fit une halte près d'une machine tournante qui procédait à la rectification des cylindres en fonte. Cette mécanique de précision, maniée de main de maître par un expert en tournage des métaux ferreux, avait la tâche difficile de terminer les pièces parfaitement rigoureuses dans lesquelles devaient se glisser les pistons du moteur. On conçoit facilement que leur degré de finition doive être aussi parfait qu'un miroir et les tolérances dans leurs dimensions très réduites. Le spécialiste qui avait la responsabilité de ces cylindres, nous montra que c'était un système de meule tournant à grande vitesse qui permettait d'enlever les derniers centièmes de millimètres de la cavité intérieure pour arriver à la cote précise.

L'usinage des pistons situés sur une autre rangée de machines n'était pas moins délicat. Issus de pièces en acier, ces éléments essentiels du moteur étaient travaillés avec les mêmes soucis de tolérances que les cylindres avec lesquels ils devaient être appairés. De la précision de cet ajustage dépendait le rendement, la puissance et la longévité du moteur.

La troisième chaîne de fabrication que l'on nous montra était celle des vilebrequins. Ces pièces étranges en forme de manivelles compliquées sont l'âme des moteurs à pétrole, ce sont elles qui reçoivent par l'intermédiaire de la bielle la puissance motrice du piston. Il était tout à fait extraordinaire de voir tourner ces pièces en excentrique pour façonner une portée glacée extrêmement précise sur laquelle devait tourillonner le pied de bielle en sachant que le moindre défaut de cette pièce essentielle la condamnait au rebut.

Suite de la parenthèse inattendue

Agrandissements de la photo de l'atelier.

Les cylindres rangés sur une étagère.

Les vilbrequins en cours de montage.

Sur la photo du haut, on voit l'arrivée des 2 tubulures d'échappement dans le faux moteur (que l'on retrouve aussi sur la vue au dessus). Les gaz sortent par les tubes d'échappement du faux moteur qui sert aussi de deuxième pot de détente.

Malicieusement, Léon Levavasseur voulut nous faire cadeau de plusieurs vilebrequins défectueux… nous avons poliment refusé… il aurait été malvenu de les offrir à nos compagnes pour les transformer en lampadaire… les vilebrequins… pas nos compagnes….

Après nous avoir montré d'autres éléments de fabrication de moindre intérêt pour nous, du genre tuyauterie, robinetterie et autres tubes d'échappement, notre hôte nous pilota vers l'atelier de fonderie d'aluminium qui avait la lourde responsabilité de fabriquer les carters des moteurs.

L'atmosphère des lieux était dantesque et la chaleur insoutenable, le personnel qui travaillait parfois torse nu affrontait au quotidien les corridors de l'enfer. Au milieu des nuages de vapeur, on nous expliqua que le métal liquide était versé dans des moules en sable spécial façonné autour d'une âme en cire d'abeille, elle-même tirée d'un moule en plâtre, coulé autour d'une forme de bois. Le métal en fusion vaporisait la cire pour prendre sa place et après un long refroidissement, l'objet sortait du moule en brisant sa couche de sable comme un poussin sort de l'œuf. C'était un instant magique de voir apparaître brusquement ces formes complexes tirées directement d'une croûte informe.

Malgré leur sophistication les pièces brutes de fonderie n'étaient pas très belles à voir, elles devaient être fraisées polies et surfacées, pour ressembler définitivement à des carters de moteur, c'était encore un long travail qui attendait les spécialistes de ce genre de finition pour aboutir à la perfection définitive.

Finalement, c'est dans une autre pièce de l'usine que nous avons pu voir enfin l'assemblage de tous ces éléments, la récompense de tant d'efforts pour aboutir au produit fini : un moteur d'aviation léger, puissant et solide, la définition même de la quadrature du cercle, l'espoir assouvi du rêve des hommes volants.

La merveille des merveilles : Le moteur "Antoinette"

Présentés sur des bâtis de bois, plusieurs moteurs en cours de montage ornaient le centre de cet atelier. Une symphonie inachevée de métal poli s'offrait à nos yeux, le cuivre côtoyait le laiton qui tutoyait l'aluminium et la présence discrète de l'acier qui se prolongeait dans ces entrailles métalliques nous donna le frisson des candides qui se sentaient soudain complètement incapables de songer à dominer la puissance de telles machines. Nous fûmes saisis d'une sorte de crainte irraisonnée devant ces hydres mécaniques dont nous pressentions la force brutale.

En face des moteurs partiellement assemblés, l'inventeur nous expliqua certaines particularités mécaniques, il nous dit que les bielles étaient montées deux à deux par cylindre opposé sur chaque maneton de vilebrequin pour en réduire la longueur totale, que l'injection d'essence se faisait directement dans les cylindres sans carburateur et que le refroidissement de l'eau qui s'évaporait dans les manchons cuivrés autour des cylindres, s'opérait dans un volumineux radiateur en cuivre accolé au moteur.

Suite de la parenthèse inattendue

Vue arrière d'un moteur V8 Antoinette en fabrication.

Nous avons pu toucher et photographier toutes les pièces des moteurs alors que nous n'avions pas été autorisés à faire dans les locaux de fabrication d'autres prises de vues que celles des outillages simples.

Il n'y a pas de roulement intermédiaire sur ce long arbre de transmission rigide et sans joint, ça marchait!

On comprendra parfaitement que les secrets industriels des machines et les tours de main qui leurs sont associés doivent être réservés au seul usage de la nation. Nos ennemis (et nos amis…) nous surveillent sans relâche, ils ont des espions partout, inutile de leur donner du grain à moudre…

Dans cet atelier de montage nous avons pu observer plusieurs versions du moteur "Antoinette", du modèle 24 chevaux au monstre à 16 cylindres de 100 chevaux (*) en passant par le type le plus courant d'une puissance de 50 chevaux.

Ces moteurs sont étonnement léger pour leurs puissances, le 50 ch ne pèse que 75Kg avec tout sont équipement, radiateur et eau de refroidissement compris. La photo, prise par Anselme, du 16 cylindres porté par un seul homme, est assez éloquente de cette réalité.

Pour fixer les idées, on notera que les moteurs De Dion-Bouton de 1898 pesaient 25Kg en développant seulement 1,75 ch et que le moteur Wright déjà remarquable en 1903, pesait une centaine de kilos pour délivrer seulement 11 ch. On admirera le chemin parcourut en quelques années et surtout le résultat magnifique de la technique française.

(*) Le 16 cylindres est apparu un peu plus tard, mais baste!

Un cyclone mécanique

Bien évidemment, le point fort de notre visite chez Monsieur Levavasseur, fut l'inoubliable grand moment de la démonstration du fonctionnement d'un moteur.

Ce jour là, c'est un moteur que 50cv qui nous attendait à l'extérieur sur un banc d'essai. Destiné à équiper l'avion Voisin de Monsieur Henri Farman, ce moteur devait être livré quelques jours plus tard à son propriétaire et nous avions la chance d'assister en spectateurs privilégiés aux derniers réglages avant son départ.

Fixé solidement sur un robuste bâti en bois lui-même profondément rivé dans le sol, le moteur était équipé d'une hélice métallique de grandes dimensions, assemblage compliqué et impressionnant d'acier et d'aluminium.

Un moteur au banc avec Antoinette, la fille de Jules Gastambide

Qui changeait parfois de coiffure...

Suite de la parenthèse inattendue

Banc d'essai d'hélices contra-rotatives, actionnées par 2 moteurs V4. Le support est curieusement fixé par des câbles.

Devant nos yeux, le plein d'essence d'un petit réservoir situé au-dessus du moteur fut effectué, puis avant de mettre les contacts électriques destinés à fournir des étincelles aux bougies d'allumage, un aide brassa longuement l'hélice en la manipulant vigoureusement pour que toutes les pièces de frottement soient parfaitement graissées et qu'une petite quantité de carburant soit admise dans les cylindres.

En quelques minutes, le moteur était près à démarrer, le grand moment arrivait, tout le monde se plaça derrière l'hélice assez loin et sur le coté, sauf le courageux volontaire désigné par le patron, qui se positionna devant. En réalité le "volontaire" en question avait une grande habitude de la manipulation, il n'était pas question bien entendu de confier une mission aussi dangereuse à n'importe qui. Le danger de la grande hélice tournant à plus de 1200 tours par minute serait mortel pour une personne non initiée. On ne tire pas la queue du Diable sans prendre des risques…

Sur l'ordre de Levavasseur qui cria "contact", un interrupteur fut abaissé et l'hélice tournée vigoureusement d'un quart de tour. Sans réticence, le mécanisme démarra instantanément et un souffle puissant nous ébouriffa dans un bruit de tonnerre.

Tout autour de nous des feuilles et des grains de poussière volaient, chacun retenait sa casquette ou son chapeau, c'était comme un jour de grand vent, mais nous n'avions encore rien vu ni rien entendu, car pour l'instant le moteur était encore au ralentit, il devait prendre sa température de fonctionnement normal avant de gagner sa puissance maximale. Quand le patron estima que c'était le cas, il fit un signe de la main, la commande de puissance fut appliquée de plus en plus fort et un cyclone mécanique d'air et de bruit nous embrassa. Pendant près de cinq minutes, le moteur tourna à pleine puissance sans aucune défaillance, tout au plus parfois quelques ratés d'allumage venaient rompre la symphonie mécanique. Soudain, d'un geste impératif, Léon Levavasseur donna l'ordre de l'arrêt, le contact électrique fut coupé et le bruit cessa brusquement, puis la rotation s'arrêta progressivement pour cesser tout à fait après quelques balancements d'hélice.

Assourdi, un peu hébétés, nous n'osions plus dire un mot et puis le chef rompit le silence :

- Le moteur vous convient? Je vous en mets combien?

Etonné, mais ravi de la question, je répondit machinalement : Si vous vendiez des œufs, je vous répondrais une douzaine comme il se doit, mais avant, j'aimerais connaître le prix du panier.

- Pour une douzaine on peut discuter, normalement le moteur complet ne coûte que 10000 francs, c'est à la portée de toutes les bourses, non ? (NDLR: A cette époque, un ouvrier gagnait moins de 100 francs par mois).

- Vous avez parfaitement raison, Anselme et moi nous allons casser chacun notre tirelire et avec tout cet argent on pourra certainement se payer au moins un écrou…

- Et bien tenez, pour d'aussi bons clients, je vous en offre deux gratuitement, un pour chacun de vous…

Joignant le geste à la parole, le malicieux Léon tira deux écrous de sa poche, qu'il nous laissa tomber dans la main…

Ce jour là, Léon Levavasseur nous enchanta par la qualité de son accueil, par la gentillesse de son humour et par sa compétence technique. Sans nul doute, c'était un très grand savant que notre nation avait la chance de détenir sur son sol.

Quand le monde aura des ailes, il les devra à la France et à Léon Levavasseur....

...et à Antoinette...

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