réambule

Habillée en peau de grenouille, elle chemine avec précaution à travers les épines de cornichons rouges, quand soudain, c'est le drame, elle se déchire contre un dard plus allongé, qu'elle n'avait pas vu arriver dans son corps. Très vite, elle se fait quelques points de cils pour arrêter l'épanchement de sa substance et la blessure se referme en quelques minutes. En continuant son chemin, elle se déforme pour passer à travers le rideau mycélien poisseux d'une colonie d'aspergillus et c'est alors qu'elle aperçoit au loin, le feu sur la tour, allumé par les autres membres de sa tribu, pour guider son retour, elle est sauvée.

En agrippant ferme son précieux chargement, elle passe à gué le ruisseau, sans trop se dissoudre, puis grimpe sur la butte fortifiée par des rondins de paille rouge qui protègent la place forte creusée dans des tubercules de coloquinte, serrés autour du concombre géant de la tour de guet. Identifiée de loin, elle franchit allègrement le pont-levis en feuilles de courge.

- Alors Tézed, tu as trouvé?

- J'en ai trouvé une.

Elle extirpe l'objet précieux, ligaturé par un fil de haricot sur une tige de fleur de pissenlit, c'est une superbe aiguille à coudre en acier.

Une aiguille pour coudre les feuilles de potiron...

Première époque

Par Gaston Tramontane

certain Théodore

ette année-là, le printemps était magnifique, ensoleillé et doux, les souvenirs de la guerre s'estompaient peu à peu, l'espoir d'un avenir meilleur habitait les esprits.

Ce premier avril, nous étions en 1922 au début des années folles, je fis la connaissance d'un personnage insolite, en délicatesse avec son époque et avec lui-même certainement.

Le bonhomme pouvait avoir une cinquantaine d'années, ses cheveux rares et grisonnants n'indiquaient pas la prime jeunesse, il se nommait Théodore Zéphyr.

Il est possible que notre rencontre soit le fruit du hasard mais à la réflexion c'est vraiment impossible, car seule une "autorité supérieure" a pu me "donner l'ordre" de venir habiter à quelques encablures de chez lui, en haut de la côte de son village.

Ce premier avril donc, nous fîmes connaissance, les circonstances exactes m'échappent, mais je sais qu'il vint chez moi pour un "renseignement" et que tout naturellement chacun se mit à parler de sa vie.

De son passé professionnel, je n'eus guère d'indications, le drôle n'était pas vraiment bavard sur ce sujet, je sus seulement qu'il avait exercé "dans le caoutchouc" il ne m'indiqua jamais précisément son emploi, son statut d'homme "à la retraite" suffisait d'ailleurs largement pour satisfaire complètement ma curiosité.

J'appris surtout ce jour là, que depuis de nombreuses années, Théodore exerçait en amateur, une spécialité encore très rare de nos jours et presque inconnue en ce temps là, il construisait des petites répliques d'engins de locomotion, bateaux, automobiles et même machines volantes. C'est aussi ce jour qu'il m'avoua avoir dans la tête des idées folles, complètement irréalisables: Il voulait fabriquer des moteurs minuscules qu'il placerait à l'intérieur de ses petites maquettes et il voulait même pouvoir piloter ses modèles à distance, sans contact matériel, en utilisant une invention très récente et encore très loin de sa mise au point, celle de la TSF!

Sur le moment, ce délire technique "à la Don Quichotte", éveilla chez moi un intérêt amusé, légèrement condescendant je l'avoue. Mais finalement n'y avait-il pas dans sa démarche cette part de rêve généralement attribué à l'esprit des enfants? C'est alors que je réalisais non sans surprise que Théodore construisait pour lui-même ses propres jouets! Je compris aussi qu'avec son histoire de TSF il voulait aller au bout de son rêve, l'enfant qu'il était resté voulait maîtriser totalement les merveilleux jouets qu'il avait imaginé, il voulait que le Génie sorte de la bouteille pour donner la vie à ses créations.

Je ne vis à priori aucun risque majeur pour sa santé dans ces étranges idées, sauf par exemple, celui de prendre un jour ses objets volants sur la tête! Mais dans mon esprit comme il était alors fort improbable que les dis objets ne puissent jamais s'élever du sol c'était un risque extrêmement faible…. Il y avait loin de la coupe aux lèvres… Un précipice….

Moi, à cette époque, j'occupais un poste de journaliste dans un quotidien local, mais auparavant j'avais pas mal bourlingué comme correspondant scientifique avec une spécialité de grand avenir: L'aviation.

Le vrai génie du journaliste tient à peu de chose: Se trouver au bon endroit, au bon moment, j'avais eu cette chance.

Né le 9 octobre 1890, jour du premier décollage de Clément Ader, c'était déjà un signe fort du destin que la suite de mon parcours confirma largement, car en ce début de siècle je vis naître sous mes yeux la grande aventure de l'aviation.

Ainsi, comme correspondant de "L'Auto", j'eus le privilège d'assister dans la région parisienne à tous les essais des pionniers et en particulier je vis le vol du "premier kilomètre"  de l'aéroplane des frères Voisin piloté par Henry Farman.

Quand j'ai connu Théodore, il avait déjà fait un certain nombre "d'objets techniques", postes de radio à galène et à lampes, petites machines électriques et une des premières machines à laver le linge!

Son poste à galène se tenait dans une boite tapissée de feutre rouge pour l'abriter de la poussière nuisible au bon fonctionnement du détecteur. Celui-ci était constitué d'un cristal de sulfure de plomb qui offrait l'intéressante particularité de ne laisser passer le courant issu de l'antenne, que dans un seul sens, en appliquant délicatement sur sa surface la pointe métallique d'une spirale en fil fin appelé "chercheur".

En tâtonnant un peu pour trouver un endroit sensible, le détecteur captait tout à coup les sons de l'espace, c'était un moment surnaturel, une perception inoubliable. Une grande antenne de trente mètres de longueur, courant dans le jardin pour aboutir à la plus haute branche d'un arbre et un fil de terre relié à un grillage enterré, complétaient ce dispositif encombrant, mais qui avait l'avantage d'être peu coûteux et facile à fabriquer. Depuis les débuts de la TSF, c'était le seul accessible aux amateurs. Il fonctionnait très bien sans nécessiter une source électrique, mais avec l'inconvénient grave de devoir utiliser un casque d'écoute peu confortable à la longue.

Avec l'arrivée sur le marché "grand public" des lampes radio issues des surplus de guerre et surtout des tubes "miniwatt" à basse consommation, la situation avait changée rapidement. Juste avant notre rencontre, Théodore venait de terminer un poste perfectionné et facile à régler qui fonctionnait sur haut-parleur et n'avait pas besoin d'antenne. L'appareil se contentait d'un "cadre" de taille réduite d'environ un mètre cinquante de côté qui recevait parfaitement bien les stations les plus proches. Ce cadre était constitué d'un fil de cuivre bobiné sur un support de bois rectangulaire et pouvait s'orienter pour recueillir le maximum d'énergie de l'émetteur. Le poste était du type à "réaction", et pour changer de station, il suffisait de tourner quelques condensateurs variables et de régler au mieux l'écartement de deux bobinages en nid d'abeille, ce n'était vraiment pas compliqué.

Le poste à lampes de Théodore http://perso.orange.fr/tsf/

Quand il n'y avait pas trop de parasites, les radio-concerts diffusés par le haut-parleur étaient un enchantement, même s'ils étaient nettement moins forts en volume sonore que la musique délivrée par les disques 78 tours de son phonographe à pavillon.

Très en avance sur son temps, Théodore avait aussi construit une salle de douche dans son sous-sol à côté de l'atelier. Un récipient métallique appelé "tub" recevait l'eau chaude d'un serpentin de cuivre chauffé au gaz. Ce chauffe-eau était fixé sur le mur extérieur de la petite pièce. Comme je m'étonnais de cette position qui avait tendance à chauffer l'air de la cave plutôt que l'air de la douche, il me raconta qu'initialement le système de chauffage était bien disposé à l'intérieur de la salle de douche mais que celui-ci en consommant tout l'oxygène de la pièce, avait un jour failli tuer Gilya, son épouse, par asphyxie! Elle n'avait dû son salut qu'a la présence toute proche de son "ingénieur" de mari, qui bricolait encore, Dieu seul savait quelle invention; terrifié par l'accident, il avait dû se séparer du chauffage de l'air de sa salle de bain…

Théodore travaillait le bois et le métal avec patience et application, mais ses activités dans le domaine du modélisme étaient restées purement statiques. De sa petite collection je ne vis que quelques bateaux en tôle assez simples, le reste devait être oublié dans son grenier. Je vis aussi pendu au plafond de son atelier une petite maquette en papier de l'Eole de Clément Ader et un grand modèle d'aéroplane aussi futuriste qu'invraisemblable, taillé dans la masse en bois très léger, affublé de trois hélices, d'une queue très allongée de forme incroyable avec une aile d'un seul tenant, très épaisse, sans le moindre haubanage; le genre d'engin de science-fiction qui n'avait aucune chance d'exister un jour! Cet appareil représentait le coté imaginatif de Théodore bercé sans doute comme beaucoup de gens de cette époque par la "culture"  de l'avenir technique et radieux, inventée par Jules Verne, Robida, Wells et quelques autres.

Je crois bien que c'est en parlant à Théodore de mes histoires d'avions, qu'il en vint à s'imaginer être capable de réaliser son rêve de faire voler l'un d'eux à petite échelle en commande à distance. A l'époque j'avais eu un certain sentiment de culpabilité de l'avoir involontairement encouragé à se lancer dans une aventure que je croyais sans issue, mais après tout c'était son droit le plus absolu, son travail à lui, son énergie propre et c'était sans doute son destin.

J'avais été le détonateur peut être, mais l'explosif c'était lui!

Voici comment d'après mes souvenirs le processus s'est enclenché.

récit d'un vol illustre

samedi, invité chez Théodore et Gilya pour prendre le café, je commençais à leur raconter l'histoire de Gabriel et Charles Voisin et d'Henri Farman. En effet, tout jeune journaliste j'avais eu cette chance inouïe de les rencontrer tous, c'était même mon premier reportage! Il faut bien débuter un jour, et ce jour, c'était celui-là!

Cette journée, était celle du treize janvier 1908, je me souviens qu'il faisait très froid sur le terrain d'Yssy les Moulineaux, mais le vent était faible ce qui était un avantage certain pour faire une expérience d'aviation. Ce froid sec avait l'avantage de durcir le terrain pour faciliter le roulage avec les roues étroites de l'époque, il facilitait aussi quelque peu le refroidissement du moteur. Celui-ci, malgré le grand talent de son constructeur Léon Levavasseur, avait un rendement médiocre et chauffait beaucoup. Il chauffait d'autant plus que pour gagner du poids et de la traînée, les expérimentateurs avaient supprimé le radiateur de refroidissement et laissé seulement le gros réservoir d'eau en cuivre rouge qui servait de réserve de liquide destiné à s'évaporer le temps d'une expérience de courte durée.

C'était la première fois que je voyais la machine des frères Voisin, curieusement les inscriptions sur la queue de l'engin indiquaient en grandes lettres "Henry Farman N°1" et en petits caractères seulement, les noms des constructeurs. J'appris rapidement en causant de ci de là, que les frères constructeurs avaient trouvé ainsi un argument commercial en inscrivant sur leurs productions les noms de leurs clients, histoire de flatter la vanité de ces personnages "à la mode".

Déjà, depuis quelques années, j'avais pu assister en amateur curieux aux premiers exploits des aviateurs de la région parisienne, par exemple dans le parc de Bagatelle, j'avais eu la chance d'être là pour le premier décollage de Santos-Dumont, un souvenir inoubliable, des instants magiques, le "plus lourd que l'air" semblait marcher!

A cette époque, l'activité des pionniers était frénétique, les projets les plus fous voyaient le jour par dizaines, construits parfois en quelques semaines, dans un enthousiasme extraordinaire, mais le nombre de machines qui eurent un vrai succès se compte aujourd'hui sur les doigts de la main…

Ce treize janvier donc, l'appareil fut amené sur le terrain pour tenter de gagner le prix de la première machine volante capable de parcourir officiellement un kilomètre en circuit fermé en décollant par ses propres moyens.

Ce prix de 500000 Francs (or) était une véritable fortune, il était offert par Ernest Archdeacon, qui sut généreusement donner son argent pour aider au développement des techniques de l'aviation pour lesquelles il pressentait un grand avenir.

Il est certain que quelques années auparavant, le "Flyer" des frères Wright avait réussi à voler en circuit fermé au-dessus d'un terrain, mais cet exploit n'avait eu que quelques témoins, et aucun service officiel ne l'avait constaté. De plus, la machine peu puissante et dépourvue de roues, nécessitait une assistance au décollage sous la forme d'un rail orienté dans le vent ou disposé en pente ou complété par une catapulte. Malgré cela, il ne saurait être question de remettre en cause l'antériorité des frères Wright dans la conquête du premier vol contrôlé, treize ans après le premier décollage de Clément Ader.

Pour cette tentative du "Premier kilomètre", le parcours avait été spécialement balisé par les officiels de l'Aéro-club de France en comptant les tours de roue d'une bicyclette pour placer correctement un pylône à cinq cents mètres du point de départ.

Vers dix heures du matin, après quelques préparatifs et vérifications, l'aéroplane fut disposé convenablement sur le terrain, Henry Farman pris place à son poste de commande, puis le moteur fut mis en route à la main en "brassant" l'hélice métallique. Pour cette dangereuse opération, un mécanicien courageux devait s'introduire dans la "cage" du fuselage pendant que d'autres aides tenaient fermement l'aéroplane. Quand le moteur avait démarré en crachotant, le mécanicien soufflé par un tonnerre d'huile et de vent devait s'extirper rapidement en passant à travers le haubanage.

Alors, Henry Farman appliqua toute la puissance de son moteur et l'avion roula de plus en plus rapidement puis s'éleva lentement du sol pour se stabiliser à très faible altitude, environ deux ou trois mètres; Il était resté dans ce que nous appelons maintenant "l'effet de sol" favorable au rendement et à la stabilité. La puissance de son moteur de 50cv théorique (en réalité sans doute une trentaine) ne permettait pas de faire mieux et malgré tout son talent, la qualification du pilote qui ne tenait son savoir que de lui-même, forcément, n'était pas suffisante.

Nous vîmes très bien que Farman cramponné fermement à son volant cherchait constamment le meilleur réglage de son équilibreur pour tenir sa machine. Je me souviens avoir vu d'autres vols de cet appareil au cours de l'année 1908 a des altitudes plus élevées, et bien, ces aéroplanes primitifs n'étaient pas stables en tangage, ils ondulaient constamment et demandaient une attention et un effort soutenu de la part des pilotes. Pourtant à l'époque ces appareils étaient considérés comme "stables" alors que les aéroplanes des frères Wright étaient considérés comme "instables"…

Après le décollage, la machine s'est éloignée rapidement a droite de la direction du pylône autour duquel elle a fait un large virage à faible inclinaison, puis elle s'est rapprochée bien à plat et s'est posé devant nous dans un atterrissage parfait. Le vol n'avait duré que quelques minutes et le prix Archdeacon était gagné pour Henry Farman et les frères Voisin.

Pour la première fois devant des témoins officiels, un aéroplane avait bouclé seul un "tour de terrain" démontrant à la face du monde, la possibilité pour une machine volante de décoller par la seule puissance de son moteur, d'évoluer dans l'espace aérien et de se poser à son point de départ.

Pour aboutir à un avion d'utilisation pratique tel qu'il existe actuellement, le chemin serait encore long mais ce jour là, la première pierre était posée "officiellement"...

Cette année 1908 fut l'année "phare" de l'aviation, avec le premier voyage de ville à ville par Henry Farman avec son appareil amélioré et le premier "meeting" aéronautique de l'histoire, sur un terrain près de Reims, qui fut un triomphe populaire extraordinaire.

A propos de Henry Farman, il n'est pas inutile de rappeler que c'est lui qui a "inventé" la manière appropriée de décoller une machine volante, elle nous paraît évidente aujourd'hui mais à l'époque ce n'était pas si simple, tellement les problèmes à résoudre ensemble étaient nombreux: pour décoller, il faut d'abord prendre de la vitesse, le plus de vitesse possible. A cette condition, si l'appareil est correctement construit et réglé, il va voler tout seul, c'est aussi simple que cela. Le piège à éviter absolument, c'est un décollage prématuré de la machine en volant trop lentement au "second régime", cela rend l'appareil instable, les commandes sont molles, et cela peut conduire au "décrochage" c'est à dire à la perte brutale de la sustentation dont les conséquences sont toujours dramatiques pour l'aviateur.

C'est ainsi qu'au cours de mes visites chez Théodore je racontais mes "aventures" aéronautiques, ces agréables rencontres n'avaient pas pour seul argument le récit d'aviation, nous évoquions ensemble bien d'autres sujets, la politique nous préoccupais souvent, la philosophie parfois, les joies et les soucis de la vie courante c'était la plupart du temps! La vie est une longue douleur qui ne demande qu'à se laisser raconter!

Quand j'évoquais "les avions" à mon ami Théodore, je voyais bien qu'il était sous le charme et que ces narrations induisaient chez lui un mécanisme de pensée spécial. Il me raconta plus tard, que ces moments là avaient jeté en lui comme une passerelle sur le précipice de l'irréalisable, pour que l'impossible devienne possible au fil des mois et des années.

Théodore avait acquis l'intime conviction que le Génie pourrait sortir de sa bouteille, il suffisait de le vouloir, de le vouloir très fort.

ondes magiques

uand Dieu eut décidé que l'homme avait atteint la capacité de faire un bond en avant dans la connaissance de l'Univers, il l'autorisa à inventer la technologie.

Les alchimistes qui avaient attendu dans l'ombre pendant plusieurs millénaires, pouvaient enfin commencer à divulguer les secrets de leurs grimoires.

Et la technique explosa avec le siècle, la "Belle Epoque" fut d'abord celle de la science.

Une autre vie commençait, tous les rêves seraient exaucés.

Pour réaliser le sien et construire une machine de commande à distance, Théodore travailla d'abord le problème de la TSF qu'il ne maîtrisait pas totalement, il acheta des ouvrages techniques sur le sujet et passa beaucoup de temps à faire des expériences.

Après la découverte des ondes électromagnétiques, les physiciens spécialistes de l'époque, tout comme les aviateurs, travaillaient dans la fièvre, ils avaient compris très vite le monde immense qui s'ouvrait devant eux et en quelques années ils réussirent à dévoiler les premiers mystères de cet immense univers invisible.

C'est en comprenant à son tour, pas à pas, quelques secrets des ondes hertziennes, que Théodore sut élaborer sa machine. Au départ elle n'avait pas de nom, alors, quand il eut terminé son travail et qu'il fallut trouver un nom de baptême à l'appareil, je suggérais finement le terme de "Zéphidor" pour rappeler le nom de l'inventeur, cela nous fit rire un instant, mais ensuite entre nous, nous disions simplement "la commande", plus tard on dira sans doute la radio-controle ou la radio-commande, non?

En fréquentant régulièrement Théodore, j'ai pu suivre approximativement le cheminement de ses travaux sur le "Zéphidor", pour résumer brièvement le fonctionnement de cet appareil complexe, voici ce que j'ai pu retenir de ses explications :

L'appareil se compose de deux parties bien distinctes, le premier c'est un élément transmetteur d'ordres que le "pilote" tient devant lui à l'aide d'un système de bretelles. Cette boite réalisée en bois, artistiquement mouluré, présente sur le dessus, des manettes qui correspondent aux différentes fonctions de pilotage. Ainsi, on trouve à droite une grosse manette qui sert à diriger le modèle latéralement et verticalement. A gauche de cette manette on en voit une plus petite qui sert à régler la marche du moteur, tout cela est assez simple. Devant ces manettes se trouve la partie électrique du montage, elle est représentée essentiellement par une lampe "triode" puissante, qui est capable, en association avec des circuits appropriés, de rayonner dans l'éther une onde électrique spéciale grâce à une antenne télescopique accordée par un gros bobinage.

On se rappellera que l'invention de la lampe à trois électrodes, la triode, est relativement récente, elle date de 1903. Les nécessités des communications pendant la guerre ont amené un fort développement de la "loupiote" et c'est l'une d'elle qui est utilisée sur l'appareil de Théodore. Quand cette lampe fonctionne, elle émet une lumière jaune par son filament, cela éclaire doucement les composants d'alentour qui prennent dans l'obscurité des allures mystérieuses. Depuis quelques années les auditeurs de TSF ne voient plus les lampes et c'est grand dommage, les appareils modernes ont vendu leur poésie à l'efficacité. Confortables à l'auditeur, les postes sont devenus laids. Le "Zéphidor" fut terminé en 1924 et la "mode" n'était pas encore de cacher les mécanismes sous un capotage.

D'après ses estimations, Théodore pensait que la longueur d'onde qu'il utilisait était d'environ trois mille mètres, ses appareils de mesure n'étaient pas assez précis pour donner une valeur exacte. Comme de toute façon il était le seul au monde à utiliser ce genre de système, cela n'avait guère d'importance, mais si un jour plusieurs personnes s'avisaient de vouloir utiliser ensemble un tel procédé, cela poserait sans doute certains problèmes difficiles à surmonter…

Les batteries nécessaires à l'alimentation en courant du système ne sont pas portées par le "pilote" en raison de leurs poids, elles restent au sol et sont reliées au transmetteur par des fils de cuivre isolés. Pour chauffer le filament de la lampe une batterie au plomb de deux éléments de deux volts est nécessaire et pour l'alimentation haute tension une batterie de piles en série d'une soixantaine de volts est suffisante.

Théodore m'a expliqué qu'a l'intérieur de la boîte, il y avait aussi ce qu'il appelle un "pulsateur" qui sert à donner sa forme particulière à l'onde électrique en fabriquant des impulsions de durées variables. C'est un petit moteur électrique de sa fabrication démultiplié par des engrenages de réveil matin (!) qui sert à actionner cette partie de l'appareil en faisant tourner doucement un cylindre spécial. En fonctionnement, la machine ronronne comme un chat…

Dieu Mercure

autre moitié du "Zéphidor" est prévue pour se loger à l'intérieur du modèle à contrôler et donc nécessairement de taille réduite pour ne pas trop l'alourdir, c'est la raison pour laquelle Théodore a du lui-même fabriquer des petites lampes de TSF de très faibles dimensions introuvables dans le commerce.

La fabrication de ces lampes existe toujours en 2010, on peut le voir sur cette vidéo hallucinante :

http://paillard.claude.free.fr/

J'ai pu assister à la fabrication de ces lampes, la technique n'est pas très complexe mais elle demande du soin. Les trois électrodes, filament de tungstène, grille en spirale et plaque tubulaire, sont préparées et soudées convenablement, puis introduites dans un petit tube de verre effilé d'un coté comme une ampoule de médicament. Ce sont des fils de platine trouvés chez un bijoutier qui permettent la traversée du verre car le platine se dilate comme le verre. Pour cela, le tube est chauffé au chalumeau pour l'aplatir et souder le verre sur les fils; c'est une opération délicate pour avoir une parfaite étanchéité de l'ampoule.

A ce stade la lampe n'était pas terminée, il fallait la vider de son air le plus parfaitement possible et pour cela Théodore avait construit une machine ahurissante : la pompe à mercure!

Cette pompe, fixée sur un bâti de bois, culmine à plus de deux mètres de hauteur. Elle est faite de tubes et de flacons de verre et fonctionne au mercure qui tombe goutte à goutte dans une tuyauterie de verre.

Un matin, Théodore est venu me chercher à vélo, avec tout le mérite d'avoir monté la côte, pour assister au "vidage" d'une de ses lampes. Le téléphone n'était pas encore installé dans notre village, c'était le privilège des grandes villes et des gens d'une certaine aisance, cela ne nous empêchait pas de nous sentir "moderne" car le réseau électrique fonctionnait chez nous depuis 1920.

Quand je suis arrivé chez lui, il avait déjà branché une ampoule à vider sur la machine, par l'intermédiaire d'un court tuyau de caoutchouc très épais, le flacon au sommet était rempli du métal liquide. En ouvrant un pointeau, les gouttes de mercure se sont précipitées vers le bas, entraînant au passage les molécules d'air de l'ampoule. L'action s'est poursuivie pendant trois quarts d'heure. A un certain stade du vide, la machine se mit à chanter, chaque goutte de mercure tombait dans un claquement sec attirée par le néant que les précédantes gouttes avaient créé. La musique de ces éclairs de métal qui tombaient de plus en plus vite, était fascinante mais pénible. Après une demi-heure de fonctionnement, il fut nécessaire de chauffer continuellement la lampe à l'aide d'un filament alimenté électriquement par une batterie, pour évacuer les gaz résiduels. Un petit tube à deux électrodes, dit de "Gessler", relié à un générateur électrique de "Ruhmkorf" alimenté par une grosse pile, servait à contrôler la qualité du vide, les caractéristiques de ses effluves étant significatives de la pression. Quand le tube de "Gessler" s'éteignit, Théodore estima que le vide était bon, il ferma habilement sa lampe d'un coup de chalumeau. Ce jour là il vida deux lampes. La tête abrutie des claquements du mercure et des tremblements du vibreur de la bobine de "Ruhmkorf", je n'assistais pas à la seconde partie de la manipulation et remontais péniblement à vélo cette côte si facile à descendre…

En utilisant ces lampes miniatures, Théodore réussit à construire un extraordinaire récepteur d'ordres, dont les délicats mécanismes étaient destinés à actionner les gouvernes du modèle réduit. J'ai cru comprendre que c'étaient des sortes de bobinages minuscules avec des aimants qu'il avait utilisé pour remplir cette fonction. Dans son jargon d'électricien il m'a dit exactement: "J'utilise un amplificateur à super-réaction qui actionne un relais rotatif branché sur des bobines avaleuses différentielles"…. Après cette confidence incompréhensible, j'ai fait semblant d'avoir compris et n'ai pas cherché à en savoir d'avantage pour ne pas trahir ma parfaite ignorance du sujet!

L'audion en chauffage

Afin de recueillir convenablement l'onde électrique émise par le transmetteur, une grande antenne sort du récepteur et le système fonctionne finalement à la manière de nos postes de TSF modernes, tout en étant nettement plus petit, car il ne pèse que 500 grammes. C'était là une sérieuse difficulté à résoudre que cette miniaturisation et Théodore a su parfaitement se tirer de ce mauvais pas. J'espère que les générations futures lui sauront gré d'avoir su inventer le "Zéphidor"…

doigts de trois cent mètres de long !

uand le "Zéphidor" fut terminé, il s'avéra nécessaire de le tester sérieusement, afin de déterminer s'il était capable de donner satisfaction. Nous trouvâmes pour cela un terrain d'essai dégagé à proximité de notre village, ce qui donna l'occasion à Théodore d'essayer aussi la nouvelle Citroën "Trèfle" 5 chevaux, de couleur jaune citron, qu'il venait juste d'acheter.

Cette automobile, c'était la première voiture de Théodore et aussi une des premières du village, seul le médecin et le notaire en avaient une. Les pompiers utilisaient un ancien camion militaire à bandages pleins (increvables!) qui avait du arpenter le "Chemin des Dames" en long et en large et répandait lors de ses interventions, heureusement rares, des odeurs d'échappement parfaitement nauséabondes.

Ce jour là, l'automobile, après un rapide démarrage à la manivelle fonctionna parfaitement et le "Zéphidor" aussi!

Pour faire l'essai du matériel de TSF, nous avions disposé les appareils sur une table pliante fabriquée tout exprès par Théodore, branché tous les circuits et vérifié que la liaison était bien établie. Dans ces conditions, à très faible distance, on pouvait voir que chaque action sur les manettes s'accompagnait immédiatement d'un déplacement des bras de commande sur le récepteur, c'était vraiment de la magie!

Ensuite, nous avons éloigné progressivement le récepteur et constaté toujours le même résultat. Quand nous étions loin on se faisait de grands signes pour signaler les mouvements. S'il y avait eu des spectateurs pour voir notre manège, ils nous auraient sûrement pris pour des fous!

Avec notre procédé de communication optique, nous avons pu déterminer que le système fonctionnait encore à une distance de plus de trois cents mètres, ce qui était une performance absolument extraordinaire. Les doigts de Théodore pouvaient sans contact matériel déplacer un bras de commande trois cent mètres plus loin!

Rassuré par le bon fonctionnement de sa commande à distance, Théodore décida de passer à la suite de son programme: un moteur.

inventeur génial

était le second problème épineux qui se posait à Théodore pour continuer son programme: Construire le petit moteur qui devait véritablement donner la vie à ses modèles.

Déjà, depuis plusieurs dizaines d'années, un certain nombre de pionniers avait créé des machines actionnées par des moteurs miniatures. Clément Ader lui-même avait fabriqué des petits moteurs à vapeur pour actionner ses engins volants expérimentaux. Il était donc certain que la création d'un petit moteur était possible, mais lequel choisir? En écartant tout de suite le moteur électrique trop lourd avec ses batteries au plomb, il ne restait que peu de possibilités, toutes basées sur l'emploi d'un moteur à piston, mais avec quelle énergie? La vapeur fut envisagée, mais le poids de la chaudière posait un problème, le gaz carbonique et l'air comprimé ne donnaient pas une durée de fonctionnement suffisante, il ne restait finalement que le moteur à essence qui pouvait donner satisfaction. Hélas, la construction d'un moteur miniature à cycle quatre temps n'était pas simple, la taille minuscule des soupapes par exemple poserait des problèmes insurmontables, alors que faire?

Bloqué dans son élan créatif, Théodore devait trouver la solution par hasard en feuilletant une nouvelle revue de vulgarisation scientifique "La Science et la Vie" où, dans un article bien documenté, un inventeur expliquait les perfectionnements qu'il avait imaginé au moteur à explosion de cycle deux temps. La particularité de ce moteur qui ne nécessite aucune soupape, c'est de fonctionner en utilisant la partie basse ou se trouve le vilebrequin, comme chambre d'aspiration du mélange détonnant, celui-ci est ensuite transmis dans la chambre de combustion par un canal et c'est le piston lui-même qui sert de soupape.

Quand Théodore m'eut expliqué ces principes mécaniques, je suggérais que la construction d'un moteur aussi simple devait être possible à condition de trouver pour enflammer le carburant un système plus facile que les lourdes "magnétos" utilisées sur les moteurs grandeur nature.

Pendant quelques temps nous avons "planché" sur la question sans trouver de solution et puis un jour….

iracle d'énergie

matin en taillant les roses de son jardin, Théodore toujours distrait, s'entailla légèrement la main d'un coup de sécateur. Pour soigner sa blessure, il s'enquit auprès du pharmacien du village d'une bouteille d'éther qu'il apporta dans son atelier. Après avoir désinfecté et pansé sa plaie, gêné par son bandage, il fit un faux mouvement qui renversa la bouteille d'éther mal fermée. Du liquide se répandit sur la table et c'est par jeu, dans un réflexe de gamin, que Théodore aspira l'éther avec sa pompe à vélo, qui avait été "rangée" là par hasard.

Soudain, en manipulant la pompe, celle-ci fit un bond et s'échappa des mains de Théodore, l'éther avait explosé à l'intérieur!

- Sacrebleu! Jura Théodore, tout le monde m'en veut aujourd'hui, voilà qu'il y a un pétard dans la pompe à vélo!

Intrigué par le phénomène, mon ami s'étant armé de courage, a prudemment recommencé l'expérience en utilisant l'éther avec parcimonie. Il réussit après quelques essais à reproduire systématiquement le phénomène explosif. Celui-ci se produisait quand des vapeurs d'éther étaient présentes en certaine quantité dans le cylindre et que le piston était poussé fortement en fermant avec le doigt l'orifice de la pompe. Il semblait que le mélange air-éther s'enflammait spontanément, sans doute par la chaleur de la compression!

Ce phénomène bizarre donna des idées à notre héros, qui supputa la possibilité d'enflammer ainsi un mélange détonnant dans un moteur, sans avoir recours à un dispositif électrique et c'est à partir de cette idée que ses études ont commencé pour aboutir à la petite merveille de mécanique qu'il a réussi à fabriquer.

naissance de "Bayard "

moteur à piston que Théodore avait fabriqué était très simple: Un piston, une bielle et un vilebrequin. Pour l'utiliser avec une hélice, celle-ci était fixée solidement au bout du vilebrequin par un écrou. Le carburant mis au point par Théodore après de multiples essais était un mélange d'éther pour la détonation et d'huile d'automobile pour le graissage. Une sorte de carburateur simplifié permettait de régler au mieux la puissance.

A pleine puissance la vitesse de rotation de ce moteur était terrifiante, elle devait certainement dépasser les cinq mille tours par minute et cela dans un vacarme assourdissant à tel point que Théodore dut mettre au point rapidement un dispositif de silencieux pour éviter de devenir sourd à jamais!

La construction d'un tel moteur est sans doute à la portée de n'importe quel mécanicien équipé d'un atelier tant soit peu moderne avec un tour pour le métal et une perceuse à colonne.

L'atelier de Théodore est un tel "bric à brac" que je n'ai jamais cherché à l'explorer dans sa totalité, n'empêche qu'il possède tout ce qu'un "honnête homme" attiré par la petite mécanique peut posséder à notre époque, tour, perceuse, scie à ruban, petite forge avec soufflante à manivelle et tout l'outillage à main possible et imaginable, limes, râpes, tournevis, scies… etc.

Bizarrement, son tour n'est pas "électrifié" il est actionné avec une pédale, un ensemble de courroies de cuir permettant de changer la démultiplication et donc la vitesse de rotation. Sa perceuse est actionnée à la main par une manivelle, elle permet des perçages précis en utilisant les nouveaux forêts hélicoïdaux dits "américains". Seule la scie à ruban qu'il a fabriquée lui-même, entièrement en bois, est actionnée par un moteur électrique de machine à coudre.

Théodore prétend que l'outillage actionné par la force musculaire permet de mieux "sentir" les actions mécaniques. N'empêche qu'il faut pédaler et tourner la manivelle… Malgré cet outillage perfectionné, la construction du moteur prit plusieurs mois, le choix des matériaux fut difficile et puis il fallut s'approvisionner en métal "adéquat" ce qui en période d'après-guerre n'était pas si facile.

En plus, choisir la dimension des pièces n'était pas évident, Théodore s'en tira en étudiant soigneusement les plans parus dans "La Science et la Vie". Heureusement, l'inventeur n'avait pas été avare de détails, mais surtout, ce sacré Théodore avait du "flair", il "reniflait" instinctivement les choses et sans savoir pourquoi les options qu'il choisissait "arbitrairement" étaient souvent les meilleures.

Plus jeune, Théodore avait eu le goût de la chasse, c'est peut être l'instinct du chasseur qu'il avait gardé et "recyclé" pour d'autres applications?

Quand les différents composants mécaniques furent usinés, Théodore fit quelques photographies de son œuvre en utilisant son appareil photo à plaques de verre, chargé comme toujours, d'une émulsion couleur qu'il développait lui-même. L'utilisation de ces "autochromes" couleur, encore rare à notre époque, était très peu répandue ces années là, elles donnaient cependant, malgré les difficultés et le prix des développements, des couleurs sépia très réalistes du plus bel effet. On peut encore voir sur ces images la grande simplicité apparente du moteur. Cette simplicité n'est qu'illusion, car on imagine mal les trésors d'ingéniosité qu'il faut déployer pour faire la moindre pièce mécanique, à plus forte raison si cette pièce doit subir des contraintes et des vibrations et qu'il suffit parfois d'une infime fraction de millimètre d'écart par rapport à la cote pour la condamner au rebut.

Une fois le moteur assemblé, il avait fort belle allure. Sa cylindrée (le volume balayé par le déplacement du cylindre) était d'une dizaine de centimètres cube. Pour utiliser au mieux sa puissance, Théodore avait fabriqué une superbe hélice métallique de 40 cm de diamètre, parfaitement équilibrée, avec des bords bien affûtés pour "fendre l'air" disait-il.

En cuirasse de métal, ce moteur faisait penser à un chevalier en armure avec son épée, prêt au combat! Puissant et agressif! Pour rire, nous l'avions surnommé Bayard! Nous n'allions pas rire longtemps….

vre de sang

our savoir comment "Bayard" fonctionnait, nous l'avons fixé un matin sur une planche de sapin avec des vis à bois, la planche posée sur une table de jardin, était coincée par un serre-joint de maçon.

Théodore avait revêtu son beau tablier bleu de jardinier, l'action se passait dans le garage débarrassé provisoirement de la Citroën. Les premières heures d'essai furent épuisantes, l'hélice fut lancée des dizaines de fois à la main sans aucun résultat. Le pointeau de réglage de carburant fut vissé et dévissé, les proportions du mélange furent modifiées, il ne se passait rien à part nos courbatures d'épaule de plus en plus envahissantes. Nous commencions à douter fortement que "Bayard" soit capable de donner la moindre fraction de cheval vapeur! Ce moteur était certainement raté, il ne valait rien et la mine renfrognée de Théodore n'incitait pas à l'optimisme mais soudain il eut une idée!

- Et si on fabriquait un démarreur avec une ficelle, le moteur pourrait tourner beaucoup plus vite et on trouverait peut être les réglages?

Epuisés comme nous l'étions, toutes les idées étaient bonnes, surtout celles qui arrêteraient la séance de torture! Dans une chute d'aluminium nous fîmes derechef une poulie de lancement munie d'une encoche pour loger un nœud de ficelle. Je participais à l'opération comme "moteur" en pédalant devant le tour, mais attention, je n'étais pas seulement un esclave consentant, je pouvais aussi donner mon avis et la preuve c'est que Théodore me dit souvent à ce moment là: Pédale et tais-toi…

"Notre" poulie vint s'intercaler derrière l'hélice, il y avait heureusement assez de place sur la longueur du vilebrequin.

Je fis tout de même la pièce essentielle, c'est à dire la ficelle, avec un bout de bois d'un coté et un nœud de l'autre… A l'évidence le système était bon, nous pouvions "tirer" une dizaine de tours à chaque lancement ce qui était un progrès considérable. Vers cinq heures du soir "Bayard" se mit à "causer", il faisait nettement quelques tours puis calait. Nous affinâmes nos réglages et soudain il démarra franchement et tint son régime plus d'une minute. Nous n'osions plus toucher à rien de peur de rompre le charme. Quand il eut épuisé son carburant il s'arrêta, après une brève augmentation de régime.

Nous étions transportés de joie, le moteur semblait réellement très bien fonctionner mais avait-il atteint sa puissance maximum? On pouvait supposer que non, d'abord il n'était pas "rodé", ensuite le réglage du carburateur n'était sans doute pas optimisé.

Avec enthousiasme nous avons refait le plein du petit réservoir et je relançais le moteur. Il était si bien réglé qu'il "partit" instantanément mais alors je fis un faux mouvement et "Bayard" me mordit cruellement le pouce droit en tranchant l'ongle comme avec un rasoir. En arrachant le tuyau de caoutchouc du réservoir Théodore coupa le… hachoir…

La douleur était intense, je saignais abondamment. Un mouchoir arrêta l'hémorragie, cependant la plaie n'était pas très belle à voir. Théodore me rassura, désinfecta à… l'éther, trouva un bandage et me fit une "poupée" du plus bel effet. La douleur s'estompa un peu, mais la guerre était commencée…

Comme c'était trop bête d'arrêter en si bon chemin, d'un commun accord nous décidâmes de poursuivre l'expérience, il fallait faire attention voilà tout, cela ne pouvait pas se reproduire.

Cette fois-ci Théodore démarra le moteur, le ralentit était parfait, il poussa les "gaz" au maximum et "Bayard" rugit, insolent de puissance et de bruit. Béat devant son œuvre, Théodore savourait un succès mérité mais soudain "Bayard" attaqua! Les vibrations détachèrent la planche et "Bayard" ivre de sang se précipita en hurlant sur Théodore et failli l'éventrer, il ne dut son salut qu'a une habile passe de toréador mais fut tout de même gratifié d'une belle entaille à la cuisse. Le monstre avait miraculeusement épargné les parties les plus sensibles de son individu…

En labourant le sol, l'hélice du bolide explosa comme un shrapnel en plantant de longues aiguilles de métal au plafond et sur la porte de l'armoire de la grand-mère.

Nous étions vaincus.

Le médecin du village nous vit arriver couverts de sang, il s'inquiéta de savoir si les Allemands étaient revenus malgré le Traité de Versailles et nous expliquâmes qu'un chevalier en armure nommé Bayard nous avait attaqué…

Armistice n'est pas la paix

endant la cicatrisation de nos blessures et avec quelques jours de repos, nous avons réfléchi et prit des dispositions pour éviter un génocide dans les rangs déjà clairsemés des adeptes du maquettisme.

C'était évident, "Bayard" était un danger mortel, il fallait l'apprivoiser ou l'abandonner dans un coffre fort.

Déjà, en regardant les restes de l'hélice métallique tranchants comme des rasoirs, nous avons frémit rétrospectivement et pensé qu'une hélice en bois serait certainement moins dangereuse.

Ensuite, il faudrait prendre des dispositions de sécurité pour que le moteur soit fixé très soigneusement et surtout il ne faudrait jamais rester ni sur les cotés, ni devant l'hélice, quand elle tournerait à pleine vitesse. Les mouvements brusques non réfléchis avec un moteur en marche, devaient être absolument proscrits.

Nous devions apprendre à maîtriser le fauve.

Les semaines suivantes furent consacrées à la fabrication des hélices et d'un pot d'échappement. Théodore fit plusieurs modèles d'hélices en bois de hêtre, différant par la taille, la forme et le pas en s'inspirant de photographies de différents avions.

Ces hélices furent testées sur "Bayard" dans des conditions de sécurités parfaites, la première leçon avait porté ses fruits…

Pour comparer les vitesses de rotation, Théodore avait fait un appareil très simple. Devant l'hélice il avait placé une plaque d'aluminium pourvue de deux aimants cylindriques issus de la boite à ouvrage de Gilya qui depuis ce temps là ne sait plus ou est passé son aimant en fer à cheval pour ramasser ses épingles! En face de cette plaque, il disposa une bobine de fil de cuivre à noyau de fer fixée solidement. Cette sorte de "dynamo" primitive fabriquait suffisamment de courant pour actionner un galvanomètre fabriqué avec une bobine identique munie d'une pièce mobile de fer doux à l'intérieur. Collée sur le fer et montée sur les pivots d'un vieux réveil, une aiguille s'agitait devant un cadran gradué en unités arbitraires, car nous n'avions pas de références de vitesse. L'équipage mobile était mal amorti, mais cela suffisait pour comparer les hélices entre elles…

Finalement, ce moteur n'était pas si méchant que cela, il démarrait facilement avec "ma" ficelle, n'était pas trop bruyant grâce au pot d'échappement et il soufflait comme un tonnerre!

L'année 1926 s'achevait, Théodore disposait d'une machine de commande à distance efficace et d'un moteur thermique performant, qu'allait-il faire de tout cela?

vedette du mystère

cours des vacances de Noël, la polémique allait gaiement, Théodore ne rêvait que de l'air, je l'avais impressionné avec mes histoires, moi j'étais plus réservé, je connaissais mieux les difficultés d'accès au milieu aérien.

Finalement, je convainquis mon ami de séparer les problèmes. Dans un premier temps il fallait tester la commande ailleurs que sur une table, elle devait être mise en situation, il fallait faire évoluer tranquillement un mobile assez lent, il fallait faire naviguer un bateau électrique: C'était ma conclusion. Les coques en fer blanc que j'avais vues dans un coin de l'atelier abandonnées sous des couvertures, étaient des victimes toutes désignées.

En quelques jours Théodore dénicha un moteur "universel" 6volts destiné initialement à actionner l'essuie glace d'une automobile américaine. Le moteur était en panne, mais il fut vite démonté et une soudure au bon endroit régla la situation.

L'une des coques de Théodore faisait un mètre de long, elle représentait une vedette lance- torpilles. Le ventre du navire fut suffisamment accueillant pour recevoir les 500 grammes du récepteur d'ordre, les batteries et le moteur avec son hélice en tôle soudée.

Tout cela fut installé au cours de l'hiver, je suivais avec intérêt tous ces préparatifs en donnant parfois quelques conseils, rarement suivis d'ailleurs…

Au mois de mars le grand jour arriva, la 5 CV Citroën jaune nous véhicula au bord d'un étang voisin déserté en cette saison par les pêcheurs toujours agressifs envers les "étrangers" et nous installâmes notre bazar.

Les premiers moments furent somptueux, la vedette s'éloigna vira de gauche, de droite en larges courbes puis elle se rapprocha de nous….

- Tiens c'est bizarre dit Théodore, maintenant elle marche à l'envers, j'ai du mal à la diriger.

- Comment ça, du mal? Tout a l'air de bien marcher.

- Tiens, essaie.

- Ah oui, c'est vrai, elle marche à l'envers, oh la! attends, c'est quand elle revient vers nous!

- C'est ce que je disais!

Malgré la lenteur de marche de notre engin, nous eûmes quelques difficultés à rentrer au port… et perdu un peu de notre superbe…

- Dis donc, si ça avait été un avion on l'aurait vite flanqué par terre! On n'est même pas foutu de ramener un truc qui marche à deux à l'heure.

- On n'est pas bête pourtant…

- C'est à voir…

Nous avions fait une découverte importante, capitale, nous étions incapables de piloter correctement le bateau…

orticolis

quelques minutes nous avions cerné le problème, il était évident que quand l'objet revenait vers nous les commandes étaient inversées, si le bateau dérivait sur la droite, il fallait compenser à droite! Et inversement. Instinctivement on avait tendance à se tromper, alors comment faire?

Il nous vint à l'idée que quand le mobile revenait, on pouvait essayer de lui tourner le dos en tournant aussi la tête pour le voir. La position n'était guère confortable mais donna quelques résultats.

Cette première séance d'essai se termina par un bilan mitigé: Le poste de commande marchait bien et nous arrivions à piloter le bateau correctement, hélas nous repartions l'un et l'autre avec un bon torticolis. Il fallait faire quelque chose, mais quoi?

Comme quoi les ressources humaines sont étonnantes, la solution arriva le lendemain matin à l'heure de la toilette. En me rasant devant la glace le plus naturellement du monde, je réalisais brusquement que je n'éprouvais aucune difficulté alors qu'évidemment je voyais ma "bobine" à l'envers! C'était la preuve que l'esprit pouvait redresser automatiquement l'image et les gestes qui vont avec, il en était sûrement de même avec la commande à distance, il fallait apprendre à maîtriser l'inversion comme nous avions appris à nous raser!

Quand j'expliquais ma théorie à Théodore, il avait tellement mal au cou qu'il ne fit pour une fois aucune objection!

Un mois plus tard nous devenions les premiers « télé-pilotes » au monde! Nous maîtrisions la terrible inversion… L'esprit triomphait de la matière…

le bonheur du modélisme

commande à distance était une révolution, en quelques semaines nous étions passé de l'intérêt purement technique au plaisir du pilotage. Nous connaissions déjà le vélo et l'automobile qui apportaient les grandes joies de la liberté, mais là, nous vivions des sensations d'un autre ordre, inconnues à ce jour.

Irrésistible de séduction, ce plaisir s'était glissé dans notre esprit comme un univers à explorer et notre imaginaire s'était soudain enrichi d'un potentiel de créativité proche de l'infini.

Le poison instillé doucement, courrait dans nos veines, il semblait ne jamais devoir nous quitter…

Quand nous allions "au lac", généralement le samedi et le dimanche après midi, nous étions heureux, c'était là tout le bonheur du modélisme.

Comme de bien entendu, je ne résistais pas au plaisir de faire dans mon journal, un article de "l'événement" que j'intitulais d'un titre bouleversant: "Un bateau fantôme sillonne les lacs d'Auvergne"… Mon rédacteur en chef accepta le "papier" pour boucher un trou dans une période creuse, il fut publié dans les faits divers entre un reportage sur la cueillette des olives en basse Provence et la recette de la soupe au choux… Il n'évoqua aucun écho dans le "lectorat" du quotidien, sauf pour un individu courageusement anonyme, qui écrivit qu'il n'achetait pas "son" journal pour y lire de pareilles âneries au lieu et place des résultats du concours de pétanque local… Comme nous avions publié scrupuleusement ces importants résultats dans l'édition de la veille, cela n'entama aucunement le moral de la rédaction…

élica

premier "Jouet Merveilleux" de Théodore nous amusa quelques temps mais ses possibilités était vraiment limitées, il fallait passer à autre chose et puis "Bayard" s'impatientait…

En plus, avec les premières chaleurs du printemps, les pêcheurs étaient revenus sur "notre" lac et ne savaient que ricaner bêtement de notre activité, qui pourtant ne les gênait pas.

Nous fûmes "priés" de quitter les lieux pour laisser la place aux "défenseurs de la nature"…

Pour tester "Bayard" en situation, Théodore fit un modèle surprenant: Une voiture à hélice!

Depuis quelques temps, certains journaux avaient publié des photographies de l'invention d'un original nommé Marcel Leyat, qui circulait à bord d'une voiture à propulsion aérienne. Ce véhicule baptisé "Hélica" avait le mérite de la simplicité mécanique, trois roues et un moteur de motocyclette qui actionnait simplement une hélice tractive protégée par un grillage. Ce n'était pas un engin destiné à la montagne, mais en plaine cela fonctionnait à peu près...

La "voiture" fut réalisée en tôle fine d'aluminium et avec ses fenêtres découpées et sa couleur jaune elle avait une très belle allure.

"Bayard" trôna pour la première fois sur un véhicule.

Comme nous maîtrisions parfaitement la commande et la puissance motrice, les premières minutes furent enchanteresses, pour la première fois au monde sans doute, un véhicule modèle réduit actionné par un moteur à explosion, pouvait être piloté à distance.

La vitesse atteinte était très impressionnante nous étions euphoriques devant une telle sensation de puissance, mais cela ne dura pas.

Après quelques tours de piste prudents, notre pilotage se fit plus brutal au mépris des principes mécaniques les plus simples et soudain, alors que j'avais pris les commandes, dans un virage un peu brusque, l'Hélica partit en tonneaux et fit une immense cabriole qui sembla ne jamais s'arrêter.

C'était notre premier "accident" de modélisme, il nous laissa pantois, nous n'avions pas pensé que cela pouvait arriver! Nous étions dépassés par la vélocité de l'engin et ce n'était pas notre expérience de "navigateurs à deux à l'heure" qui avait pu nous préparer!

L'euphorie laissa place à la consternation, nous avions percuté brutalement le mur de la vitesse et notre jouet était cassé.

Pourtant, en récupérant les morceaux, nous avons vu que la situation n'était pas si catastrophique, certes l'hélice avait volé en éclats, mais le moteur était intact et la carrosserie n'avait pas trop souffert. L'une des roues s'était détachée et avait roulé seule plusieurs dizaines de mètres pour se perdre dans un taillis, nous avons passé presque une heure avant de la retrouver!

En analysant la cause de "l'accident" nous avons compris que bien sûr, nous étions coupables d'un "excès de vitesse", mais que c'était surtout la conception du véhicule avec son train étroit et la masse du moteur en hauteur qui était responsable du défaut de stabilité.

Pour supprimer le défaut, le seul remède c'était de tricher affreusement avec la réalité, il fallait tripler la largeur du train avant et refaire des essais.

Notre belle assurance s'effritait, mais d'un autre côté il ne nous déplaisait pas d'affronter le rideau d'épines du "modélisme expérimental"…

Et de fait, après transformation la "chose" fonctionna très bien, mais Lucifer veillait…

ennemis partout…

lors que bon prince, "Bayard" faisait son office, nous étions à même de nous féliciter de la bonne entente du couple "Bayard-Zéphidor"… mais soudain…

Notre véhicule venait de démarrer, quand tout à coup, il se mit à tourner en rond hors de contrôle, la commande ne répondait plus! Dans l'impossibilité d'arrêter la machine qui menaçait de se fracasser contre un mur, nous avons couru après et jeté un vêtement sur l'hélice, en l'occurrence le tablier bleu de Théodore! L'action fut efficace et la machine folle s'immobilisa.

Un ennemi de plus se présentait, là encore nous n'avions pas imaginé qu'il existât! Que se passait-il?

En récupérant l'Hélica nous avons constaté qu'effectivement la commande ne fonctionnait plus mais pourquoi? Il fallait décortiquer le dispositif.

Théodore se mit à l'ouvrage et constata très vite que l'une de ses lampes ne fonctionnait plus, le filament était grillé. C'était bizarre, car il était prévu qu'il devait durer plus de 50 heures et nous étions loin du compte, car toutes les lampes venaient d'être changées par sécurité après avoir assuré un service sans histoire sur la vedette.

Il ne fallait pas paniquer, car après tout cela pouvait arriver, surtout avec ces lampes de fabrication artisanale. "L'audion" fut remplacé et tout rentra dans l'ordre, nous pouvions refaire des essais.

Le répit fut de courte durée, à peine quelques minutes, la machine devint folle à nouveau, il fallut encore jouer de la cape, nous étions dépassés encore une fois.

A l'autopsie du corps du délit, Théodore découvrit avec stupeur qu'une autre lampe avait claquée! Une malédiction avait fait son nid dans le récepteur d'ordres…

Par trois fois Théodore remplaça les lampes, par trois fois au bout de quelques minutes elles rendirent l'âme, le "tablier-cape" devenait charpie, c'était incompréhensible!

Une "cellule de crise" fut instituée entre Théodore et moi; qu'est ce qui pouvait bien avoir changé entre le bateau et l'Hélica, le montage électrique était resté le même, il y avait même certainement moins de parasites avec le moteur thermique qu'avec le moteur électrique…

- Au fait, dit Théodore…

- Oui, quoi?

- Le moteur vibre.

- Oui, et alors?

- Alors, les vibrations cassent les filaments!

- C'est possible ça?

- Avec les vibrations tout est possible…

Et Théodore avait raison, les vibrations peuvent être terriblement destructrices. Pour régler définitivement le problème et comme il y avait de la place dans la "cabine", il fit un montage de son récepteur en utilisant une suspension par des élastiques, le récepteur se trouva ainsi isolé des vibrations dans une sorte de hamac et tout rentra dans l'ordre.

êché de gourmandise

éodore avait une âme d'explorateur. A défaut d'avoir la possibilité de découvrir les trésors des Pharaons, il sentait confusément que son "devoir" l'obligeait à créer toujours plus, dans son domaine de prédilection. Il est vrai que son moteur et sa commande étaient des armes puissantes pour affronter en réduction, l'univers mécanique que les hommes avaient inventé. Rien ne lui semblait impossible, il ne songeait qu'a découvrir de nouvelles sensations avec des modèles toujours dissemblables.

Ses créations flotteraient, rouleraient, glisseraient, voleraient. Son royaume serait l'eau, la terre, l'air, il serait le brouillard et le feu s'il le fallait, il serait toutes les matières de la planète…

Je vis cela et ne dis rien. Son imaginaire ne faisait de mal à personne, seulement acte de gourmandise, un pêché véniel…

Avec un intérêt sans cesse renouvelé, je devins ainsi au fil des mois spectateur privilégié de la constellation Théodore, qui enfanta un flux incessant de machines animées.

Il employait depuis longtemps de la tôle de fer blanc pour faire ses petites maquettes statiques et continua d'utiliser cet intéressant matériau pour faire ses modèles. Comme nous étions dotés d'un petit étang "libre de droits" près de chez nous, encore inconnu de nos "ennemis", il fit avec "Bayard" une autre machine étonnante, œuvre pure d'imagination, il fit un hydroglisseur. L'appareil était extrêmement simple, deux flotteurs en tôle soutenaient une nacelle avec le moteur et la commande. Un volet arrière de direction était sensé "conduire" les virages…

Le premier essai n'alla pas loin, il se termina par un "plouf" retentissant à la première tentative de virage. L'hydroglisseur sortait facilement de l'eau et hydroplanait à grande vitesse sur ses redans, mais les virages étaient fatals. En raison du centre de gravité très haut à cause de la dimension de l'hélice, comme c'était déjà le cas sur l'Hélica, il était impossible de tourner, sauf au ralenti, ce qui n'était pas intéressant. Pour résoudre le problème Théodore ajouta sous les flotteurs, soudées à l'étain, deux petites lames de fer inclinées vers l'intérieur et le tour fut joué! Avec ses lames, la machine s'accrochait dans les virages, même pris à grande vitesse, et ne se retournait plus. L'eau devient tellement visqueuse quand la vitesse augmente, que ces deux petites lames suffisaient à assurer la stabilité sans nuire vraiment à la vitesse.

Nous étions ravis de cette machine de rien du tout qui nous amusa beaucoup par sa vivacité.

Ensuite, Théodore fabriqua un vrai bateau rapide, un "racer", en utilisant "Bayard" avec un arbre de transmission et une hélice marine faite d'une simple lame en tôle convenablement galbée. Le refroidissement du "chevalier" était confié à un serpentin de cuivre enroulé autour de la culasse et alimenté par l'eau du lac, grâce à une écope qui traînait derrière l'hélice. Le bateau toujours en fer blanc, fonctionnait très bien. Avec sa coque planante, il était encore plus rapide que l'hydroglisseur. Très stable, il virait sur place sans jamais se retourner.

Cette série de bateaux rapides se termina par un hydroptère. L'hydroptère est un navire qui fonctionne sur l'eau comme un avion fonctionne dans l'air. Ses "ailes" de petites tailles sont à moitié immergées et délivrent avec la vitesse, une portance suffisante pour soulever la machine au-dessus de l'eau. Théodore avait fait des essais avec des profils et des dimensions différentes des petites "ailes" pour arriver à un profil plan convexe convenablement incliné (d'environ cinq degrés) par rapport à la trajectoire. Un long axe de transmission portait l'hélice loin de la coque (nécessaire au repos…) près d'un plan de "profondeur" réglable, pour assurer l'assiette de l'engin qui était très spectaculaire quand il sortait de l'eau et naviguait sur ses plans porteurs en émettant de grandes moustaches d'eau vive de chaque coté de sa longue silhouette.

L'hydroptère à hélices aériennes de Graham Bell et Frederick Walker en 1919

Et puis, un voilier tranquille, mais passionnant à piloter par vent soutenu, vint compléter la "flotte" de Théodore. Il nous servit à acquérir les rudiments de la navigation à voile, sans jamais se mouiller les pieds dans les embruns, ni risquer nos vies dans les tempêtes d'équinoxe…

Ces pérégrinations aquatiques étaient accompagnées aussi d'aventures terrestres. Des véhicules roulants complétaient la collection. Il fit plusieurs mécaniques sur roues et sur chenilles et même une motocyclette qui se débrouillait fort bien pour tenir sur ses deux roues en parfait équilibre. Cette moto était un jouet délicieux qui nous apporta de longues heures de joie.

concours

uelques années avant la guerre, les exhibitions de modélisme existaient déjà. Les constructeurs de modèles de vol libre, planeurs et avions à moteurs caoutchouc, s'affrontaient en joutes amicales dans des catégories diverses.

Un jour, par une curiosité bien naturelle, pour savoir ou notre passion commune du modélisme en général avait entraînée les autres membres de notre "congrégation", géographiquement éloignés, nous sommes allés voir les concours qu'ils organisaient en région parisienne.

La technicité et la compétence de nos "alter ego" nous ont estomaqué.

Dans ces réunions nous rencontrâmes des personnages aux idées très avancées dans le domaine de l'aérodynamique, ils avaient compris toutes les subtilités des réglages les plus minutieux sur des modèles de toutes les tailles de quelques grammes à quelques centaines de grammes.

L'un de ces modèles, techniquement très élaboré, volait particulièrement bien en raison de son très faible poids. En écoutant les explications de son constructeur nous avons appris qu'il était fait avec un nouveau bois originaire d'Amérique du sud, très rare et très difficile à trouver en France qui s'appelait le "balsa". Nous avons pu manipuler une baguette de ce bois et c'était très étonnant, on ne sentait pas sa masse, elle ne pesait presque rien! Ce bois était révolutionnaire, mais hélas il n'était pas à la portée de tous.

Avec notre accoutumance de l'usage de la commande à distance, nous étions circonspects sur l'attitude à observer vis à vis de nos camarades. Dévoiler notre "avance technologique" c'était prendre le risque de passer pour des extraterrestres et d'être rejetés, il valait mieux rester à l'écart en attendant que la technologie fasse son chemin. Chacun était heureux de la façon dont il pratiquait son modélisme et nous sommes restés évasifs sur nos activités: Oui, on a fait quelques modèles, nous sommes venus là pour apprendre, il y a des tas de choses à voir, les participants sont très motivés, il y a de l'avenir dans ce genre de manifestations…

En principe, les gens adorent parler d'eux même, sans qu'il soit nécessaire de les inviter à le faire. Il suffit d'écouter avec un intérêt sincère ou simulé en posant quelques questions de temps en temps et le tour est joué pour relancer la machine…

Discrètement, nous avons observé, posé les questions qu'il convenait et compris bien des choses, puis nous sommes repartis dans notre province. A l'époque les idées ne circulaient pas très vite, tout le monde n'avait pas la radio et les journaux de provinces parlaient surtout de leurs provinces et des affaires du monde, nos petits jeux n'étaient guère évoqués que dans les faits divers et c'était très bien ainsi. Notre marginalité était une coque protectrice.

s'amuse bien ?

ien évidemment, chez nous, notre agitation modéliste n'était pas passée inaperçue des populations locales. Au début, les réactions des "autochtones" étaient sans animosité mais plutôt méprisantes. Les deux "adultes imbéciles" qui pratiquaient dans la nature leurs petits jeux avec des petits jouets d'enfants ne récoltaient dans la "vraie société", celle qui est suffisamment sérieuse pour taquiner le goujon et boire le "canon", que des commentaires narquois du genre:

- Alors les gars, on a bien fait "mumuse" ce matin au bord du lac, l'eau était bonne?

Ou bien encore:

- Ça y les mecs, les essais sont terminés? Il paraît que vous êtes près à traverser l'atlantique avec votre voilier à vapeur de cinquante centimètres de long…

Dans ce genre de contexte, le mélange de voile et de vapeur pouvait même être interprété comme imperceptiblement tendancieux…

Essayer d'égratigner le bonheur des autres sera toujours une "qualité" humaine…

Pour décontenancer nos "adversaires" nous répliquions invariablement des infantilismes sans méchanceté mais à contre-pieds:

- On a eu des bons points à l'école, alors notre papa nous a donné l'autorisation de jouer avec les cadeaux que le Père Noël a mis dans nos souliers… Qui c'est qui veut venir s'amuser avec nous?

Comme nous n'étions jamais agressifs et plutôt gentils avec tout le monde, les remarques désobligeantes se sont taries progressivement faute d'effet avantageux et quelques curieux se sont même donnés la peine de venir nous voir procéder à notre "coupable industrie"…

Quand nos invités se sont rendus compte que nos activités n'étaient pas si bêtes que cela, ils diffusèrent autour d'eux quelques commentaires plus flatteurs à notre égard et soudain du jour au lendemain, nous sommes devenus "respectables" aux yeux de notre entourage.

Tout comme le veau à cinq pattes né à l'étable du père Fouettard, nous avons été adoptés comme célébrité locale, le mépris s'était métamorphosé en fierté. Ames humaines avez-vous donc une âme?

Notre soudaine popularité s'est accompagnée derechef d'obligations non moins soudaines, partout nous étions invités.

De la fête de l'andouille à celle de l'aïoli, en passant par les festivités en faveur de l'alambic, nous étions priés gentiment de montrer notre "savoir" pour distraire les foules ébahies.

Notre statut de pestiféré s'était transformé en celui de monstre sacré, option saltimbanque de foire. Cette position de "bouffon des princes" n'était pas sans intérêt, nos tribulations étaient payées en nature par moultes ripailles et libations, dont nous aurions eu tort de nous plaindre…

Pour notre plaisir et celui de nos "clients" nous étions ainsi autorisés à pratiquer notre "art" le temps des festivités sur tous les lacs du département, tout en inoculant sournoisement quelques idées avancées sur les nouveaux bonheurs possibles d'un monde nouveau…

Pour ainsi dire, nous pratiquions ouvertement un prosélytisme zélé en espérant recruter d'autres adeptes pour notre secte restée longtemps si secrète…

Et le "truc" à marché. Nous avons rencontré par-ci par-là des sympathisants qui sont rapidement devenus des amis. Notre premier disciple fut André Marycor qui possédait manifestement tout l'héritage génétique nécessaire pour faire un bon modéliste. André qui était ingénieur radioélectricien s'intéressa d'emblée au "Zéphidor" qu'il étudia avec passion, en proposant à Théodore différentes améliorations qui rendirent la commande à distance encore plus performante. Pour son usage, il se construisit promptement un "radio-contrôle" en utilisant les lampes "made in Théodore". Au fil des années, notre ami élabora une grande quantité de modèles de toute sorte, dans une optique un peu différente de celle de Théodore, en privilégiant surtout des machines anthropomorphiques. La plus fameuse de ses réalisations fut une barque à rame dont le rameur nommé "Dudule" maniait vigoureusement ses avirons en une spectaculaire et très réaliste agitation.

Passé maître dans l'art de créer des personnages animés, il nous époustoufla avec son éléphant qui marchait vraiment sur ses quatre pattes, sans utilisation d'artifices mécaniques comme des roulettes ou des patins. Il nous enchanta aussi avec son dinosaure baptisé "Déconnosaure" (!) dont la carapace verte réalisée en toile de sac de pommes de terre fixée à la colle à bois reproduisait parfaitement les écailles d'une créature du jurassique qui n'avait jamais existé!

Son intelligence créatrice ne cessa de se manifester avec un réalisme époustouflant dans tous les domaines du modélisme, il fallait pour s'en convaincre, oser faire une visite dans son atelier, aussi bien "ordonné" que celui de Théodore et truffé de merveilles incroyables.

Le second grand apôtre de notre nouvelle religion se nommait Jean-Louis de la Molatière et je l'endoctrinais le plus simplement du monde sur mon lieu de travail. Embauché comme pigiste par la rédaction, Jean-Louis que j'invitais un jour à voir nos ébats aquatiques, se prit de passion pour notre activité et s'engagea corps et âme dans sa promotion. Personnage surdoué et infatigable, il prit contact avec d'autres groupes modélistes isolés de l'hexagone en passant des annonces dans divers journaux et jeta l'ébauche d'une Fédération française de Modélisme. En envoyant des articles aux grandes revues techniques spécialisées en automobile et en aviation, il diffusa lentement notre "virus" auprès du grand public. Remarqué par les autorités pour son dynamisme créatif, il est aujourd'hui rédacteur en chef d'un grand hebdomadaire parisien et travaille à la création de la première revue française de modélisme.

Tranquillement, notre "petit jeu" devint au fil des années une activité économique.

A la fin de cette époque des "Années Folles", pour Théodore et moi, une longue expérience des domaines terrestres et maritimes en modèles réduits nous avait aguerri pour aller plus… haut! Nous étions mûrs pour affronter l'air, c'était certain, il ne pourrait nous résister…

vol !

suite du programme? Une machine volante…

Une machine volante oui, mais laquelle?

A la suite de mes récits d'aviation, Théodore s'était naturellement enflammé pour construire une véritable machine en réduction. Pourquoi pas un Voisin me disait-il, tu le connais bien, il y en un au Musée de l'air de Meudon et les plans doivent bien être quelque part. Alors? Tu ne me crois pas capable de le construire?

Alors, j'étais absolument réticent.

- Te rends-tu compte lui dis-je, que tu n'as jamais mis les pieds dans un aéroplane et que même si cela avait été le cas, tu ne sais absolument pas piloter?

- Farman non plus ne savait pas…

- C'est pour cela qu'a plusieurs reprises il faillit se casser la gueule… Avant de construire une véritable maquette il faut absolument faire un modèle d'essai, souviens-toi des modèles que nous avons vus sur Paris.

- Le plus gros modèle que nous avons vu était bien trop petit, ce n'est pas ce genre là qui m'intéresse.

- Pourtant nous devrions être capables de faire aussi bien qu'eux, avant d'essayer d'aller plus loin, se serait plus raisonnable.

- Je n'aime pas ce mot…

Boudeur, Théodore qui avait pourtant la tête dure, accepta à contre cœur. En réalité je crois qu'il était plutôt soulagé de devoir commencer par un modèle ordinaire, de cette façon il n'avait pas perdu la face… si mon idée ne donnait rien… ce serait de ma faute…

Pour couper la poire en deux, je lui dis qu'il faudrait trouver un modèle à moteur caoutchouc assez grand pour être facile à équiper avec "Bayard" et la commande.

En décidant de faire l'impasse sur la construction des petits modèles qui avaient fait leurs preuves et qui auraient pu nous apprendre beaucoup, nous prenions de grands risques, mais après tout c'était Théodore qui construisait, et il aimait vivre "dangereusement" sa passion…

En cherchant dans les archives du journal, je trouvais un modèle datant de 1914, conçu et fabriqué par André Noble et propulsé par un moteur caoutchouc. Ce modèle de deux mètres d'envergure pouvait parcourir presque 500 mètres en volant tout seul, il volerait donc encore mieux avec un "vrai" moteur et une commande à distance.

L'article que je dénichais montrait une photographie et un plan. C'était formidable, il suffisait de le reproduire exactement.

Quand je montrais la "doc" à Théodore il me dit: Bon je vais te faire plaisir et fabriquer ce truc à voler, mais après je ferai le Voisin…

Mon "copain" avait de la suite dans les idées…

gnorantus

est ce que je prends comme bois? J'ai du peuplier qui est très léger et du rotin qui se plie bien pour les bords de l'aile. Pour la toile j'ai de la popeline de coton, tu sais comment je vais l'imperméabiliser? Et pour la tendre?

- Je n'en sais rien moi, c'est toi le "spécialiste"… Et puis, on nous a donné des détails à Paris.

- Pour des appareils microscopiques, ce n'est pas pareil, c'est toi qui as vu les vrais avions de près, tu pourrais m'aider.

Il est vrai que j'avais vu "les vrais avions" de près, mais hélas sans aucune idée de la façon de les construire. Jamais je n'avais visité l'atelier des frères Voisin, ni celui de Blériot ni aucun autre d'ailleurs du temps de mes articles, les constructeurs gardaient leurs secrets. Pendant la guerre j'avais eu autre chose à faire, mobilisé dans les transmissions; quatre ans s'étaient écoulés à écouter et à transmettre du morse avec pour tout horizon les étincelles du manipulateur. Cette activité non choisie par le signataire, avait eu l'immense mérite de le garder en vie, protégé dans des casemates, destinées surtout à la sauvegarde du matériel plus précieux en ces temps que la vie humaine destinée à le servir.

De la technologie d'aviation, je n'avais qu'une vague idée et Théodore malgré sa science, n'était guère plus avancé pour construire un matériel fonctionnel solide et léger. Il n'avait fait que des maquettes statiques. Encore une fois il fallait expérimenter.

Pour cette étude, Théodore procéda de manière "scientifique", il se procura différentes essences de bois à la scierie locale en réclamant des planches de faible épaisseur, puis il fit des éprouvettes de dimensions identiques. Ces pièces dont il connaissait exactement la masse furent soumises à des essais de rupture en utilisant les poids d'une balance Roberval. Le tableau de résultats montra que le peuplier serait utilisable pour faire des pièces légères et que le hêtre serait parfait pour faire des pièces solides; Le pin fut retenu pour son élasticité et le chêne trop lourd, éliminé.

Pour étudier l'entoilage, notre "avionneur" fit un cadre de bois sur lequel il colla à la colle forte d'origine animale, une toile de coton. Cette toile fut badigeonnée de différentes substances destinées à imperméabiliser et tendre le tissu. Les premiers essais ne donnèrent que des résultats négatifs, les produits avaient plutôt tendance à détendre. Théodore essaya entre autre de dissoudre des cols de Celluloïd et des balles de ping-pong dans l'acétone pour faire un "enduit de tension", cela lui donna quelques espérances, mais la réussite n'étaient pas systématique.

Après plusieurs semaines de semi-échec, j'entendis parler par un ami mécanicien d'aviation, d'un produit spécial nommé "avionnine", que les constructeurs d'avion grandeur utilisaient pour tendre leurs toiles.

En payant quelques "tournées" au bar de l'aérodrome d'Aulnat proche de chez nous, je me procurais un bidon du précieux liquide, que tout fier, je présentais à Théodore.

Ce liquide à forte odeur de "chimie" avait une couleur argentée, c'est lui qui donnait cette teinte caractéristique aux avions qui passaient si souvent au-dessus de nos têtes, car la grande statue de la Vierge qui surmonte notre village leur sert de point de repère.

Avec "l'avionnine" les résultats devinrent meilleurs mais toujours inconstants, le problème n'était pas réglé, quelque chose manquait, mais quoi?

fer à repasser de la mère Denise

ère Denise c'est quoi cette grande table?

- C'est pour repasser mon enfant.

- Mère Denise ça veux dire quoi repasser?

- C'est pour effacer les plis mon enfant.

- Mère Denise c'est quoi ce liquide?

- C'est de l'empois d'amidon, vas jouer dans la cour.

- C'est quoi l'amidon?

- Ça sert à tendre le tissu, vas, vas…

En visite de reportage au château de Tournoël, comme mon groupe de visiteurs passait près de la buanderie, j'entendis par hasard ce curieux dialogue et cela fit "clic" dans ma tête, tiens, tiens, de l'amidon cela tend le tissu, voyez-vous ça….

Derechef, à la première occasion, je parlais de cette histoire d'amidon à Théodore qui accepta tout de suite de faire un essai. Direction la buanderie près de l'atelier, l'empois était là, sur la table, d'usage courant pour amidonner les cols de chemises.

Une nouvelle toile fut collée sur l'éprouvette, l'empois passé au pinceau sécha rapidement au soleil, puis "l'avionnine" fut appliquée sans attendre et le miracle se produisit, la toile se tendit. Une deuxième couche, puis une troisième confirmèrent la tension obtenue très rapidement.

Pour être sûr de la validité de la méthode, Théodore recommença plusieurs fois la "manip" et systématiquement le même résultat fut obtenu, l'astuce de l'amidon était trouvée, il était très facile de tendre la toile de coton.

La construction pouvait commencer, la boite à outils était prête.

Alchimiste

ehors la neige tombait doucement. L'atelier de Théodore était plongé dans la pénombre, seule sa table de travail était éclairée par une lampe électrique de bureau, de faible puissance. Sur le coté, le petit poêle à bois donnait toute son énergie pour soutenir une température proche de 15 ou 16 degrés. L'ambiance était moyenâgeuse avec Théodore coiffé de sa casquette et revêtu sur les épaules d'une vieille couverture de laine.

J'avais gardé mon grand manteau en peau de bique et mon chapeau de feutre noir.

Les conspirateurs qui préparaient l'assassinat du Duc de Guise ne devaient guère être différents…

Au-dessus du poêle, pendue à un fil de fer, la colle de peau à l'odeur rance mijotait doucement, elle devait être maintenue chaude en permanence pour être utilisable à n'importe quel moment comme colle à bois.

Devant les fenêtres côté jardin, d'épaisses couvertures servaient de rideaux, la porte d'entrée elle-même était calfeutrée par un tapis. La table de travail de cet étrange atelier était entièrement occupée de choses diverses et variées: Des pièces ouvragées s'entouraient de multiples outils, de morceaux de bois et de métal en attente d'usinage, de débris et de copeaux. Une couche de sciure plus ou moins dense parsemait la totalité de la table et une bonne partie de la pièce. Dans un coin, une grande marmite en fer galvanisé était sensée recueillir les déchets, mais le maître des lieux ne se souciait guère de l'esthétique de son antre, seul comptait à ses yeux les résultats de son obstination. Il n'avait que rarement abandonné un travail en cours de route, question de principe disait-il…

Sur les murs de la pièce un nombre incroyable de papiers, de figures et de photographies, étaient fixé par des punaises ou des clous, toute une vie de patience s'étirait en cohortes décolorées par le temps. Vieux souvenirs oubliés que plus personne ne voyait, ces images de mémoire sauraient-elles un jour émouvoir quelques jeunes êtres ou seraient-elles balayées par la poussière de l'espace? La seconde hypothèse est certainement la plus probable…

Près d'une fenêtre, il y avait un pot ou survivaient difficilement diverses espèces de plantes, mais dans lequel prospérait aussi toute une colonie de petits animaux blancs minuscules qui ne sortaient jamais du récipient. D'où venaient-ils? De quoi vivaient-ils? Cultivaient-ils des champignons comme les termites? De quelle forme étaient leurs chambres à coucher? Et d'abord avaient-ils besoin de dormir? Connaissaient-ils l'ennui, la haine, la gourmandise? Théodore trouvait très étonnant de penser qu'il ne savait absolument rien de ces "personnages" qui vivaient pourtant dans la même pièce que lui. C'était comme s'ils appartenaient à une autre planète. Combien, disait-il, me reste-t-il de planètes à découvrir dans ma propre maison et même dans mon propre corps?

Théodore qui arrosait régulièrement cette "terre" disait que ce petit monde était un univers à lui tout seul et que sa survie ne dépendait que de lui. Il tenait beaucoup à ce pot car ses habitants devaient le prendre pour Dieu et cela lui donnait de l'importance les jours de cafard…

Dans ce lieu de vie en forme d'atelier, une série d'étagères débordait de livres, de revues, de journaux et de vieux papiers, un assemblage hétéroclite de vieilleries impossibles à classer, que personne ne voulait jeter tant la peur était grande de détruire, sait-on jamais, une archive précieuse à l'existence inconnue…

Au fond du local plus ou moins mansardé et d'accès difficile, des fantômes de modèles gisaient sous des toiles, momies d'un autre temps, squelettes oubliés, passé statufié de rêves évaporés…

Je fermais les yeux devant le grenier et une vision passa…

En litanie, les plaintes des brouillards glacés du dehors et les spectres du dedans psalmodiaient ensemble…

"Objets coupables de folles envies, objets de liberté et de crainte, objets d'espérance et de cruauté, objets nourris d'énergie de désespoir, objets de création" 

Des voies s'élevèrent :

- Ames humaines, avez-vous créé un objet?

- Oui, j'ai créé un modèle.

- C'est bien, vous pouvez passer.

J'ouvrais les yeux et songeais: Le Maître des Enfers va nous laisser passer, voilà une certitude absolue…

Pourtant nous étions à l'époque "moderne", l'humanité avait inventé la locomotive, l'électricité, le vaccin contre la rage, l'automobile, la télégraphie avec et sans fil, la dynamite et suprême raffinement, merveille des merveilles, l'aviation, dont elle s'était brillamment servie pour faire la guerre peu de temps auparavant…

D'aviation, justement, il était question en cette nuit glaciale de l'hiver 1933, Théodore "l'alchimiste" préparait sa fabuleuse machine volante, celle qui allait marquer les esprits pour les siècles des siècles...

Ce soir là, j'avais été "convoqué" pour donner mon avis sur des points critiques de construction et en connaissant la "chaleur" du local, j'avais pris les dispositions vestimentaires d'usage dans les tranchées gelées de la "der des der".

Les problèmes étaient les suivants:

Primo: comment fallait-il modifier la position des ailes?

Secundo: comment disposer les gouvernes de vol?

Avant de réfléchir à la première question, je demandais pourquoi une modification s'imposait?

L'avion n'avait-il pas déjà été fait? N'avait-il pas déjà volé?

Il me répondit que le plan initial était prévu pour un moteur caoutchouc dont le poids était réparti tout le long du fuselage, alors que lui, avait placé la masse du moteur beaucoup plus importante uniquement à l'avant. Evidemment cela changeait complètement la répartition des masses, il fallait forcément changer la position des ailes, elles devaient être placées plus en avant, mais de combien de centimètres?

Empiriquement, pour que l'avion ressemble aux modèles grandeur nature que l'on voyait sur les photographies, nous décidâmes de placer les ailes plutôt en avant pour avoir un museau assez court.

De toute manière nous étions persuadés qu'avec notre commande "magique", il serait toujours possible d'orienter le modèle à notre guise, même si au départ les réglages n'étaient pas parfaits.

L'appareil ne serait plus un "vol libre primitif" incapable de s'adapter en vol, c'était un appareil à la pointe de la technique et totalement piloté.

Ainsi, les ailes ont avancé d'une dizaine de centimètres et l'aspect était pleinement satisfaisant. Cela n'était pas très scientifique, mais nous étions contents de nous, l'avion était beau…

Restait à résoudre la seconde question.

Sur le plan du modèle d'André Noble il n'y avait aucune indication de disposition des gouvernes puisqu'elles n'existaient pas, c'était un modèle de vol libre réglé sans doute une fois pour toute.

Fallait-il obligatoirement une commande de vrillage des ailes, comme le montraient certaines photographies en vol du Morane de Roland Garros? Fallait-il installer des ailerons? Ou bien les gouvernes de queue, élévation et direction, seraient-elles suffisantes? Les gouvernes de queue devaient-elles être "monobloc" comme sur le Morane ou bien avec une partie fixe et une charnière comme sur le Bréguet 14 de 1918 que j'avais vu à Aulnat?

Il y avait tellement de systèmes qui semblaient tous très bien fonctionner, qu'il était bien difficile de prendre parti pour l'un ou pour l'autre.

Après une soirée de cogitations infructueuses, nous décidâmes de chercher chacun de notre coté une documentation plus technique que les simples photographies de journaux dont nous disposions.

La situation fut sauvée par Ferdinand Ferber. Dans son ouvrage de 1908 que je dénichais en farfouillant à la bibliothèque municipale de Clermont, ce génie de l'aviation, trop tôt disparu, expliquait entre autres, les vertus stabilisatrices latérales données par une disposition des ailes en "dièdre". Vu de face, les ailes sont en V et de cette façon si l'avion s'incline d'un côté la surface projetée de l'aile augmente, ce qui augmente la portance, ce qui rétablit l'équilibre.

Ainsi, l'avion est automatiquement stable latéralement.

J'empruntais le bouquin pour quelques jours, il n'était pas très "à la page" mais c'était le seul que j'avais trouvé…

En étudiant le livre (devant le poêle…) nous avons compris qu'avec du dièdre, un aéroplane était pilotable seulement avec ses gouvernes de queue. En effet si on actionne le gouvernail vertical la machine se met en travers, l'aile qui avance prends davantage le vent relatif et monte. Dans ces conditions, l'avion s'incline et tourne, cela n'est vraiment pas compliqué.

La théorie de Ferber était séduisante de simplicité, elle fut adoptée à l'unanimité des personnes présentes…

Restait le problème de configuration des gouvernes: Charnière ou pas charnière?

Pour des raisons de simplification de montage nous avons choisi les charnières, faciles à fixer solidement sur une partie solidaire du fuselage. Nous estimions aussi qu'avec des petites surfaces mobiles, les effets seraient sans doute moins brutaux.

La suite des essais nous donna raison sur ce point.

Nous n'étions peut être pas très scientifiques, mais pas complètement idiots non plus…

Finalement les commandes de l'appareil étaient simples, un volet mobile pour monter et descendre, un autre pour aller à droite ou à gauche. La commande du moteur complétait le dispositif.

 

 

chrysalide

ue faites-vous là Monsieur Théodore?

- Ah! Bonjour facteur, comment ça va?

- Je vous apporte un paquet que madame Gilya a commandé à Manufrance.

- Oui, ça doit être ses tubes de peinture pour soie.

- Je ne saurais vous dire Monsieur Théodore et là vous faites quoi?

- Ah là, c'est un avion.

- Plaisantez pas Monsieur Théodore, c'est trop petit pour un avion.

- C'est un avion de taille réduite, facteur.

- Alors ça sert à rien si on peut pas monter dedans, vous êtes bizarre Monsieur Théodore pourquoi vous faites ça?

- Euh… c'est un modèle expérimental.

- Ah bon, c'est pour la science, vous êtes un savant Monsieur Théodore, au fait, vous devez 20 francs pour le paquet.

- Tiens, d'habitude elle paie d'avance… tenez facteur.

- Bonne continuation Monsieur Théodore.

- Merci facteur.

Ce matin là, Théodore avait monté pour la première fois la carcasse de son avion sur la table du jardin, une cathédrale de bois s'exposait au soleil, c'était magnifique.

Devant nos yeux ébahis, l'avion était là. En fait c'était son squelette qui s'étalait, sa structure intime avec tous ses détails, petits renforts de bois en triangle, ligatures de fils de lin, nervures bien alignées, longerons bien droits, dérive bien verticale…

La rose du matin avait déclose sa robe de pourpre au soleil… sympathique Ronsard…

Satisfactions intenses, moments de joies profondes, fusion de l'objet dans notre matière vivante.

En osant à peine la toucher, nous regardions en silence cette construction d'apparence si fragile avec l'horrible sensation de sa fin prochaine: Pour que le papillon apparaisse, l'entoilage devait détruire l'apparence de la chrysalide, c'était inéluctable. Un autre genre de beauté verrait le jour…

Sans y croire, dans une tentative désespérée, je tentais de garder l'enchantement pour toujours:

- J'espère que tu va le laisser comme ça pour le mettre dans un musée…

- Oui, je vais prendre une photographie…

- C'est bien, ce sera quand même une sorte d'éternité…

En quelques mois, la construction avait été bouclée sans trop de difficultés et le plan d'André Noble scrupuleusement respecté à quelques détails près: Le fuselage triangulaire devint rectangulaire pour faire de la place à la commande radio et le haubanage trop complexe fut simplifié.

Restait l'entoilage destructeur... Qui fut rondement mené, grâce à la mère Denise qui jamais ne se douta de son apport capital dans la science aéronautique…

Avec l'expérience de l'Hélica et des bateaux, le montage du moteur et de la commande à distance furent un jeu d'enfant.

En profitant de l'euphorie de cette construction, Théodore décidément très en forme, inventa dans la foulée, un accessoire indispensable qui nous manquait cruellement depuis longtemps: Une caisse!

 

Jusqu'à présent une vieille cagette ayant jadis contenu des fruits, nous suivait dans tous nos déplacements en rassemblant tant bien que mal nos outils et accessoires. Il fallait que cela cesse. Notre "standing" ne pouvait plus se contenter de cet équipement de romanichel, il nous fallait une vraie caisse. Théodore s'acquitta de la chose en préparant à partir d'une cantine démobilisée, un meuble très chic orné de ses initiales "TZ". Ce coffre nous accompagna partout pendant des années et sa solidité toute militaire n'a jamais fait défaut.

Notre affaire se présentait bien sur tous les plans. Il suffisait d'essayer la machine.

 

 

jour de gloire est arrivé

our éviter les problèmes de vent nous avions convenu de faire les essais très tôt le matin: Lever à 6 heures au son du clairon…

A la sortie du village, nous connaissions un champ suffisamment grand et dégagé pour servir d'aérodrome. Pour le transport, l'avion était démonté, ailes d'un côté, fuselage de l'autre, mais la petite taille de la voiture posait un problème car le modèle était grand. Après plusieurs essais nous réussîmes à "brêler" l'aile et le fuselage à la droite du conducteur, mais dans ces conditions il n'y avait plus de place pour moi… Qu'à cela ne tienne, je voyageais sur le marchepied, il n'y avait qu'un grand kilomètre à parcourir… A la vitesse de 30Km/h…

Une des rares photos d'époque de Théodore et de Gaston, en bas à gauche on distingue semble t'il l'aile de l'avion...

Sur le site de "vol" l'engin fut remonté, la commande vérifiée et le moteur mis en route avec "ma" ficelle.

Ne doutant de rien, Théodore pris la commande, mis pleins gaz et… l'avion roula péniblement sur une dizaine de mètres sans aucune possibilité de décollage, l'herbe trop haute freinait considérablement la vitesse. Catastrophe!

- Lance-le dit Théodore.

- Comment ça?

- Tu le prends par-dessous, tu cours et tu lances…

- Je saurai faire ça?

- Ce n'est pas sorcier quand même!

- Bon, je vais essayer…

Je pris l'avion par le dessous du fuselage en me méfiant terriblement de l'hélice, Théodore mis les gaz à fond, je courrais quelques mètres et lançais vigoureusement la machine vers le haut, vers l'azur…

L'avion fit trois mètres le nez en l'air, oscilla vaguement quelques secondes et s'écroula brutalement dans l'herbe…

Le monde se renversa!

Heureusement la chance nous appartenait, aucun dégât, même l'hélice était intacte… ouf!

- Tu n'as pas assez couru, hurla Théodore…

- Mais si j'ai couru!

- Tu recommence en courant plus!

Le moteur fut redémarré prestement et je recommençais en courant comme un fou, l'avion partit en chandelle, passa sur le dos et se planta comme un poireau en plein sur une taupinière!

Nous lançâmes l'un et l'autre des imprécations, elles ne changèrent en rien la situation mais quel soulagement!

L'avant de l'avion avait disparu dans la terre mais à part cela, en dehors de l'hélice, il n'y avait pas de casse.

Après l'extraction du moteur de sa gangue minérale, nous avons réalisé que la séance était terminée, il y avait de la terre partout, un sérieux nettoyage s'imposait et nous n'avions pas d'hélice de rechange. La mine chafouine, en espérant que le carburateur n'avait pas avalé trop de grains de sable, nous avons remballé notre matériel et repris le chemin de l'atelier.

Notre carrière aéronautique commençait mal…

Au retour, le moteur fut disséqué avec précaution, lavé à l'alcool, graissé et remonté.

Une autre hélice vit le jour.

Par précaution "Bayard" fit un détour sur le banc d'essai, tout allait bien.

Restait à comprendre le pourquoi de l'échec du vol.

Théodore soutenait que je n'avais pas fait un effort suffisant pour lancer, donc c'était de ma faute comme d'habitude…

Moi je pensais, sans l'exprimer, que le pilote était totalement incompétent…

La zizanie s'introduisait dans le groupe…

Une autre séance fut programmée, en ne changeant rien, pour vérifier.

Une seconde "gamelle" récompensa nos efforts…

Une seconde hélice disparut de la surface de la planète…

Nous étions mal.

Un long silence suivit la chute…

- Il se passe quelque chose, dit Théodore…

Cette brillante idée lança le débat et je répondis non moins brillamment: Oui mais quoi…

Une telle profondeur du dialogue nous impressionna mutuellement et chacun se mura dans ses pensées.

Par lassitude j'exprimais alors machinalement:

- Et si on planait d'abord…

- Comment ça, planer?

- Sans hélice, il faudrait voir "s'il" est capable de voler après avoir été lancé, de planer quoi…

Théodore qui cassait une hélice à chaque essai, vit un avantage immédiat dans le système…

En courant à nouveau je lançais vers le bas sans intention de "monter vers l'azur".

Alors, seul, l'avion cabra puis tomba dans l'herbe.

- Dis donc cria Théodore, la queue paraît bien lourde!

- Si on reculait les ailes pour voir…

- Si on fait ça on va rajouter le poids des ailes vers l'arrière.

- Euh… oui… mais ce sont les ailes qui portent l'avion, elles vont porter plus en arrière.

- Sans doute, sans doute, on ne risque rien d'essayer…

Les ailes étaient fixées par des élastiques à l'intérieur du fuselage et les haubans pouvaient se déboîter en cas de choc, c'était une invention de Théodore qui prétendait limiter ainsi les risques de casse. Un retour à l'atelier permit une rapide modification, les ailes reculèrent de cinq centimètres.

Le déplacement des ailes donna des résultats incroyables, ce n'était plus le même avion, il plana très bien avec une trajectoire parfaitement rectiligne et se posa seul sur le sol.

Nous étions stupéfaits d'un tel résultat, obtenu il faut bien le dire tout à fait par hasard, le simple déplacement des ailes avait complètement modifié l'équilibrage de notre machine, il fallait maintenant comprendre pourquoi.

En tenant notre appareil au-dessous des ailes nous trouvâmes une position d'équilibre, fuselage horizontal, en plaçant les doigts au environ du tiers avant de la largeur des ailes.

Le secret du vol tenait-il dans cette disposition? Nous étions tentés de le croire mais il y avait un autre essai à faire, reculer encore la position des ailes pour voir ce qui se passait.

Théodore avait pris la précaution de prévoir plusieurs attaches "au cas ou". Les ailes reculèrent encore de trois centimètres.

Cette fois ci, les essais de lancer furent négatifs, l'avion ne planait plus il piquait du nez directement dans l'herbe.

- C'est sensible dis donc, au centimètre près!

- Oui en effet, mais j'aimerais bien savoir par rapport à quoi la bonne position de l'aile est si importante répondit Théodore.

- C'est peut être le centre de gravité, l'endroit ou on a mis les doigts pour tenir le fuselage horizontal?

- Je crois que tu as raison, l'aile doit pousser à un endroit très précis et si le poids de l'avion est juste au-dessous le système est en équilibre, si le poids est devant, l'avion pique, s'il est derrière, l'avion cabre, c'est simple finalement.

En effet c'était tout simple, notre méthode expérimentale avait porté ses fruits en "découvrant" que le centre de gravité de l'avion doit être proche du centre de poussée de l'aile…

Tous les pionniers de l'aviation savaient cela depuis longtemps, notre ignorance était grande sur les "choses de l'air" il était urgent d'apprendre.

Et si possible en cassant le moins possible…

cole de pilotage

ette généreuse distribution de taloches nous avait convaincu des vertus bienfaisantes d'un bon "centrage", mais combien de pièges abominables se cachaient-ils encore dans l'avion?

Les ailes retrouvèrent leur place au "bon endroit" et les "conquérants de l'espace" tout fiers de leur maîtrise technologique lancèrent alors l'avion pour un vol "définitif"…

Moteur à pleine puissance, l'avion bondit vers le ciel en une "chandelle" impressionnante, Théodore actionna la commande à piquer, mais un peu tard, l'avion fortement ralenti avait entamé un virage à gauche qui s'accentua de plus en plus en spirale terrifiante jusqu'au sol.

Théodore hurla comme un damné toutes les injures de la terre…

- Je n'ai rien pu faire, ce truc est diabolique, j'en ai assez de l'aviation et des aviateurs…

Ne voyant pas très bien ce que les aviateurs venaient faire dans cette histoire, j'essayais de mon mieux de réconforter le valeureux "pilote" en racontant des niaiseries…

- La commande est peut être en panne comme avec l'Hélica tu te rappelles? Ou bien c'est le vent qui… une bourrasque peut être…

- On va ramasser les morceaux et brûler tout ça!

- Arrêtes un peu, si ça se trouve il n'a rien...

- Là, ça m'étonnerais avec la claque qu'il a prit!

Les élastiques de "sécurité" avaient joué leur rôle, les ailes presque intactes étaient séparées du fuselage. Celui-ci, retourné, gisait à quelque distance, le train d'atterrissage était tordu et l'hélice cassée…

- Si on doit continuer comme ça il vaudrait mieux que j'achète des machines pour faire des hélices, dit Théodore, j'embaucherais quelques compagnons qui en feraient toute la journée et à la rigueur ils pourraient aussi faire deux ou trois avions par semaine pour satisfaire nos énormes besoins de matériel volant… enfin… volant… c'est beaucoup dire…

Je ne relevais pas les réflexions désabusées de Théodore, il n'avait pas tout à fait tort, un essai… une hélice, c'était quasi systématique…

Après avoir sans ménagement, jeté les "débris" dans la voiture, nous sommes rentrés au bercail.

Pour réfléchir.

ombres pensées

n'était pas notre première "cellule de crise", la radio et le moteur nous avaient pour ainsi dire, habitués aux plus grandes difficultés, il n'y avait pas de raison que cette fois-ci, les problèmes soient plus difficiles à résoudre. Ils étaient différents c'est tout, plus subtils peut être…

Chez Théodore, un apéritif rafraîchissant à base d'anis nous réconforta sensiblement, nous étions sous le choc de l'incompréhensible comportement de notre machine.

Je ne comprends pas dit Théodore, l'avion planait bien, donc il était réglé correctement, il aurait du voler parfaitement avec le moteur.

- Donc, se serait un problème de moteur…

- Tu as vu qu'il est parti à gauche, il me semble que les autres fois c'était pareil.

- Ah oui, c'est vrai, au fait, pourquoi à gauche? Quand il plane, il reste à plat.

- Le moteur est monté bien droit?

- J'ai fait particulièrement attention à le monter droit, tu penses bien!

- Alors c'est incompréhensible!

Nous restâmes quelques minutes sans rien dire, perdus dans nos réflexions.

- Au fait! Dis Théodore.

- Oui?

- Quand j'ai fais le bateau électrique…

- Quel rapport?

- Quand j'ai fais le bateau électrique, j'avais essayé le moteur que je venais de réparer en le laissant simplement posé sur la table.

- Et alors?

- Quand je branchais, pendant un bref instant le moteur roulait sur la table.

- Ah bon? Il roulait, pourquoi roulait-il? Il n'était relié à rien.

- Justement, c'est pour ça qu'on voyait quelque chose, car il n'était pas fixé, et je suis sûr que si le moteur roulait dans un sens, c'est parce que le rotor tournait dans l'autre sens, c'est le principe de la réaction.

- Bon sang! Mais c'est bien sûr! Quand on tient un petit moteur électrique dans la main, si on essaie de freiner l'axe qui tourne avec les doigts, on sent nettement que le moteur à tendance à tourner dans l'autre sens, c'est une réaction de sens opposé et avec une hélice c'est pareil.

- L'avion a tendance à tourner autour de l'hélice!

- C'est certain, mais c'est impossible à éviter, à moins de mettre un autre moteur tournant en sens inverse!

- Tu plaisantes, la plupart des avions sont monomoteur, cela ne les empêche pas de voler que je sache.

- Il y a sans doute un autre problème.

Les "aventuriers de l'air" étaient perplexes, échouer si près du but c'était trop bête…

- Dis-moi Théodore, quand j'ai lancé l'avion, tu faisais quoi avec la commande?

- Je tirais un peu le manche vers moi pour monter bien sûr, après j'ai piqué…

- Trop tard, tu as piqué trop tard, l'avion avait perdu sa vitesse.

- Avec le moteur plein gaz, c'est impossible!

- Je crois que si, l'avion ne planait pas, il montait à la verticale, il était pendu à l'hélice, cela ne pouvait pas durer, aucun avion ne peut faire ça.

Il était vrai que le dernier "vol" ressemblait davantage au départ d'une fusée de feux d'artifice qu'à celui d'un avion. Nous étions dans le noir, il devenait dangereux pour le modèle de faire d'autres essais avant d'avoir trouvé une explication. Nous prenions conscience que le vol serait le résultat d'équilibres subtils et de réglages précis, les lois du hasard ne pouvaient remplacer les lois de l'air. Le grand malheur, c'est qu'elles étaient pour nous, presque inconnues.

Sagement, nous décidâmes d'examiner l'avion attentivement sous toutes les coutures, de vérifier la conformité avec le plan et de noter les anomalies de construction.

L'examen des ailes fut effectué en premier et tout de suite un gros défaut nous sauta aux yeux: Elles étaient vrillées! En plaçant des règles au bout des ailes on voyait nettement qu'a droite l'angle était positif. L'aile droite devait porter plus que l'aile gauche, cela pouvait être l'explication du virage à gauche de l'avion qui s'ajoutait à l'effet de renversement du moteur.

En vérifiant le fuselage nous trouvâmes deux autres défauts qui paraissaient insignifiants: La commande de profondeur était braquée légèrement vers le haut et la commande de direction était braquée légèrement vers la gauche.

En réfléchissant, il devenait évident que tous les réglages de l'avion étaient mauvais et que comble de malchance, tous ces défauts allaient dans le même sens, vers la gauche!

En plané la vitesse était restée faible et le vol très court, nous n'avions pas vu les défauts. Par contre avec le moteur, la vitesse beaucoup plus élevée avait mis en évidence toutes les anomalies en accentuant les puissances mises en jeu sur les gouvernes.

Pour résumer la situation, il allait de soi que la machine était "tordue", il fallait rétablir une géométrie correcte avant de tenter un autre essai.

victoire au bout de l'antenne

rectification de la géométrie des ailes fut assurée facilement par une couche d'enduit supplémentaire et en laissant sécher sur cales.

La commande de profondeur fut réglée légèrement vers le bas et celle de direction légèrement à droite pour tenter de corriger les effets du couple de renversement de l'hélice.

Et la Citroën nous véhicula une fois de plus sur notre terrain d'essai.

L'ambiance générale était tendue, nous avions conscience que nos essais n'étaient plus des jeux d'enfants. Nous étions devenus attentifs à toute sorte de détails qui auparavant nous auraient échappé, l'affaire devenait sérieuse.

Le moteur démarra après une inspection sévère de tous les éléments susceptibles de se dérégler et je lançais la machine bien horizontale, pour un essai de plané avec très peu de moteur. L'idée était de prolonger un vol plané pour tenter de faire une ligne droite et essayer de régler les commandes.

L'expérience fut un succès, le modèle effectua une longue ligne droite en descendant très peu. Au bout d'une cinquantaine de mètres Théodore coupa le moteur et l'avion se posa tout seul dans l'herbe comme un papillon.

Une première bataille était gagnée, nous laissâmes exploser notre joie.

D'autres essais dans les mêmes conditions donnèrent les mêmes résultats et petit à petit les vols s'allongèrent en augmentant la puissance du moteur.

Comme l'avion s'éloignait de plus en plus à chaque vol, il devint vite indispensable de tenter de faire des virages, mais Théodore n'osait pas, échaudé qu'il était par toutes les misères qu'il avait rencontrées à chaque nouvelle expérience.

A chaque nouvel essai je tentais de le persuader de tourner, mais il semblait tétanisé sur sa commande, incapable de surmonter son appréhension puis soudain, il se lança. Comme l'avion s'élevait, il actionna sa gouverne de direction vers la gauche mais sans doute un peu brutalement car les ailes basculèrent à la verticale et l'avion tomba dans l'herbe haute après un virage sur place à 180 degrés.

Curieusement, ce nouvel accident ne déclencha pas comme d'habitude, une crise d'hystérie collective. Etait ce de l'indifférence, de la sagesse ou de la résignation, nous ne pouvions le dire. Ces expérimentations nous passionnaient et les difficultés devaient nous apparaître comme "normales"….

Nous étions, dans un laboratoire, des "savants" qui tentaient de résoudre les problèmes de l'univers…

- Il me semble, dis-je à Théodore, que tu as donné une amplitude un peu forte à la gouverne de direction.

- Tu as sans doute raison, il faut essayer une action plus petite.

Nous récupérâmes l'avion qui n'avait subit aucun dégât grâce à la hauteur des herbes.

A l'essai suivant, Théodore imprima une action légère sur la gouverne et l'avion changea docilement de direction, mais tomba tout de même dans les hautes herbes.

- Tu as maintenu l'ordre de direction demandais-je à Théodore?

- Non, j'ai donné une impulsion et ramené le manche en position neutre, c'est étrange qu'il soit tombé de cette façon.

- Tu n'as pas essayé de ramener le manche dans l'autre sens pour arrêter le virage?

- Non.

- Il faudrait essayer.

L'essai suivant fut presque positif, l'avion vira puis se redressa, mais il avait perdu de l'altitude, percuta le sommet des herbes et se posa à plat.

Sans nous concerter, nous comprîmes instantanément que dans le virage il fallait "soutenir" l'avion en tirant sur la commande de profondeur pour l'empêcher de tomber.

Les secrets du pilotage venaient doucement, dans la mesure ou tout cela se faisait sans dégât. Il était facile d'avancer pas à pas, chaque nouvelle observation pouvait être suivie d'une nouvelle réflexion pour faire avancer "l'étude"…

En allant très doucement et en observant bien les réactions de l'avion, Théodore sut réussir un premier virage assez désordonné puis un autre un peu moins mauvais et il se posa dans l'herbe tout émoustillé d'une telle réussite…

- Tu devrais essayer, finalement c'est assez facile…

- Oui, oui, mais je préférerais que tu ais davantage d'expérience, comme ça si je fais une bêtise tu pourras la rattraper…

En réalité j'étais terriblement impressionné et ne tenais pas trop à tenter le diable…

Je changeais de conversation en lançant: Dis donc, tu saurais faire un virage à droite?

- Je ne vois pas pourquoi je ne saurais pas, je n'ai fait que des virages à gauche?

- Pour ça oui, seulement à gauche.

- Cela doit être instinctif.

L'avion redémarré nous voilà parti pour un premier virage à droite, l'avion prit un peu d'altitude, le pilote se sentait mieux, il entama son virage sans problème en utilisant sa procédure "habituelle" connue depuis plus d'une heure…

- C'est étrange dit Théodore, le virage semble plus difficile à engager mais d'un autre côté l'avion a moins tendance à piquer du nez, finalement ça se passe bien…

- On réfléchira à la question.

Plusieurs cercles seront réussis en virages à droite puis en virages à gauche sans perte d'altitude notable, finalement l'avion se posa dans l'herbe.

Etonné de sa performance Théodore fit une pose bien méritée. En l'observant de plus près, je vis comme un léger tremblement dans ses mains qui trahissait sans nul doute les fortes émotions qu'il avait ressenties…

- Ça va?

- Oui, oui, un peu de "stress" quand même, tout ça n'est pas si évident…

- Je m'en doute bien, en tout cas tu es sur la bonne voie, bravo, "famous pilot"…

- Merci, merci, mais ne nous emballons pas, il reste un long chemin avant d'avoir défriché tous les pièges. Par exemple je me demande pourquoi les virages sont différents à gauche et à droite?

- C'est sans doute un effet de l'hélice.

- Il faudra voir ça…

- En tous cas, l'avion vole et tu sais le diriger.

- Oui, mais je ne sais pas le poser convenablement, je le vautre dans l'herbe.

- Ça viendra avec de l'entraînement.

Le mot fatal était lâché, nous n'avions pas imaginé qu'il serait si difficile de maîtriser l'avion dans toutes les situations et que l'entraînement au pilotage serait d'une telle importance.

Les mois qui suivirent cette séance "historique" des premiers virages, ont mis nos nerfs à rude épreuve, mais le résultat se trouvait au bout de l'antenne, à la fin de l'été 1934 nous savions l'un et l'autre faire voler l'avion très convenablement.

Entre temps, pour essayer de comprendre la dissymétrie de nos virages, nous avons fait des essais avec un moteur électrique qui faisait tourner une lame de bois en guise d'hélice. En tenant le moteur à la main, le problème fut cerné rapidement: Si la lame tournait à droite vue du "pilote", en inclinant le moteur à gauche comme le faisait la gouverne de direction, le moteur avait tendance à piquer du nez, comme l'avion. Par contre en tournant le moteur vers la droite on le sentait nettement monter de l'avant. Avec cette expérience très simple, nous avons compris que l'hélice de notre avion se comportait comme un gyroscope, avec des effets qui s'exerçaient un quart de tour plus tard par rapport au sens de rotation. C'était la raison pour laquelle il fallait "tirer" plus en virage à gauche qu'en virage à droite.

De plus, pour essayer de compenser les effets du couple de renversement de la grande hélice qui avaient tendance a faire tourner l'avion vers la gauche Théodore tenta de faire pivoter le moteur légèrement vers la droite de un ou deux degrés. Cela donna des résultats corrects, il y avait moins de différences de réglages de la gouverne de direction entre la phase "moteur" et la phase "planée".

illusion des hautes herbes

usqu'à présent, notre "éducation" aéronautique s'était bornée à maîtriser parfaitement l'avion dans le ciel et cela aurait pu nous paraître suffisant. L'aéronef était lancé à la main et récupéré tant bien que mal dans les herbes après un semblant d'atterrissage. Mais il fallait aller plus loin encore, notre orgueil démesuré ne pouvant se satisfaire d'une réussite partielle, nous devions apprendre à décoller du sol et à revenir sur le sol, comme le faisaient les appareils grandeur nature.

Notre volonté de poursuivre nos expériences se heurtait à deux phénomènes. Premièrement, nous avions peur de tout casser par manque d'expérience, le tapis douillet des herbes ne serait plus là pour nous rassurer. Deuxièmement nous ne disposions d'aucun terrain capable d'accueillir le petit diamètre de nos roues, les routes goudronnées n'étaient pas légion dans le quartier et de plus elles se trouvaient être malencontreusement utilisées par d'autres véhicules à moteur…

La situation se trouva débloquée un jour, car j'eus soudain une idée (géniale d'ailleurs…), celle d'utiliser un plan d'eau comme terrain d'essai en plaçant des flotteurs sur notre avion, en fabriquant un hydravion.

Dans les archives du journal, je trouvais une superbe photo de l'hydravion de Roland Garros prise à Monaco en 1913, elle montrait le système de flotteur inventé par Henri Fabre qui donnait toute satisfaction.

En apportant la photo à Théodore, je vis qu'il fit la grimace.

- C'est bien beau tes flotteurs, et les pêcheurs on les extermine? Je sors la pétoire du grand-père, je charge à la chevrotine et on y va?

J'avais complètement oublié nos "ennemis" qui sans vergogne, quelques temps plus tôt, s'étaient approprié l'usage exclusif de notre second lac.

- Attends, attends, tous les lacs ne sont pas en pêche.

- Si tu trouves un lac sans cannes à pêche et sans les crétins qui les reluquent, je fais des flotteurs. Pas avant!

C'est au pied du mur qu'on voit le forgeron… Je relevais le défi et me mis en quête d'un plan d'eau déserté par les adeptes du bouchon mort et du poisson flottant…. et inversement…

dame du lac

our trouver ce lac j'allais… à la mairie. J'avais remarqué que près du bureau du maire il y avait les cartes du cadastre qui indiquaient au centimètre près, la taille des parcelles et toutes les caractéristiques de la commune. J'observais attentivement toutes les feuilles et reconnu sans mal les étangs de nos "amis", mais ne trouvais point d'autres sites.

Comme l'employée de mairie semblait s'intéresser à mon manège, je lui communiquais ma requête: Bonjour, je cherche un lac, avez-vous quelque chose à me proposer?

La jeune femme très agréable à regarder n'était pas sotte, elle répondit du tac au tac: Bien sûr Monsieur, nous avons un catalogue de lacs, voulez-vous un grand lac ou un petit lac, un lac rond ou un lac carré?

- Je préférerais un lac rectangulaire avec des nénuphars bleus et des grenouilles vertes…

- Pas de problème mais nous n'avons que des grenouilles roses…

- Alors je prendrai des nénuphars blancs c'est plus chic…

En riant de nos bêtises, j'expliquais les raisons de ma demande. Elle ne comprit pas très bien en quoi consistaient nos activités "modélistiques", dont elle n'avait eu que quelques échos par les gens du village "bien informés", mais en m'entraînant dans une pièce à côté, pleine de cartes, elle me dit que sur la commune voisine il y avait peut être une possibilité.

En me montrant du doigt sur la carte, une tâche blanche d'assez grande dimension, elle me dit que depuis plusieurs années une exploitation de sable était installée au bord de l'Allier et qu'il y avait de grandes chances de trouver là, un ou plusieurs plans d'eau qui pourraient sans doute convenir à nos activités.

Troublé par le rayonnement de la jeune femme, j'estimais l'idée excellente et trouvais le courage de lui demander si elle accepterait que nous prospections ensembles la "région des lacs". Après une brève hésitation, ma demande fut acceptée, nous prîmes rendez-vous pour le soir même à 6 heures sur la place de la mairie.

En sortant du bâtiment, je ne savais plus exactement pourquoi j'étais venu, seule une image lumineuse s'imposait dans ma tête, l'instant d'un visage. Le visage d'un ange.

A vélo, le vent de la vitesse me réveilla, je songeais brusquement que la prospection des lacs ne pourrait se faire sans un moyen de locomotion adapté, il fallait que je demande à Théodore l'usage de son automobile. Pourrait-il refuser? C'était pour l'hydravion…

En frappant chez lui quelques minutes plus tard, j'expliquais tout essoufflé mon impératif besoin de sa Citroën pour la fin de l'après-midi, en insistant bien sur la position éloignée de plusieurs kilomètres des lacs hypothétiques…

Le regard en coin, Théodore accepta ma requête sans poser de questions. Visiblement il avait remarqué mon trouble et, fine mouche, supputé qu'il y avait "anguille sous roche"…

Sans plus attendre, j'embarquais dans l'automobile.

- Tu n'oublieras pas de faire le plein et gardes-là toute la semaine, je n'en aurai pas besoin…

Théodore m'aurait apporté la lune sur un plateau que je ne lui en aurais pas été plus reconnaissant…

Je disparus dans un nuage de poussière, cheveux au vent.

Après avoir rongé mon frein pendant des heures, j'arrivais à 6 heures pile sur la place de la mairie, au volant de la voiture que j'avais astiquée avec passion.

Il n'y avait personne, j'arrêtais le moteur vaguement inquiet. Elle apparut devant moi quelques minutes plus tard en robe blanche et chapeau de paille orné de marguerites.

C'était un enchantement.

Le souffle coupé, je sortais de la voiture et l'invitais à prendre place "dans le carrosse"…

- Si je vous rappelle Cendrillon, n'oubliez pas de me ramener avant minuit…

- C'est promis, vous prendrez garde à vos chaussures de vair dans la boue des marécages…

- J'espère que mon prince charmant saura me protéger du dragon des marais…

Le voyage "au lac" dura une éternité, dans mon souvenir il s'estompe, étouffé par le merveilleux de notre première sortie.

Très rapidement nous trouvâmes une gravière qui pouvait convenir parfaitement à nos projets d'hydravion. Le propriétaire qui habitait à quelques distances, nous reçu aimablement et nous donna sans difficultés une autorisation d'une durée illimitée pour utiliser le lac aux fins qu'il nous convenaient. Je soupçonne que la beauté de ma compagne n'était pas étrangère à la rapidité de son acceptation…

Le soir, j'invitais "Cendrillon" dans une guinguette des bords de l'Allier et la ramenais comme convenu avant minuit avec la promesse d'un rendez-vous le soir du lendemain.

Cette nuit-là, je ne pus fermer l'œil, obsédé par son image. Au cours de la soirée j'avais appris qu'elle se prénommait Cledya, prénom que je ne connaissais pas et que bizarrement j'eus énormément de mal à mémoriser au cours de la nuit. Sans arrêt, je l'oubliais à force de le rabâcher et devais me faire violence pour le retrouver. Vers 4 heures du matin, lassé de ce combat, je finis par l'écrire sur un papier que je laissais sur la table de nuit. A partir de cet instant, la mémorisation fut absolument définitive… et je m'endormis…

Le lendemain, je me précipitais chez Théodore pour lui annoncer la bonne nouvelle: Nous avions un lac. En réponse il me lança un laconique: Elle est belle?

Je feignis de ne pas comprendre et répondis: Qui ça?

- La jeune femme qui était avec toi hier, pardi!

- Elle est très, très, belle, c'est la secrétaire de la mairie elle m'a aidé à trouver le lac.

- Je la connais c'est une personne charmante, tu sais qu'elle est veuve de guerre?

- Elle m'a raconté tout cela hier soir, son mari a été tué grâce aux talents du général Nivelle qui ne saura jamais qu'il a fait mourir par sa bêtise un grand scientifique qui travaillait à élaborer de nouveaux médicaments. Mais comment sais-tu que j'étais avec elle?

- Hier soir vous êtes passés devant la maison, les voitures sont rares, je n'ai eu qu'à lever la tête, j'étais dans le jardin.

- Je crois bien que je suis amoureux.

- Je le sais depuis hier, quand tu es venu chercher la voiture, tu planais dans un nuage.

- Ah bon? Cela se voyait tant que ça?

- Cela se voit toujours, si vos sentiments sont partagés, je vous souhaite tout le bonheur possible.

- Merci Théodore et merci pour la voiture.

- Tu la gardes le temps que tu voudras, je me débrouillerai.

- Ah merci, "Cendrillon" adore ton carrosse…

- Au fait comment s'appelle t-elle?

- Elle se prénomme Cledya.

- Joli nom.

Bien sûr, avec la disponibilité du lac, Théodore accepta de fabriquer les flotteurs et nous avons tout de suite été visiter le site qui se révéla parfait, aucun pêcheur à l'horizon, c'était une propriété privée et pour le moment aucun animal ne semblait résider dans les eaux. Plusieurs années de tranquillité s'offraient devant nous.

amour pour la vie

cours des semaines suivantes, j'oubliais quelque peu la technique des hydravions, je voyais Cledya tous les jours et notre amour fut consommé… assez vite…

Ne voulant pas abuser de la gentillesse de Théodore, je rendis la voiture après une quinzaine de jours et nous retrouvâmes nos habitudes de cyclistes avec bonheur, seule la côte du village posait un problème mais dans un sens seulement! Par malheur, la mairie était située tout en haut, mais nous étions jeunes et l'amour nous donnait des ailes…

Notre bonheur dura, il dure encore. Intact.

L'amour est sans nul doute une émanation divine. Une décision de ce Dieu dont nous sommes absolument incapables de comprendre… les décisions.

Qu'il soit éternellement remercié de nous avoir crées capables d'aimer.

ydrovolante

omme disent si joliment les Italiens en nommant les hydravions. Notre "hydro" était prêt à la fin du mois d'octobre 1934 et par chance, le climat était encore très doux cette année là.

Les essais de la machine ne posèrent pas de problème particulier dont je me souvienne.

L'hydroplanage était facile et le décollage se faisait tout seul à une certaine vitesse. Malgré le poids supplémentaire des flotteurs, l'avion n'était pas handicapé dans ses évolutions et les amerrissages étaient une formalité.

Naturellement au cours de ces essais il y eut quelques "coups d'éclats" et des contacts assez sévères avec l'eau qui n'est pas le fluide si doux que l'on imagine. Avec l'effet de la vitesse certains retours se terminaient par des rebonds importants et parfois par des retournements de la machine qui flottait alors sur le dos. Ces "galipettes" n'ont que rarement entraîné des dégâts sur la cellule et si le moteur prenait l'eau, il suffisait de le "dégorger" du liquide indésirable pour repartir quelques minutes plus tard. Il est certain que nos essais sur l'élément liquide ont été un facteur de moindre risque et que les vols d'hydravion nous ont permis de perfectionner grandement notre technique de pilotage.

De plus, nos compagnes étaient ravies d'être au bord de cette eau qui leur permettait d'agréables baignades en toute liberté, en oubliant souvent le rituel du maillot de bain non indispensable en ces lieux déserts.

Cledya et Gilya, l'épouse de Théodore, s'entendaient fort bien malgré leur différence d'âge qui d'ailleurs ne se voyait presque pas. Nous les entendions souvent rire ensemble pendant que nous les hommes, nous étions penchés "sérieusement" sur nos problèmes mécaniques et aéronautiques, d'importance capitale pour l'avenir de l'humanité…

Pour récupérer l'hydravion quand il était en "perdition" au milieu du lac, nous laissions en permanence une barque à rames sur la plage de notre plan d'eau. L'embarcation était aussi de service pour accéder à l'île centrale, lieu préféré de nos pique-niques et de nos veillées autour du feu de bois.

Comme celles des pirates des Caraïbes, notre île nous servait de repère inexpugnable, les tentes canadiennes étaient nos forteresses et notre vaisseau corsaire armé de deux rames redoutables nous assurait gloire et richesse au dépends des galions anglais cousus d'or et d'argent…

Notre tête était mise à prix par sa Gracieuse Majesté, mais nous n'en avions cure et continuions comme si de rien n'était nos canotages romantiques au clair de lune…

La magie de l'hydravion restera dans nos cœurs comme la plus fantastique des expériences de modélisme, l'environnement aquatique était des plus agréable (surtout avec nos compagnes…) et les évolutions de la machine sur le miroir des eaux nous offraient des images inoubliables.

Ces premières années de pratique du modélisme avaient profondément transformés nos vies, sans nous en rendre compte, nous avions subi une mutation.

mutation

n'est pas démontré que l'homme descende du singe et encore moins d'un petit rat contemporain des dinosaures, mais il est certain que "l'homo- modelisticus" est une très importante mutation de l'espèce d'origine.

Cette transformation de l'homo erectus (l'homme debout) ordinaire, se manifeste par des Super-Pouvoirs dont on peut penser qu'ils constituent une notable amélioration des performances habituelles de l'espèce, en voici quelques-uns:

. Super-Jubilation à la vue d'un modèle.

. Hyper-Aptitude en construction mécanique.

. Super-Instinct de conservation au regard d'hélices en rotation.

. Hyper-Résistance aux nuisances sonores et pestilentielles des moteurs.

. Super-Facultés de visualisation et d'intégration mentale d'objets en déplacement rapide.

. Hyper-Développement du vocabulaire d'injures et d'imprécations diverses après la destruction de modèles par contact violent avec le sol.

. Même pas peur d'utiliser des tenues vestimentaires totalement Hyper-Dégradées par des imprégnations d'huiles.

. Super-Volonté pour caresser les Chimères.

Cette dernière mutation pousse l'individu à vouloir posséder un modèle simplement entrevu. C'est le même syndrome que le coup de foudre amoureux non encore expliqué par la science médicale.

La démarche conduit le sujet à se donner à lui-même les moyens de créer les objets dont il rêve.

Cette faculté de création doit être assimilée à une activité artistique comme la peinture ou la musique.

La mutation a créé une race nouvelle d'artistes capables d'engendrer ce que l'on pourrait appeler l'Art absolu. Le chef d'œuvre n'est plus seulement exposé statiquement, il a une existence en relation avec son élément d'évolution et avec le cerveau de son créateur dont il constitue une extension.

Ensembles, le créateur et son œuvre sont une œuvre d'art.

La mutation a fait naître une créature nouvelle, moitié homme, moitié machine, un être cybernétique.

Je l'appellerai "homomecanicus modelisticus".

Ainsi parlait Théodore.

Une fois de plus il avait encore frappé et imaginé une nouvelle spéculation à mettre dans le même sac que ses grandes théories sur l'avenir de l'humanité ou sur l'évolution des espèces.

Sa vision de l'avenir de l'humanité était nette: L'humanité n'avait aucun avenir.

Le futur de l'homme serait son autodestruction.

Il est vrai que ces dernières années n'avaient pas donné une image bien favorable des qualités humaines, il semblait bien que l'espèce soit effectivement ratée… ou pas encore terminée…

- Nous ne sommes qu'une expérience, des microbes parmi d'autres dans un bouillon de culture. Nous croyons que nous sommes capables de penser et nous avons la vanité de trouver notre humanité plus évoluée que les êtres vivants qui nous entourent, alors que notre nature n'est guère plus sophistiquée que la flore qui vit dans les cuves de fermentation du raisin.

- Une flore d'ailleurs très utile, belle invention…

- En effet, on dirait bien que tout a été prévu sur cette Terre pour faire notre bonheur, c'est bien dommage que nous ne sachions pas toujours en profiter.

Sa vision sur l'évolution des espèces était tout aussi nette: L'évolution des espèces n'existait pas et n'avait jamais existé, c'était une théorie sans fondements et une des meilleures preuves disait-il, c'est que personne n'avait jamais observé la moindre mutation favorable chez un animal en vue de lui faciliter la vie, tout au plus Darwin avait-il pu observer quelques variations dans la forme du bec des pinsons aux Galápagos. Tu parles…

Cela constituait des adaptations mineures, non des mutations.

Il ne croyait pas à l'effet du hasard même multiplié par les milliards d'années de l'histoire de la terre.

La grande théorie de Théodore sur la non-évolution des espèces était inspirée de son expérience de modéliste en relation avec la chauve-souris! Voici comment il voyait les choses…

métamorphose des souris

magine, disait-il, une souris qui un jour décide de vouloir voler, c'est à dire que le hasard décide de vouloir faire voler. Déjà il y a un problème, comment le hasard peut-il décider cette chose? La souris n'étant pas assez intelligente pour avoir l'idée qu'il est possible de voler, admettons quand même que ce soit le hasard qui décide, sinon on n'en sort pas.

Ce hasard là, sans lui demander son avis, va commencer à essayer de faire pousser des ailes aux enfants de cette pauvre souris. Donc des bébés souris vont naître avec des modifications, mais lesquelles?

- Il n'y a pas trente six solutions, il faut que le hasard allonge la longueur des doigts pour commencer. Donc une souris va naître avec les doigts plus longs que d'habitude.

- Absolument, on appelle cela une mutation favorable, qui va dans le bon sens de l'évolution puisqu'elle doit conduire au vol. Mais pour une souris, cela ne sert absolument à rien d'avoir les doigts plus longs, au contraire c'est parfaitement nuisible pour sa santé et très gênant pour se déplacer, dans ces conditions elle risque fort de se faire dévorer par ses frères et sœurs ou par ses parents.

- Pour éviter la honte de la famille…

- Oui, en plus… A supposer qu'elle survive quelques temps elle sera fortement handicapée avec ses grands doigts qui ne lui servent à rien d'autre qu'a se prendre les pieds dedans, elle ne pourrait même pas se nourrir et laide comme elle serait, ne trouverait jamais un partenaire pour lui faire la cour et la féconder pour fabriquer éventuellement d'autres individus avec la même tare.

- A condition qu'elle soit héréditaire.

- Donc, il n'y a aucun avenir pour une souris qui naîtrait seulement avec des grands doigts.

Pour que le système fonctionne la souris doit naître avec les grands doigts et aussi avec la membrane qui va avec. En plus il faut que tout cela soit convenablement disposé. Le hasard doit se débrouiller pour fixer la membrane convenablement sur les pattes avant et sur les pattes arrières.

- Les parents souris vont s'écrouler de rire quand il vont voir le phénomène…

- C'est probable, on retrouve les mêmes difficultés que précédemment, l'individu se retrouve seul avec un accoutrement ridicule que personne n'a encore jamais vu.

- Il a peut être des frères et sœur qui sont pareils?

- Il faut l'espérer pour lui, sinon son enfance risque d'être très malheureuse. Il faut remarquer que dans ce cas le hasard a déjà fait un travail remarquable, prodigieux. Il a pensé qu'il serait amusant et utile de voler mais comment a-t-il fait pour le savoir? Il a pensé que pour voler il fallait fabriquer des ailes et là encore, comment a-t-il fait pour le savoir?

- Il s'est peut être inspiré des nageoires des poissons qui volent dans l'eau en quelque sorte?

- C'est possible, mais les poissons ne prennent aucun risque à voler dans l'eau car ils flottent déjà dedans.

- C'est vrai, la "démarche" du vol est très différente, elle suppose la faculté de savoir qu'il est possible en somme de supprimer l'effet de la pesanteur, c'est un concept déjà évolué qui implique d'avoir compris la notion de l'attraction universelle de Newton.

- Si on veut, mais surtout cela ne sert à rien de voler. Si ni rien ni personne ne volait, cela ne changerait pas la face du monde, il n'y aurait que des animaux nageurs et des animaux marcheurs voilà tout, voler c'est inconcevable et inutile. Cela ne sert strictement à rien en terme de survie pour une espèce, sauf à se faire repérer par des prédateurs en faisant le malin à voleter par-ci par-là, pour survivre il vaut mieux rester discret et vivre sous terre dans un terrier comme les taupes.

Bref, on va quand même supposer que notre souris est équipée avec ses membranes et les grands doigts livrés avec, que va-t-elle faire de cet équipement?

- Voler avec, je suppose.

- Ce n'est pas si simple. Il faut d'abord que notre souris avec ses ailes toutes neuves, soit consciente que tous les trucs dont elle dispose et qui font beaucoup rire ses copines normales, c'est un système mécanique original qui peut lui permettre de voler. Cette prise de conscience doit s'accompagner d'une volonté de réussite et surtout d'un moral à toute épreuve.

- En gros, elle ne doit pas avoir peur de se casser la gueule ou bien elle doit être complètement inconsciente…

- Exactement, c'est comme avec notre avion, il fallait avoir l'inconscience d'essayer au départ et après, quand les difficultés sont apparues, il nous a fallu du courage pour continuer.

En plus, dans le cas de la souris qui n'est pas encore "chauve", c'est elle qui expose son corps aux incertitudes des essais en vol et c'est encore pire que dans le cas des pionniers humains qui se trouvaient dans un avion grandeur nature, car elle, elle n'a aucune possibilité d'action sur son système de vol puisque c'est le hasard qui l'a fabriqué. Si ça ne marche pas à qui pourra t'elle se plaindre?

- On va quand même supposer que la souris va faire comme nous pour ses essais, elle a le pressentiment d'être une nouvelle espèce en cours de développement et pour ne pas perdre la face elle va essayer au départ de planer sans trop de risques.

- Oui, elle peut monter sur un tronc d'arbre et hop, elle ouvre ses ailes et se laisse glisser jusqu'au sol. Là, je te ferai remarquer que la réussite de cette expérience nécessite de la part du hasard toute une panoplie de paramètres que la souris normale ne connaît pas. Déjà, pour planer correctement il faut que la surface de ses ailes soit suffisante, si c'est trop faible elle sera trop lourde, si c'est trop grand se sera trop fragile et impossible à plier correctement car je te rappelle que contrairement à notre avion que l'on démonte en deux parties, il n'est pas question pour elle de se déboulonner les ailes le soir pour aller se coucher!

- C'est vrai qu'un avion pliable se serait pratique!

- Sans doute, de plus notre souris doit être bien centrée, tu te souviens de nos problèmes de centrage, pour elle c'est pareil, le hasard doit avoir calculé le bon centrage en relation avec le profil qu'il a étudié soigneusement dans sa soufflerie de hasard, sinon ça ne marche pas.

- La souris peut toujours bouger les bras en avant et en arrière pour modifier la position de ses ailes comme l'avait prévu Clément Ader sur son Eole mais à condition que le réglage soit déjà presque bon.

- C'est vrai, mais elle ne va pas avoir beaucoup de temps pour faire ses réglages et si elle ne trouve pas le bon centrage du premier coup, elle sera vite dégoûtée des essais en vol, même si c'est pour expérimenter une nouvelle espèce promise à un grand avenir!

- Admettons que comme nous, elle soit très courageuse et réussisse à planer correctement, elle va grimper de plus en plus haut et planer de plus en plus loin, cette réussite va l'enivrer et lui donner envie de progresser en faisant battre ses ailes pour aller encore plus loin.

- C'est certain, tout comme nous, elle sera enthousiasmée par les possibilités du vol à condition que le hasard ait prévu un moteur pour faire fonctionner les ailes, moteur que la souris ordinaire ne possède pas pour cette fonction, cela doit être pénible de battre des bras sans arrêt.

- Au point où nous en sommes, le hasard a certainement fait un effort pour caser sous le capot de la souris la puissance motrice nécessaire. Finalement notre chauve-souris fonctionne correctement?

- Absolument pas.

- Pourquoi?

- Elle ne sait absolument pas piloter. Tu crois que si elle se casse la figure dans un virage, se brise une patte et se pète la membrane elle aura envie de recommencer à voler avec des béquilles?

- Tu crois que le hasard aurait su lui faire des béquilles?

- Ce que je crois c'est que la chauve souris est arrivée toute finie du premier coup avec tous ses systèmes de vol parfaitement au point, calage, centrage, puissance optimisée, commandes de vol bien réglé. En plus, elle vole dans le noir, on ne sait même pas comment c'est possible, elle mange des insectes qu'elle ne voit pas en continuant à voler, elle a une maniabilité fantastique, elle peut atterrir au plafond des cavernes en volant sur le dos toujours dans le noir.

Les chauves-souris ratées sur un seul point ne sont jamais devenues des chauves-souris car elles se sont tuées ou blessées à la première tentative de vol avec personne pour les réparer comme nous l'avons fait avec l'avion.

La chauve-souris est obligatoirement la création extraordinaire d'un ingénieur extraordinaire qui a su tout faire du premier coup ou qui a su perfectionner petit à petit expérimentalement sa créature dans un atelier de chauve-souris, disposant d'une soufflerie et très bien équipé pour faire de la biologie avancée. Il a su faire les modifications qui s'imposaient comme nous l'avons fait avec l'avion en observant les résultats de ses expériences. Quelle "force" se serait acharnée a essayer de faire voler des chauves-souris ratées pendant des millions d'années en attendant qu'un coup de dé veuille bien modifier le centrage dans le bon sens?

C'est si difficile de voler en avion qu'il ne peut pas y avoir de hasard dans la construction et le pilotage. Immensément plus complexe et performante, la chauve-souris ne saurait être encore moins le fruit d'une loterie.

Seul un très grand ingénieur, au courant de tout ce qui existe dans l'univers, qui a la maîtrise absolue de chaque atome de chaque molécule en connaissant toutes leurs interactions possibles peut fabriquer une chauve-souris.

Clément Ader a essayé de reproduire l'animal avec des moyens mécaniques et en faisant l'impasse sur le battement des ailes, il n'a réussi que quelques décollages extrêmement limités, après avoir surmonté d'épouvantables difficultés de construction. Son action a certes démontré la possibilité du vol mécanique, mais elle n'a pas eu de suite, l'avion est né avec d'autres moyens beaucoup plus simples.

- A elle toute seule, la réalité incontestable de l'existence de la chauve-souris suffit à prouver indiscutablement la réalité de l'existence d'un Etre Suprême.

- Dis donc! Tu prétends démontrer scientifiquement l'existence de Dieu?

- Cette démonstration n'engage que moi, je n'oblige personne à me suivre dans cette voie.

- Je vais réfléchir aux failles de ton exposé et après en avoir trouvé quelques dizaines je te ferai signe…

- J'attends ta contre-expertise avec impatience…

Durant des années nous avons souvent discuté avec passion de la "non-évolution" des espèces, sans jamais pouvoir nous mettre d'accord sur la solution "définitive" du problème.

Malgré les arguments scientifiques, unanimement reconnus par la communauté scientifique internationale, que j'avançais, Théodore n'a jamais lâché un pouce de terrain et aujourd'hui sans lui avoir avoué, je commence à me demander si ce n'est pas lui qui a raison…

https://www.youtube.com/watch?v=q60DECOt4rI

http://prepaangers.weebly.com/creationnisme-dessein-intelligent-complexite.html

http://www.creationnisme.com/2010/05/les_preuves_evolution_que_du_vent/

conversations de Théodore…

Gaston, je me pose souvent la question, pourquoi j'ai fait toutes ces machines, je n'étais pas obligé de passer autant de temps à faire tout ça?

- C'était sans doute pour toi une nécessité, une mission à accomplir, comme un devoir sacré.

- Tu crois que j'ai été inspiré par un Etre Supérieur? J'ai fait toutes ces machines sous influence? C'est un peu inquiétant non?

- Nous croyons tous avoir notre libre arbitre, mais nous ne comprenons pas grand chose du monde qui nous entoure et notre propre esprit est bien le plus grand des mystères.

- J'aimerais bien avoir des réponses, qui faut-il interroger pour cela?

- Il faudrait entrer en conversation avec Dieu.

- Après tout…

Pendant quelques semaines, j'étais en déplacement hors de France et n'eus aucune nouvelle de Théodore. A mon retour, je m'enquis de sa santé en lui téléphonant avec mon appareillage personnel nouvellement installé. Avec une voix un peu bizarre, il me demanda si je pouvais passer le voir.

Je trouvais Théodore dans son atelier parfaitement calme et serein.

- Je fais une crise de mysticisme.

- Allons bon, comment ça?

- J'ai rencontré Dieu, on se parle.

- Tu vas bien?

- Tout à fait bien, rassure-toi, en fait c'est l'impression que j'ai, tu te rappelles notre dernière conversation, c'est toi qui m'as suggéré d'entrer en conversation avec Dieu.

- Je disais ça comme ça, c'était une manière de parler pour dire que les réponses que tu demandais seraient difficiles à trouver.

- Là, il me semble que je trouve les réponses en moi-même mais guidé par un esprit supérieur, tu n'as jamais lu que Nostradamus disait qu'il écrivait ses Centuries avec l'aide de Dieu?

- Euh… si, j'ai dû lire ça quelque part, mais Nostradamus vivait il y à longtemps, c'était une autre époque ou la religion était très importante dans la vie des gens.

- Aujourd'hui, les mystères sont aussi grands qu'en ce temps là et Dieu n'est pas mort que je sache!

- Non, non, mais je ne comprends pas comment tu peux raisonner de cette façon.

- Je ne comprends pas plus que toi, je sens que c'est comme ça, les idées viennent toutes seules, avec des réponses qui tiennent debout. C'est peut être mon cerveau qui est devenu réceptif à un guide spirituel, encore une… mutation?

- Et toi qui disais que l'évolution n'existait pas, tu peux me donner un exemple de… conversation?

- Euh… oui, je me pose une question et je laisse aller, cela marche bien surtout dans cette pièce, dans le calme, et surtout la nuit.

- Bon, tu me donnes un exemple, tu as pris des notes?

- Oui, j'ai tout un carnet, attends… par exemple j'avais demandé pour rester dans notre sujet: Qu'est ce que c'est que le modélisme.

- Il faut être Dieu pour répondre à cette question?

- Et bien ce n'est pas si simple, que dirais-tu, toi, pour répondre?

- Alors là, c'est pas compliqué, le modélisme c'est l'art de faire des modèles, de les faire évoluer et de les réparer quand ils sont cassés… voilà c'est ça le modélisme.

- Ce n'est pas la question qui était posée.

- Comment ça?

- La question était: Qu'est ce qui, dans la tête des gens, les poussent à pratiquer cette activité, que représente pour eux le modélisme, qu'est ce que c'est que le modélisme. Tu as répondu à la question c'est quoi "un modéliste", oui c'est un gars qui fait des modèles, les fait évoluer et les casse.

- Pose-toi la question à toi-même alors, tu devrais savoir te répondre.

- C'est ce que j'ai fait.

- Quand tu délirais à propos de "l'homo-modelisticus" tu avais déjà des éléments de réponse suffisants, alors la réponse c'est quoi?

- J'ai eu du mal à répondre justement, alors j'ai demandé l'inspiration à Dieu.

- Nous y voilà, quand tu deviens incapable de réagir tu demandes à Dieu!

- Et ça a marché, voici sa réponse:

Le modélisme, c'est un désir orienté vers la possession et l'utilisation d'un objet idéalisé. Cet objet est conceptualisé, c'est à dire représenté intellectuellement par l'esprit et mis en mémoire sous la forme d'une image plus ou moins précise de ses formes et de ses couleurs.

L'esprit sera capable d'esquisser la sensation tactile qui se développera sous la caresse des doigts au toucher de l'objet et saura imaginer le plaisir de le voir et de le faire voir en se réjouissant d'avance des compliments qu'il recevra.

Le plaisir de la jouissance de l'objet sera décuplé par la sensation d'avoir réussi à surmonter ses peurs et ses angoisses en montrant la maîtrise de son utilisation au sein d'une communauté soumise à ce mode de pensée et comme il l'espère, plus ou moins jalouse du possesseur.

En conclusion, abstraction faite de l'intensité orgasmique et de la non-humanité de l'objet, la sensation modéliste s'apparente clairement au désir sexuel.

- Eh bien dis donc où vas-tu chercher tout ça?

- Justement, c'est lui…

- C'est son écriture là sur ton carnet, à qui veux-tu faire croire ça?

- Je ne demande à personne de croire quoi que ce soit, simplement je ne m'estime pas capable d'avoir seul ce genre de pensée, donc il y a quelqu'un qui m'aide et à part Dieu je ne vois pas qui cela pourrait être.

- Je n'ai jamais eu l'impression que tu n'étais pas assez intelligent pour inventer des trucs pareils mais comme il est impossible de prouver le contraire je vais faire semblant de te croire, cela simplifiera nos relations et j'assisterai peut être en première ligne à l'émergence d'un nouveau Messie…

- Je crois que tu feras un Apôtre convenable à condition de laisser de côté un peu de ta superbe…

- C'est cela oui, c'est comme si c'était fait…

carnet

avait-il exactement sur le carnet de Théodore, je ne l'ai jamais su dans sa totalité mais toutefois en tant "qu'élève Apôtre" j'ai eu droit à quelques éclaircissements sur les mystères du monde apportés par les "révélations".

Un jour, pour le taquiner, je lui demandais s'il savait, si "on" lui avait dit, qui avait été le premier modéliste en pensant qu'il serait capable de répondre que "évidemment", c'était lui…

Mais non, il me surprit en affirmant que tout simplement, le premier modéliste c'était… Dieu!

Comment n'y avais-je pas pensé? Quel stupide idiot je faisais…

- Ah vraiment! Tiens donc! "Il" t'a fait ce genre de confidence, explique un peu à ton disciple…

- C'est toujours à propos du vol, tu te rappelles de ma théorie sur la chauve-souris?

- Celle-là, je ne suis pas prêt de l'oublier!

- J'ai eu des explications très précises.

- Je vous écoute mon cher Maître.

- Il a été un peu long, ça ne fait rien?

- Nous avons tout notre temps, ce n'est pas la parole de n'importe qui dont nous écoutons la parole…

- C'est juste, voilà ce que j'ai noté pour une question susceptible de nous intéresser: Qui fut le premier modéliste? Et voici sa réponse.

- Dans l'histoire de mon jardin d'expérience, que vous les mortels vous appelez la Terre, les premières créatures vraiment intéressantes que j'ai fabriqué ce sont des plantes.

Bien sûr, avant de pouvoir faire des êtres multicellulaires complexes, je m'étais exercé à construire des microbes de toutes sortes à cellules indépendantes. Les plus amusants, c'étaient ceux que j'avais dotés d'organes de locomotion mécaniques sous la forme de cils ou de flagelles et qui étaient capables de s'agiter dans une goutte d'eau pour vaquer à leurs occupations. Les plus inquiétants, c'étaient les virus que je n'ai jamais beaucoup aimés et qui sont responsables de bien des misères qui vous assaillent, Lucifer en a pris le contrôle et j'ai beaucoup de difficultés à les maîtriser au quotidien…

- Ah bon, alors le Diable existe vraiment?

- Naturellement mon pauvre ami, vous ne pensez pas que c'est moi qui suis responsable des malheurs du monde?

- Non, non, bien sûr… Vous disiez donc?

- Je disais que tous ces microbes étaient capables de se reproduire facilement quand ils avaient atteint leur taille adulte en se coupant en deux, chacun emmenait avec lui la moitié de la cellule initiale pour redevenir un bébé cellule qui grandissait et pouvait se couper à nouveau et cela jusqu'à l'infini. Avec ce système de reproduction mathématiquement très au point, mes microbes ont envahi rapidement la totalité de la surface de la terre.

Très satisfait des résultats de mes expériences, je n'en ai pas moins commencé à m'ennuyer ferme au milieu de ces bestioles microscopiques dont les plus futées ne savaient rien faire d'autre que de s'agiter et de se reproduire bêtement, et qui, il faut bien le dire n'étaient pas très photogéniques. Il fallait que je trouve des créatures plus agréables à regarder et plus décoratives, je devais faire des montages vivants plus flatteurs pour l'environnement, et là j'ai eu une idée de génie, j'ai inventé la beauté par les plantes.

Pour construire ces plantes, j'ai d'abord imaginé de leur faire des cellules relativement rigides et pas trop fragiles pour êtres faciles à assembler et constituer des tiges et des feuilles d'une bonne tenue, même par grand vent. La nourriture de ces créatures ne m'a posé aucun problème, toute leur machinerie fonctionnait à la lumière et à condition qu'elles aient les pieds dans l'eau et la tête au soleil, elles étaient contentes de leur sort.

Pendant des millions, de ce que vous appelez des années, les plantes que j'avais créées ont envahi la terre comme l'avaient fait avant elles les microbes, mais avec la différence fondamentale d'être bien visibles et très esthétiques. Je pense que vous n'avez pas à vous plaindre de la morphologie du bouton d'or ou de la marguerite, j'espère que le chêne vous convient dans son style et que la ligne du baobab n'a aucun détracteur.

- De ce coté là tout est parfait, moi j'aime bien les arokarias et les scrofulariacées…

- Je ne vois plus très bien ce que c'est… mais j'en suis ravi. A propos de la mesure du temps que je viens d'évoquer, je dois souligner que la méthode que vous avez instituée, n'a pour moi aucune signification. Vous avez fort logiquement pris comme référence le mouvement de rotation de votre Terre mais cette mesure, malgré son aspect pratique, n'a en elle-même aucune espèce de signification à l'échelle de l'Univers puisque le temps n'a pas d'existence réelle. Il n'y a jamais eu un "début du temps" et il n'y aura jamais une "fin du temps", le temps c'est quelque chose qui n'existe pas, sauf à votre échelle humaine pour donner un âge à sa voisine et ne pas rater son train.

- Ah bon… mais au fait, puisque vous êtes là…

- Je suis toujours là…

- Oui c'est vrai… euh… à propos de l'Univers, auriez-vous des précisions que je puisse comprendre… sa création, ses dimensions, son âge s'il en a un…

- Cela nous écarte du sujet, mais je peux brièvement répondre à ces questions comme à toutes les autres d'ailleurs…

L'Univers est une construction vibratoire qui peut se comparer en infiniment plus grand, au monde électromagnétique de vos stations de radio dont les champs qui sont les véhicules des sons virtuels de paroles et de musiques ne se rencontrent pas et pourtant s'interpénètrent dans l'éther en multiples univers parallèles. La matière qui paraît dure n'est que du vide presque parfait dont l'intérieur n'est qu'une harmonie bien organisée de vibrations de plus en plus rapides au fur et à mesure que l'on s'enfonce dans son intimité.

- Alors, nous n'existons pas vraiment? Nous sommes… du vide?

- Oui, mais en harmonie, et c'est cela qui change tout. La musique de Mozart est une vibration du même ordre que le grincement de la roue de la brouette mais son harmonie la rend vivante.

- Et… la mort, c'est une rupture symphonique… en quelque sorte?

- Si on veut, mais on en reparlera peut être plus tard?

- Oui, si vous parliez un peu de la création de l'Univers, c'est bien votre œuvre?

- En réalité je ne suis pas le créateur de l'Univers comme vous l'avez pensé, l'Univers a toujours été là où il est, moi je suis son jardinier et à partir des éléments dont je dispose et avec tous les pouvoirs qui sont les miens, j'organise et je construis ce que bon me semble et pour revenir à notre sujet, j'ai donc créé les plantes après avoir façonné la Terre de la façon qu'il m'a semblé être la mieux adaptée à mes projets de création de vie sans savoir au départ ce que je ferais exactement.

Pendant "longtemps" j'ai été très fier des plantes que j'avais créées et je le suis toujours, mais le problème avec elles, c'était leur coté statique plutôt agaçant, elles étaient belles d'accord, je m'étais donné assez de mal pour ça, mais elles manquaient totalement d'expression corporelle et n'avaient aucune conversation, bien qu'étant parfaitement vivantes, elles manquaient de vie, c'était paradoxal.

Bref, au milieu de mes plantes, un jour, j'ai recommencé à m'ennuyer, et c'est alors que par hasard je vis voler des graines de pissenlit emportées par le vent et cela m'a donné l'idée que l'air pouvait porter quelque chose de lourd malgré sa grande fluidité.

Utiliser l'air comme support pour faire voler des créatures vivantes que je pourrais fabriquer, voilà une bonne idée pour occuper mon Génie Créateur.

Immédiatement, je pensais pouvoir fabriquer des plantes volantes puisque je connaissais parfaitement le sujet, mais des difficultés se présentèrent à propos du système de nutrition qui était nécessaire. C'était difficile d'imaginer une plante qui sortirait ses racines de terre, volerait un peu plus loin et se replanterait pour se nourrir. Le système d'alimentation de mes créatures n'était pas adapté pour le voyage aérien, seules leurs graines pouvaient voyager de cette façon, mais une seule fois, pour trouver un nouveau terrain de germination.

De plus, il semblait impossible, même pour moi, de fabriquer un système de propulsion avec des plantes aussi perfectionnées soient-elles, car leur structure rigide était inutilisable pour fabriquer des moteurs, il fallait trouver autre chose et c'est pour cela que j'ai entrepris de confectionner une autre catégorie d'êtres vivants qui fonctionneraient avec des cellules souples.

Après les avoir créés à partir des cellules végétales en changeant la membrane, j'ai pu leur donner des possibilités de contraction rythmique et ainsi fabriquer des petits moteurs que vous appelez des muscles, mais il y avait un problème de taille, l'énergie. Comment alimenter en énergie des muscles qui se baladent dans la nature sans racines à la patte? Il fallait repenser totalement l'organisation du monde pour passer de la plante à l'animal.

En effet j'avais décidé de baptiser "Animal" le nouveau règne que j'étais en train de constituer. Plus tard, j'ai suggéré ce terme que vous croyez avoir imaginé seuls…

Après avoir fait mes premiers muscles, j'ai tout de suite pensé à les associer à un système d'accumulation d'énergie qui pourrait les rendre autonomes. Comme sur terre toute la vie était organisée autour de la lumière du soleil, j'ai essayé de greffer des feuilles sur les muscles pour les alimenter par photosynthèse. Cela pouvait marcher à condition qu'ils se ravitaillent en eau de temps en temps, mais le problème c'était l'encombrement du système. Avec ses feuilles partout et avant d'être terminée la pauvre bête était aussi empotée qu'un géranium, il fallait une énorme quantité de feuilles pour alimenter un tout petit muscle. Ce n'était pas la solution.

Je trouvais la réponse un jour, mais en inventant un système horrible: Le cannibalisme.

Je demande pardon à la nature actuelle, mais vraiment il n'y avait pas d'autre possibilité. J'ai dû imaginer cette chose affreuse, c'est que certaines de mes créatures en mange d'autres pour exister. J'ai beaucoup réfléchi avant de lancer les premiers essais, je savais qu'en agissant ainsi j'allais inventer la souffrance que les plantes ne connaissaient pas, mais je crois qu'il n'y avait pas d'autre moyen.

Un matin, j'ai donc fabriqué la première bouche et le premier tube digestif, le premier anus aussi forcement. Au départ, le système n'était pas si horrible que ça puisqu'il était prévu pour manger et digérer des plantes qui ne souffraient pas.

Après quelques tâtonnements cela marchait à peu près, je donnais des végétaux à manger à mon prototype d'animal et le muscle fonctionnait. Pour ne pas faire de gaspillage je me suis débrouillé pour que les défécations qui sortaient de l'anus puisse être réutilisé par les mêmes plantes qui avait servi à les fabriquer. Je n'ai pas crié sur les toits, d'ailleurs ils n'y en avaient pas, que les plantes assimileraient dorénavant les déchets des animaux, elles ne se sont jamais doutées de rien…

Donc, le premier muscle marchait avec le premier tube digestif en mangeant les feuilles et puis les fruits inventés tout exprès, que je lui donnais. C'était une première étape mais cela ne servait à rien, il fallait aller plus loin.

D'abord je n'allais pas passer mon temps, bien que j'en ai beaucoup, à nourrir cet animal, il fallait qu'il se débrouille tout seul et pour cela je devais le perfectionner et le rendre autonome. J'ai donc cherché à fabriquer un dispositif de déplacement en utilisant le muscle. Cela n'a pas été facile, j'ai essayé toutes sortes de systèmes qui avaient tous plus ou moins un intérêt et que j'ai d'ailleurs souvent réutilisé par la suite. J'ai fait, par exemple, des machines rampantes, ce qui a donné plus tard les vers et les escargots et dans l'eau j'ai essayé des nageoires, ce qui a donné les poissons. Sur la terre ferme, le plus pratique ce sont les pattes articulées, elles ne sont pas simples à fabriquer mais à condition d'utiliser plusieurs muscles et une machinerie bien huilée, cela fonctionne parfaitement.

Le mécanisme de mon premier "animal" était placé dans une sorte de boite rectangulaire, du genre de vos boites à chaussures. Ce n'était pas très joli, mais pour un prototype, c'était suffisant et facile à modifier. Il suffisait de soulever le couvercle pour accéder au mécanisme intérieur lequel était ainsi protégé de la poussière qui existait bien avant l'invention de l'aspirateur. Pour faire sérieux, j'avais baptisé la boite d'un nom "scientifique", je l'appelais "exosquelette". Vous avez gardé ce nom pour désigner la carapace des insectes et des crustacés, bonne idée…

A ce stade de mes recherches, un gros problème est apparu auquel je n'avais pas pensé avant. Mon animal était complètement idiot, il n'avait pas de cerveau! Il était incapable de faire mouvoir ses pattes intelligemment puisque l'intelligence n'avait pas encore été inventée! C'était extraordinaire, mais depuis des millions d'années, les plantes qui n'avaient aucun cerveau ne s'en portaient pas plus mal et je n'avais jamais senti la nécessité d'en inventer un. Le règne végétal tout entier restait planté sans bouger en attendant que la sève monte toute seule pour le nourrir et il ne se posait pas de questions à condition que le soleil se lève tous les jours. Comme pour le soleil j'avais fait le nécessaire depuis longtemps, tout se passait bien, alors qu'il n'y avait pas un seul gramme de matière grise dans le monde, à part la mienne évidemment…

J'ai dû me forcer un peu pour inventer un cerveau à cette bestiole à pattes, ne serait-ce que pour faire fonctionner ces pattes à peu près convenablement. J'ai dû confectionner le neurone, les nerfs qui vont avec, les synapses et les médiateurs chimiques adéquats…

- Excusez-moi… les sinapsses c'est quoi?

- Les synapses avec un "Y", c'est la zone de contact entre deux neurones et les médiateurs chimiques font passer le message nerveux.

- Ah bon, non seulement nous sommes pleins de vide mais en plus nous sommes gorgés de produits chimiques, c'est dégoûtant…

- Il ne faut pas y penser, cela ne marche pas si mal, non?

- C'est vrai, en général c'est bien… sauf quand j'ai le nez qui coule sans savoir pourquoi…

- Pour en revenir à ma première bestiole, vous n'allez pas me croire mais avec son cerveau l'animal était aussi bête qu'avant, il n'arrivait toujours pas à se nourrir seul et en plus il avait des accidents! Le cerveau seul n'était pas suffisant. Un jour, à force de divaguer pour chercher sa nourriture, il était tombé dans un trou et j'ai eu le plus grand mal à l'extraire, cet imbécile n'avait rien vu et c'est là que j'ai réalisé que j'avais oublié de le doter d'organes sensoriels… C'était un peu de ma faute, j'aurais pu y penser avant, mais là encore les végétaux n'avaient jamais rien réclamé dans ce sens, comment aurais-je pu savoir que c'était indispensable. Vous imaginez une plante qui vous regarde, les coquelicots qui vous suivent des yeux quand vous batifolez dans les champs de blé… Cela devenait bien compliqué, mais j'étais Dieu (je le suis toujours) donc rien ne m'était impossible et je fis donc des yeux bricolés comme je pouvais avec des cellules modifiées sensibles à la lumière et reliées au cerveau par des nerfs.

Dans la foulée, je fis aussi des antennes en plaçant quelques cellules sensibles au bout d'une tige dirigée vers l'avant, mais faisant cela j'ai aussi inventé la première douleur et je me demande toujours si c'était une si belle invention. Alors que les plantes ne connaissaient rien non plus dans ce domaine, décidément elles étaient bien nulles sur les choses de la vie, je lançais, sans trop penser aux conséquences, un processus certes indispensable à la survie mais qui pouvait se révéler aussi extrêmement cruel.

- Consolez-vous en pensant que dans l'écorce de saule vous avez mis de l'aspirine et que le pavot contient aussi des molécules antalgiques…

- C'est gentil de le rappeler, mais parfois je n'ai pas la conscience tranquille, bref avec tout cet équipement il y avait un gros progrès dans l'autonomie de la bête, elle commença à se méfier des embûches et se débrouilla assez bien malgré son manque de mise au point, je pouvais la laisser seule plus longtemps.

- En fait, vous étiez effectivement devenu modéliste après avoir construit un modèle d'animal qui marchait tout seul c'était même très fort puisque vous aviez fait un robot autonome qui savait se nourrir. Aviez-vous pensé à un système de reproduction?

- Au départ, non, il était trop laid, il valait mieux qu'il ne se reproduise pas dans cet état, c'est pour cela que j'ai rapidement habillé la bête avec autre chose qu'un boîte à chaussures. Avec le grand sens de l'esthétique qui m'est propre, je lui ai fait une carapace plus chic, que j'ai fabriqué avec une protéine spéciale à la fois souple et solide, mais tout de suite il y a eu un gros problème à résoudre: La faire grandir. En effet, comme je cherchais à mettre au point un mode de reproduction, il fallait aussi trouver un truc pour que les animaux soient capables de grandir. Je ne pouvais pas les faire naître avec une taille d'adulte cela n'aurait pas été pratique, et malheureusement la carapace de la bête s'opposait complètement à sa croissance, car elle était rigide et non extensible. J'ai fini par résoudre le problème de plusieurs façons différentes, soit en changeant la carapace de temps en temps comme pour ceux qui sont devenus les crustacés, soit en passant par une phase larvaire de croissance, comme pour ceux qui sont devenus les insectes.

- Les langoustes, c'était vraiment une bonne idée… et pour la reproduction?

- J'ai inventé l'œuf. D'abord sans la coquille, elle est venue plus tard…

- Avec la poule?

- Non avec les reptiles, vous savez bien que les dinosaures pondaient des œufs.

- C'est vrai on les a trouvés, et pour le vol, comment avez-vous fait?

- Ah oui ! Pour le vol, c'est toute une histoire, je vais vous raconter ça. Rappelez-vous que c'est en voyant "planer" une graine de pissenlit, que j'avais eu l'idée de fabriquer des créatures volantes et que pour cela, j'avais dû changer complètement la conception du monde vivant en fabriquant des animaux. Pour inventer un nouveau règne comme je l'ai fait, il y a eu tellement de problèmes à résoudre, que j'avais laissé de côté le problème du vol, en me promettant bien de revenir sur le sujet le plus vite possible, c'est à dire après seulement quelques millions d'années, le temps de mettre au point les premières espèces. Et puis ce n'était pas si facile, j'ai du faire des expériences.

- Les premières expériences de modélisme aéronautique?

- Exactement. De modèles volants, à part les graines de pissenlit, je n'avais vu que des feuilles tomber des arbres en tourbillonnant, on ne pouvait même pas parler de vol. Quand j'ai essayé de faire planer des feuilles en les lançant à la main…

- Vous avez des mains comme tout le monde?

- Voyons mon ami…

- Pardon, je vous prie de continuer.

- Donc en lançant des feuilles cela ne marchait pas du tout, alors j'ai eu l'idée d'associer deux feuilles entre elles par leur pédoncule en faisant une ligature avec un brin végétal et ainsi, non seulement j'ai inventé la première ligature, mais j'ai fait la première tentative de machine volante élaborée… qui ne fonctionnait absolument pas… Certes, il y avait quand même un certain progrès, la "machine" qui ressemblait à une pagaie, tournait seulement dans un seul sens, suivant l'axe des pédoncules, alors qu'avant la feuille seule tournait dans tous les sens. J'avais éliminé un facteur d'incertitude. Pour allez plus loin j'ai ligaturé une troisième feuille perpendiculairement aux deux autres, vous voyez ce que je veux dire?

- Parfaitement, c'était une sorte de planeur simplifié qui devait planer un peu.

- Il a plané très mal au début car il avait tendance à cabrer, j'ai réglé le problème en ligaturant le pédoncule d'une quatrième feuille sur l'avant, il a servi de lest et fixé le centrage au bon endroit. Avec quatre feuilles, j'avais fabriqué le premier modèle réduit volant depuis l'invention de la terre.

- Bravo, c'était bien vu, vous avez eu une démarche logique, avec Gaston nous avions raisonné de la même façon avec notre modèle…

- Vous croyez réellement que personne ne vous a aidé à ce moment là?

- C'était vous qui avez suivi nos travaux et inspiré nos idées?

- Je connais toutes les âmes et il me plaît d'aider les justes quand ils le méritent et à conditions qu'ils fassent l'effort de la réflexion.

- J'espère que vous n'avez pas été déçu de nos résultats…

- J'ai été très satisfait de votre force de volonté et je vous en remercie, c'est le genre de comportement que j'attendais au départ de l'ensemble de l'humanité, mais j'ai bien peur que les derniers exemplaires de votre espèce, dont j'étais si fier, ne finissent un jour dans mon laboratoire, après avoir fait sauter leur planète, à l'intérieur d'un bocal de formol, à coté des dinosaures et autres espèces disparues…

- Vous êtes trop bon… mais dites-moi, comment était votre premier animal volant?

- C'était une libellule assez grande, environ soixante centimètres d'envergure, elle volait magnifiquement bien.

- Vous n'avez pas eu trop de difficultés avec le vol battu?

- Si, rien n'est plus difficile, j'ai du faire des dizaines de prototypes avant d'avoir un résultat correct.

- Après cette première expérience, les autres animaux volants ont-ils été plus faciles?

- Absolument pas, au contraire, plus l'animal est lourd plus c'est difficile, je me souviens qu'avec les ptérodactyles cela a été une horreur…

- Racontez-moi.

- Après la mise au point des insectes et autres invertébrés, j'ai fait des batraciens que je n'aies jamais cherché à faire voler car ils étaient trop lymphatiques, puis j'ai fabriqué des reptiles beaucoup plus nerveux. En laissant libre cours à mon imagination je crois avoir créé avec les reptiles un ensemble animal vraiment intéressant…

- C'est vrai, quand j'étais petit, j'avais été stupéfait de voir dans les livres une infinie variété de dinosaures, je connaissais tous les noms…

- Je suis content qu'ils vous aient plu. Moi, j'étais tellement satisfait de mes reptiles que pendant très longtemps je n'ai cessé de les perfectionner dans toutes les directions possibles et imaginables et justement j'ai fais les ptérodactyles et autres ptérosaures volants. A un moment donné, je disposais d'individus qui n'étaient pas trop gros et qui ressemblaient vaguement à des poulets et c'est avec eux que j'ai conduit mes premières expériences. Contrairement aux insectes pour lesquels j'avais gardé les pattes et rajouté des éléments de vol indépendant, là, j'ai modifié les pattes antérieures en allongeant les doigts pour qu'ils servent de support à la voilure que j'avais prévue. Cela n'a pas gêné spécialement les premiers "volontaires" d'avoir des grandes pattes à l'avant car de toute façon les "normaux" ne faisaient rien de leurs dix doigts, et puis c'était une situation transitoire, et puis je ne demandais pas leur avis…

Fixée sur les doigts, j'avais bricolé une membrane en peau solide et légère, accrochée sur les pattes arrière. J'avais prévu une circulation du sang à l'intérieur avec des petits tuyaux fins, cela permettait l'échange de chaleur, car il faisait assez chaud sur la terre de cette époque à cause des nombreux volcans encore en activité que je n'avais pas encore eu le temps d'éteindre. C'était un temps où j'étais un peu débordé. Bref, cette circulation pour évacuer la chaleur était aussi très importante pour réparer les accrocs en cas d'atterrissage ou de décollage raté. Je n'allais pas m'amuser à réparer moi-même toutes leurs bêtises…

Quand tout cela fut terminé, je suscitais aimablement les premières tentatives de vol et sous le couvert de s'illustrer pour faire avancer la science, je leur demandais gentiment de se jeter dans le vide.

Vous n'allez pas le croire: Aucun des "volontaires" n'a voulu prendre le risque de se jeter du haut d'une falaise pour connaître en premier l'ivresse du vol plané… Ils avaient peur de se casser la figure, les pleutres, les lâches, les poltrons. Ils voulaient des preuves que leurs "atours" étaient fonctionnels. C'était indigne, après tout ce que j'avais fait pour eux, j'étais furieux, mais comment faire?

Quand je pense qu'avec les libellules je n'avais eu aucune espèce de difficultés, il est vrai qu'elles étaient beaucoup moins intelligentes et que j'en avais cassé pas mal au cours des essais…

En somme, déjà, même avec des reptiles, les problèmes psychologiques prenaient le pas sur les "nécessités" de la science, j'avais inventé la notion de caractère et celui des reptiles était mauvais. Je sentis confusément à ce moment là qu'il faudrait que je sois encore plus vigilant si par la suite je créais des bestioles encore plus élaborées…

Vous commencer à me connaître, je ne suis pas un dictateur et dans ce cas précis je n'avais plus aucun pouvoir. Il fallait que je trouve un "truc".

Après réflexion, je pris une décision qu'ils acceptèrent: Ils voulaient bien courir, contre le vent, sur leurs pattes arrières, les bras tendus, pour voir ce qui se passait.

Dès le départ, cela n'a pas été brillant. D'abord, ils s'entravaient dans leurs toiles et puis ils ne couraient pas assez vite. Au début, je n'avais pas mis assez grand de toile et elle n'était pas assez bien tendue parce qu'ils tenaient mal leurs bras et comme personne, pas même moi, ne savait comment il fallait procéder, il ne se passait rien. Après, j'ai augmenté la dimension des toiles, mais c'était encore pire, car pour un rien de vent, les pauvres bêtes se retournaient comme des crêpes et les jours de tempêtes elles ne savaient plus où se mettre pour se protéger. Il a donc fallu que je trouve des solutions pour plier correctement les toiles, sans nuire à la qualité des essais.

Finalement, sous la pression de la défaite annoncée, quelques inconscients ont osé se jeter dans le trou, du haut de la montagne, en fermant les yeux. Les résultats ont été lamentables, les malheureuses bêtes se sont couvertes de ridicule et aucune de leurs tentatives désespérées n'a eu le moindre succès.

A la suite de ces premières velléités, le tableau était navrant: Une vingtaine d'individus, tous différents, tous plus ou moins rapiécés, avec des cicatrices partout et le moral à zéro, erraient dans une sorte de cour des miracles, sauf que les miracles ne s'étaient pas produits. Certains avaient le bec cassé, d'autres n'avaient plus de dents, d'autres encore étaient complètement inutilisables avec des os brisés et j'ai dû leur confectionner des prothèses.

En plus, circonstance encore plus grave, les premiers prototypes se trouvaient parfaitement grotesques, les autres se moquaient d'eux et ceux qui étaient encore célibataires n'osaient plus sortir le soir.

Le fiasco était total. Moi, Dieu, j'étais en échec. Cela ne pouvait pas durer.

C'est alors que j'eus une idée fantastiquement géniale pour sortir de l'impasse et casser la grogne qui s'installait, je devais faire un modèle inanimé, sans cerveau contestataire, un modèle réduit (!) au strict minimum qui saurait leur montrer la puissance de mon talent. Je démontrerais à ces incapables qu'il suffisait de presque rien pour voler.

Alors que je ne disposais jusqu'alors que d'un atelier fabuleusement bien équipé pour faire de la biologie atomique et moléculaire, je décidais de construire dans un coin une annexe primitive dotée seulement d'un outillage simpliste. J'installais dans une soupente sans fenêtre à laquelle une trappe permettait d'accéder par une échelle, une vieille porte sur deux tréteaux et disposais quelques outils à bois sur un râtelier. Je souhaitais rester humble et discret pour crédibiliser le but fixé: Démontrer à ces poltrons imbéciles, mon pouvoir sur la matière à partir de presque rien.

Le défi était simple, je devais fabriquer un modèle de ptérodactyle en bois capable de planer seul sans aide extérieure. Pour cerner le problème, je débutais par un petit modèle en papier, matériau que j'avais inventé pour la circonstance, qui me démontra sans ambages, non seulement la nécessité de la double courbure du profil, mais aussi celle d'un centrage correct par rapport à celui-ci. Les bases du premier modèle sans queue stabilisatrice étaient jetées.

Ensuite un travail long et minutieux sur une structure légère en bois exotique (que j'avais planté pour la circonstance) m'apporta la preuve indiscutable que la forme de cette aile était valide et convenait parfaitement à mes individus réfractaires au moindre effort.

- Vous avez réussi à convaincre les rebelles?

- Absolument, après les démonstrations en vol de ma maquette, je leur ai fait quelques modifications de principe pour les rassurer, je leur ai surtout expliqué l'importance de la vitesse et d'une bonne attitude corporelle et tout a très bien marché. Au bout de quelques temps tous les prototypes savaient voler.

- En somme vous avez créé le premier atelier de modélisme et la première école de pilotage.

- C'est exact et je ne le regrette pas car j'ai utilisé ensuite le même principe pour les oiseaux et les chauves-souris…

- Alors je n'avais pas tout à fait tort avec ma théorie sur la construction de la chauve-souris…

- Vous aviez parfaitement raison, je pense vous avoir suggéré de bonnes idées…

- Ah… c'était encore vous… décidément votre influence est universelle…

- C'est le fondement de mon existence.

- En tout cas, merci pour tout.

- Merci à vous de continuer à être vous-même.

- Je vais essayer.

- Que la paix soit avec vous.

Cette dernière phrase tombait mal, car les derniers feuillets étaient datés du 2 juin 1940…

A cette date, il semble, en raison des événements, que les deux protagonistes de cette aventure se soient perdus de vue...

Ainsi s'achève le journal de Gaston Tramontane.

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