Fin de page - Lexique pages Voisin

Dans ce numéro, nous avons l'honneur et l'avantage de vous présenter le premier reportage technique réalisé par une femme journaliste dans une usine d'aviation. Cette enquête touchante, pleine de sensibilité féminine ne manquera pas de vous émouvoir par sa fraîcheur d'âme et son caractère ingénu.  

Postillon : Le remède contre les portes qui grincent

Tiré de " Fulmicoton " N°49 du 28 janvier 1908

Exclusif !

Les voix du Seigneur sont impénétrables, celles des constructeurs d'aviation aussi. Hélas, les compétences étendues de nos reporters dans les domaines des sciences exactes et naturelles, dans ceux de la philosophie et des mathématiques et puis dans la pratique assidue des langues orientales, n'ont été d'aucun secours dans la compréhension exhaustive des méthodes complexes de construction des machines volante modernes. En priant nos lecteurs de bien vouloir faire preuve d'indulgence face à leurs interprétations, nous leur souhaitons une agréable visite dans l'atelier des Frères Voisin, ce temple merveilleux de la matérialisation du rêve d'Icare.

Construire un avion

To build a plane. Construir un avión

Costruire un aereo. Construir um avião

Een vliegtuig bouwen. Ein Flugzeug zu bauen

Un reportage d'Elisa Belghibol

Les photographies sont d'Emile Brequin

C'est en totale liberté, qu'Emile et moi, pendant quelques jours, avons eut le loisir de voir, de toucher, d'observer en détail, d'examiner avec intérêt et d'essayer de comprendre, les méthodes si singulières des constructeurs d'aéroplanes. Nous allons vous faire ici le résumé de ces observations chapitre par chapitre, en commençant par ce qui nous est apparu comme le plus facile, la construction du cabinet de direction.

Sabres de bois

Des bois à la courbure parfaite, pour une parfaite pénétration dans l'air, construits dans des moules de formes adéquates, par le collage de fines lamelles de contre-plaqué.

Dite "lamellé-collé", cette technique apporte soi-disant, une extrême rigidité, en usant d'un mélange de colles préparé extemporanément (NDRL: juste avant usage).

Les ouvriers sont restés discrets sur la composition exacte de cette colle qui parait promise à un avenir brillant. Après séchage, les panneaux courbes, sont, dans un bruit vraiment crispant, tronçonnés sur la scie à ruban de l'atelier, pour obtenir quatre sabres de bois très solides qui seront assemblés par des mâts.

Le pilote est assis sur le pot d'échappement qui sert aussi de bâti moteur... Deux tubulures inclinées sortent à l'arrère pour faire passer les gaz dans le faux moteur. L'échappement se fait par les tubes d'échappement du faux moteur. Le vrai réservoir de carburant est visible devant les pieds du pilote.

Doté d'un banc confortable à claire-voie, le cabinet de conduite est muni d'un volant d'automobile pour diriger la machine de gauche et de droite. Cet organe peut également s'enfoncer et se retirer pour monter et descendre du ciel selon la volonté de l'aviateur et c'est une petite tringle mobile qui sert à digérer (*) le moteur.

(*) NDRL: Un peu étourdie par la technique, Elisa voulait certainement dire : "diriger" le moteur !

Moulage du volant.

Force de la mâture

D'entretoise en entretoise, de ferrure en ferrure, le cabinet de pilotage prend corps. On nous dit que le mât travaille à la compression, qu'il doit résister à l'écrasement. Il prend ainsi une forme féminine, fuselée, ventrue en son centre, pour contrer nous dit-on, le "flambage".

A gauche, on voit bien les 2 sorties d'échappement sous le volant moteur fixé rigidement à l'arbre de transmission. Voir le dessin du montage dans cette page.

Au centre, on voit la sortie d'échappement soudée à son pot-bâti moteur. La durite rouge passe dans la jambe gauche du pilote pour rejoindre le réservoir de carburant situé à l'avant.

Nous connaissions les flambeurs de casino et la flambée des prix, nous apprenons le flambage des bois en dehors de la cheminée. C'est l'office d'un solide rabot, manié par un très beau et très solide charpentier, épaulé par les crocs d'un papier verré, qui donnera belle tournure à ces bois flambant neufs.

Affaire de métal

Au contraire des commodes Louis XV et autres tables de nuit Henri II, la force de la mâture qui consacre celle de l'avion devient à ses deux bouts, indispensablement, une affaire de métal. Tous les efforts se concentrent dans la "ferrure", point de ralliement des poussées et des tensions, nœud de force, centre d'application. Fichtre, mazette, peuchère, mince alors… on ne badine pas avec la ferrure… elle connaît la chanson…

En avant la musique

Ainsi, pour accompagner les actions de force des "ferrures" de métal, des cordes de piano sont accouplées sur elles pour les tirer. On appelle "haubanage" cette disposition de fils de fer unis par la vertu de vis spéciales baptisées "tendeurs" où "ridoirs" par les spécialistes. Ils se servent de leurs musiques particulières pour les régler, car les sons qu'elles émettent quand on les pince dépend de leur état de tension nerveuse.

L'aéroplane se rapproche de la harpe dans son principe actif, il emmène toujours avec lui son harmonie dans l'azur, c'est un nouveau langage musical qui vient de naître, celui de la mélodie des sphères, du concerto dans la brume, de la double dièse dans les nimbus, du flamenco dans les stratus et du chant des sirènes dans les cumulus…

De fer et de feu

Le chef d'orchestre de ces timbres, c'est Vulcain le Dieu du feu, c'est lui qui organise le bal des nuées en dirigeant les éclairs d'énergie de ses chevaux.

Cinquante chevaux dans le moteur, cinquante chevaliers pour servir la Sainte Hélice de métal hurlant.

Terrifiants chevaux de bataille pour vaincre sans vergogne les lois iniques de la pesanteur, dans le dessein d'arracher l'homme de sa glu terrestre. Le monde de Vulcain descend sur terre pour remonter avec lui l'homme et la femme dans le ciel, mais saura-t-elle l'accompagner dans cette quête?

 

Personnellement, je suis convaincue que nous les femmes, dans l'instant, désirons éperdument faire partie de ce voyage, d'ailleurs la présence dans l'atelier, de la Baronne Delaroche, amie intime des frères Voisin, qui nous dit avoir commencé sérieusement son apprentissage de conductrice de machine volante, nous rassure pleinement sur l'avenir ailé de la gent féminine.

Mais trêve de digression, revenons à nos mécanismes.

Fortement tendus, les fils de piano emprisonnent aussi les chevaux d'acier du moteur. Au-dessus de lui, une grosse bouteille de cuivre sert de réserve d'eau pour le laver de sa chaleur et l'empêcher de fondre.

Plus petite, sur le dessus de l'aile, une autre bouteille contient du pétrole dont la combustion entretient la température du moteur.

Une pompe à eau dissimulée dans le dos du pilote fait circuler l'eau du gros réservoir dans un serpentin enroulé autour du cylindre.

La batterie de la pompe est dissimulée dans un "bidon d'essence" bleu disposé à côté du pilote.

Vu de l'extérieur, pour des profanes comme nous, avec toutes ses tuyauteries, le moteur fait penser à une série d'alambics de distillation.

Près de lui, on se surprendrait à tendre le nez pour renifler quelques vapeurs envoûtantes, mais la déception est grande, car les odeurs qu'il exhale sont d'huile chaude et de naphte, empoisonnants à leurs contacts les senteurs palissandre des essences de bois qui règnent dans l'atelier.

Le vent tournant

Du fer blanc tâché de pointes de cuivre, c'est l'hélice, dont la mise en rotation déchaîne les chevaux. Elle évoque le vent pacifique, comme celle des moulins, mais son allure d'épée préfigure surtout celle de la violence des combats.

Méfiez-vous de l'hélice nous dit-on, elle pourrait vous couper en deux, jeune demoiselle, c'est tranchant comme un rasoir ce truc là… des mots terribles qui provoquent un réflexe de crainte, un frisson, on s'écarte instinctivement… rassurez-vous, seulement quand elle tourne, là vous ne risquez rien… mais ne touchez pas, on ne sait jamais…

Fascinés par l'objet nous l'avons observé longuement, alors c'est lui le secret de la puissance, c'est lui qui pousse l'aviateur dans les airs, c'est lui qui aspire le vent. Confondus de respect devant tant de pouvoir, nous avons admiré ses lignes régulières et équilibrées, ses courbures délicates et la finesse de son élaboration. Objet d'espoir et de crainte, miracle de précision et de force, miracle de technicité. Objet de culte ?

En résumé, si nous avons bien compris, voici donc le principe de construction de la cabine :

Ecartelés entre des montants fuselés, soutenus par des ferrures tendues de fils d'acier, un châssis de bois tient le moteur et son pilote. Le cœur de l'avion, c'est cela, comparable au corps de l'oiseau. Comme l'oiseau, l'avion doit savoir courir avant de s'envoler et c'est un chariot de roues, que nous allons voir maintenant, qui lui donne cette facilité.

Les roues de Mercure

A l'instar de Mercure, le Dieu des voyageurs, parfois représenté montant une roue ailée, notre aéroplane mécanique fait usage de roues pour s'élancer vers l'azur.

Quatre roues pneumatiques bardées de rayons vissées sur un système complexe de barres métalliques et de ressorts.

Solidement installé, le "train" pourra supporter sans dommage des chocs d'atterrissage et avaler sans sourciller les ornières des pistes de décollage.

Ses pneumatiques remplis d'air lui donnent légèreté et souplesse, c'est une invention récente nous dit-on, elle ne craint que les épines et les clous. Rouler sur de l'air, c'est déjà voler un peu non ?

L'arc magique

Trop simple pour être vrai, trop facile dirait-on, le secret du vol se résume en bien peu de choses : Une courbe. On nous montra la courbe de bois. Voyez, ça, c'est une nervure, c'est la clé du ciel, cette courbure particulière donne de la sustentation, avec de la vitesse elle pousse l'avion vers le haut.

Ah bon? C'est un bout de bois qui pousse l'avion vers le haut? Mais comment c'est possible? Patiemment, notre interlocuteur se fit heureusement plus précis :

Oui, à condition que cette nervure fasse partie d'un ensemble d'autres nervures reliées entre elles par des longerons et que ce squelette de bois soit recouvert d'une toile. Les ailes sont faites comme cela Mademoiselle, c'est une surface de toile courbe qui avance dans l'air pour créer sa sustentation.

Ainsi donc, c'est la nervure qui donne une forme particulière à la surface de la toile et c'est la quantité de cette surface particulière qui soutient l'avion, à condition qu'elle soit poussée où tirée dans l'atmosphère, par son moteur et son hélice. C'est simple finalement, vous ne trouvez pas ?

Ochroma lagopus

Nom de baptême d'une espèce de bois spécial, de la famille des Bombacacées (*) le balsa. Venu des Amériques, on nous dit que ce bois particulièrement léger est très pratique pour faire des petits modèles réduits de machines volantes destinées à tester les capacités au vol des avions grandeur nature.

On nous apporte quelques branches de ce végétal qu'un ouvrier nous pose dans les mains, quelle surprise que ce "lagopus", il semble s'envoler de lui-même tant il est léger, nous tremblons d'émotion à son contact. Habitués des bûches de chêne, nous effleurons un souffle d'air !

(*) (Ça alors! Des bombes à casser ! Décidément le hasard n'existe pas….)

Parlons chiffons

Coton, lin, couture… le tissu s'incruste dans le squelette des ailes, se moule telle une robe collante autour des fesses de la douairière du sous-préfet.

La toile s'établit, elle s'accroche sur des clous de bronze, elle s'acoquine de colles mystérieusement préparées dans de grands chaudrons de cuivre chauffés de braises.

De longues aiguilles passent et repassent autour des poutres, des traverses et des nervures, des kilomètres de fils tissent un filet de rétention indestructible au travers d'œillets de laiton sur l'avant de la cabine, sur la commande de profondeur et sur le volet de direction.

Le sarcophage de toile s'étire sur les grandes ailes, passant de l'une à l'autre, dessus dessous, se prolongeant vers l'avant sur "l'équilibreur", puis s'évadant vers l'arrière pour inonder le prisme de queue et sa gouverne.

Enfin, partout, comme la peau d'un tambour, la fibre sera tendue, un pinceau en poils de blaireau aura tartiné un vernis poisseux et malodorant dont la croûte étanche sera la complice efficace de la sustentation.

Un entoilage couleur de miel pour une étrange abeille…

Dessine-moi un avion

C'est un phénomène surnaturel que l'incroyable création de l'esprit éclairé des frères Voisin. Elle nous a séduit par sa qualité de fabrication, l'ingéniosité de sa configuration, et surtout, elle nous a ébloui par sa beauté plastique.

Depuis longtemps, la fréquentation des musées nous avait convaincus d'avoir déjà admiré la quintessence des génies artistiques de l'humanité, mais un art nouveau vient de naître, capable d'égaler les plus belles œuvres de marbre et de bronze de l'antiquité jusqu'à nos jours, une illustration vivante du génie de l'homme, l'art mécanique.

Le défit est lancé, désormais le dessin d'aéroplane sera sans nul doute universellement apprécié comme un art majeur, le huitième art:

l'Art Dernier

Exposé dans les Musées du monde entier.

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https://www.youtube.com/watch?time_continue=3&v=eCZ1EIs4ohE

Fabrication des avions en 1910.

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