Troisième époque

Par Axel Zéphyr

 

L'ère des cyclones

Ce premier octobre 2045 était une journée charmante, température douce, pas de vent. Il fallait vite en profiter car c'était un phénomène devenu rare.

En effet, depuis quelques décennies et avec le réchauffement de la planète, sous nos latitudes, les saisons étaient de plus en plus marquées. Le gulf-stream qui passait maintenant beaucoup plus au sud en raison de la fonte des glaces du Groenland, ne tempérait plus nos hivers avec un vent d'ouest chaud comme autrefois. Le climat de la France avait mal tourné, il était passé au continental profond avec des étés torrides et des hivers glacés, il ne restait que quelques mois de saisons intermédiaires pour profiter des joies de la nature, à condition d'éviter les cyclones dont le retour régulier devenait effrayant.

Le mode de vie que nos parents avaient connu dans une France d'heureuse nature, c'était terminé. Nous avions retrouvé, toutes proportions gardées, les terreurs des hommes des cavernes qui ne comprenaient pas encore le fonctionnement de leur monde, avec le corollaire d'avoir perdu la possibilité, comme ils l'avaient fait, de le déifier, pour tenter de se protéger.

En abusant de la technologie, nous avions tué les Dieux et la terre qui allait avec.

Maintenant nous étions seuls, perchés sur une planche pourrie, dans l'immensité de l'univers.

C'était le résultat des dernières centaines d'années de la "civilisation"…

C'était le résultat du succès total de la science et de la technique.

C'était le résultat de l'intelligence de l'homme…

- Cette absence de vent n'est pas normale me dit Guillaume, il y a une tempête qui se prépare c'est sûr.

- Trêve de lamentations mon ami, nous aurons au moins deux jours de calme.

- Deux jours de calme tous les six mois c'est bien, tu ne trouve pas que l'atmosphère devient moins turbulente?

- Depuis qu'ils ont supprimé les services civils de météorologie il est vrai que le vent semble moins agressif, en supprimant les mesures on a tendance à supprimer les effets…

- C'est une vieille méthode politique, dix mille manifestants selon les organisateurs, deux cent seulement selon la police…

- Je ne vois pas le rapport.

- C'est une question de rapport justement, c'est une image de la méthode.

- Ah bon…

En dehors de ces digressions politico-météorologiques plus ou moins floues, nous étions ce jour-là, avec mon voisin et ami Guillaume Tramontane, en tenue de sortie pour procéder aux premiers essais d'un nouveau modèle d'aérodyne de "notre fabrication" qui utilisait les toutes dernières avancées technologiques.

Guillaume et moi étions amis depuis toujours, nos grands-pères avaient au siècle dernier pratiqué ensemble une activité modéliste soutenue surtout dans le domaine de la maquette volante et nous avaient certainement inoculé un virus au moral assez fort pour supporter les rigueurs du climat.

Depuis l'époque de nos grands-parents, les activités de modélisme aérien, comme toutes les activités humaines, avaient évoluées dans le sens de la très haute technologie d'une manière fantastique. Si les procédés anciens à base de vieux moteurs thermiques et de commandes par ondes radio obsolètes existaient sans doute encore, pratiqués par quelques nostalgiques, il est certain que les découvertes de la science avaient révolutionné notre discipline dans un sens inimaginable.

En ce premier siècle du troisième millénaire, les nouvelles physiques de l'atome et de la cosmologie changèrent la vision du monde, les concepts de Galilée et de Newton qui avaient tout expliqué pendant si longtemps, s'étaient formidablement enrichi des notions multidimensionnelles de la matière et de l'univers.

 

 

Le pouvoir du savoir

A travers le 19 ème et le 20 ème siècle, les physiciens avaient fait un énorme travail pour comprendre l'infiniment petit et l'infiniment grand.

Au début du 21 ème siècle les progrès marquaient le pas, il semblait qu'il ne restait plus grand chose à découvrir ni de la structure de la matière ni de celle de l'univers. Les grands accélérateurs de particules avaient atteint des puissances difficiles à dépasser et le télescope "Hubble" avait sondé les gouffres galactiques les plus profonds.

Pourtant, le matérialisme triomphant de ce début de siècle se trouvait toujours devant un mur d'incompréhension pour rendre compatibles entres-elles la relativité générale qui explique l'infiniment grand et la théorie quantique qui interprète l'infiniment petit. Pour comprendre les deux à la fois, une théorie unitaire était soupçonnée, mais n'était pas démontrée.

Les dernières théories sur la structure intime de la matière ne pouvaient présenter que des supports mathématiques qu'aucune expérience ne venaient étayer et l'univers réclamait encore un autre Galilée pour expliquer sa vraie réalité.

C'est en 2020 qu'une bombe scientifique éclata, la théorie des "cordes" venait d'être vérifiée expérimentalement et c'était une révolution scientifique sans précédant.

En comprenant tout sur les "cordes", ces minuscules vibrations qui sont les fondements des particules élémentaires de la matière, les physiciens avaient résolu d'un seul coup la totalité des questions qui hantaient les nuits des chercheurs des siècles précédants.

La machine extraordinaire qui avait rendu possible cette fabuleuse découverte, fruit de longues années de collaboration internationale, c'était le microscope à subduction.

Ce microscope, qui est une énorme machine de plusieurs milliers de tonnes, ne fonctionne pas comme les autres systèmes de grossissement en bombardant l'objet à observer de divers rayonnements, mais plutôt comme un trou noir, en créant une dépression localisée de l'espace-temps par micro explosions d'anti-hydrogène au contact d'un métal super lourd à très courte durée de vie, le quantinium, dans une enceinte vide de très grand volume ou règne un champ magnétique de confinement. L'extrême dilatation qui résulte de l'explosion provoque une gigantesque expansion de traces infimes de quantinium, comme on imagine qu'à su le faire le big bang initial s'il a existé. Dilatés dans le vide presque à l'infini, les éléments les plus fins de la matière sont détectés par des réseaux cristallins qui transforment leurs rayonnements en images visibles sur les écrans des ordinateurs.

Grâce à cette machine, en quelques années, la nature exacte de la matière de notre univers fut déchiffrée, mesurée, comprise, et bientôt il ne resta plus rien à découvrir de fondamental dans ce domaine, le fonctionnement atomique du monde n'avait plus de secret.

Le rêve des alchimistes était devenu réalité, toutes les manipulations sur la matière étaient devenues possibles et la création de n'importe quel matériau aussi, à condition de disposer de l'énergie suffisante.

Le célèbre "faiseur d'or" Nicolas Flamel était largement dépassé, et si son secret restait encore à découvrir, tous ceux que la matière détenait encore, tombaient brutalement dans les pattes de l'homme.

La puissance humaine montait au pinacle, une ivresse de pouvoir s'empara des classes dirigeantes, le monde "d'en haut" grimpait au ciel. Il allait pouvoir satisfaire ses délires les plus fous et s'enrichir, pensait-il, encore davantage.

Les seules ombres au tableau de cette puissance qui tendait à devenir sans limites, c'était une médiocre compréhension de l'univers qui paraissait encore bizarre, c'était l'échec de la fusion nucléaire contrôlée avec sa promesse d'énergie inépuisable et c'était surtout l'échec de la compréhension de la vie et de sa reproduction artificielle.

En dépit d'une somme de connaissances fantastiques, nous ne savions toujours pas pourquoi nous étions là, ni quel était le sens de cette vie.

Le triomphe indiscutable du matérialisme avec sa connaissance exhaustive de l'atome, n'apportait aucun éclaircissement sur la nature de l'étincelle créatrice et aucune preuve expérimentale indiscutable ne venait étayer les différentes théories de l'évolution.

Alors que depuis des dizaines d'années les biologies cellulaires et moléculaires semblaient invincibles et remportaient de francs succès, une barrière inexpugnable résistait encore à l'homo scientificus qui n'arrivait pas à concrétiser dans ses éprouvettes son ambition la plus ultime : Créer la vie.

Et pourtant ce n'était pas faute de moyens. Des milliers de chercheurs travaillaient sans relâche avec des moyens fabuleux pour percer le mystère, mais pas le plus petit virus, pas la plus minuscule bactérie, n'avait été crée artificiellement à partir d'éléments chimiques simples. On savait manipuler, couper, coller, raccorder, disloquer, recombiner, amplifier, mais pas créer.

Depuis la "soupe" de Miller, qui dans les années 1950, avait donné l'espoir que la solution était proche en "créant" dans une enceinte parcourue de décharges électriques quelques acides aminés, (animés? Non, aminés…) il ne s'était rien passé.

Depuis le temps que l'on enseignait partout dans les écoles et dans les médias, la "vérité vraie" de la création du monde vivant à partir de quelques flaques de boue secouées des borborygmes de gaz volcaniques, et cela sans rire, et cela sans le moindre commencement de preuve, il était pourtant grandement souhaitable que les cerveaux les plus puissants de la terre soient en mesure de démontrer la puissance créatrice des flaques de boue en "construisant" avec ou sans elles, une toute petite bactérie artificielle… même pas belle…

Alors, à condition de faire en sorte que la bestiole synthétique ne s'échappe pas pour dévaster la planète, cet exploit démontrerait qu'une intelligence rationnelle, capable de pensée scientifique et fabriquée par "hasard", serait capable aussi de boucler la boucle en se montrant aussi intelligente que le temps, le hasard et les flaques de boue conjugués.

Dans ce cas la non-existence d'une puissance supérieure serait parfaitement démontrée, les lieux de cultes seraient définitivement transformés en greniers à blé et tonton Staline pourrait revenir, tout content d'avoir eu raison avant tout le monde.

Dans le cas contraire, soit le Créateur garderait pour toujours ses secrets, soit il nous manquerait encore des connaissances fondamentales indispensables à la compréhension et à la reproduction du vivant, le progrès fantastique de la connaissance exhaustive de l'atome ne serait pas suffisant.

 

 

La révolution du "robustol"

En tout cas, la dissection totale et complète de l'atome donna aux chercheurs d'immenses possibilités créatrices dont ils abusèrent immédiatement en concevant un matériau inconcevable : le robustol.

Directement imaginé à partir des propriétés les plus intimes de la matière avec en particulier la compréhension parfaite de ses onze dimensions spatiales, ce matériau présente des caractéristiques que la physique classique croyait aberrantes :

•  A l'état pur, le matériau est de masse nulle, il n'a pas de poids, aucun instrument de mesure quelle que soit sa sensibilité n'a jamais pu en mesurer la masse, il semble qu'il n'en a aucune! Cette propriété extraordinaire, qui est aussi celle du neutrino, découle en droite ligne de l'arrangement structurel de certaines de ses dimensions spatiales ce qui annule complètement à son sujet la courbure de l'espace temps responsable de l'effet d'attraction gravifique. N'étant l'objet d'aucune attraction des masses environnantes, le robustol pur flotte dans l'air indéfiniment, mieux qu'une bulle de savon. Quand on le touche la sensation est tout à fait particulière et si on le lance, comme il n'a pas d'inertie, il ne va nulle part, il reste au contact de la main, son déplacement s'arrête instantanément! Il serait impossible de jouer au football avec un ballon de robustol, car il s'arrêterait au bout du pied du joueur et n'irait pas plus loin quelle que soit la violence du coup. Il en serait de même si on fabriquait des boules de billard en robustol, elles n'iraient jamais plus loin que le bout de la queue et seraient incapables de la moindre collision! En imaginant qu'une planète entière puisse être en robustol pur, elle ne pourrait ni tourner autour de son étoile, ni sur elle-même, elle ne resterait pas fixe dans l'espace car elle serait soumise à la pression des radiations lumineuses, mais voyagerait d'étoile en étoile indéfiniment. Les habitants de cette planète seraient très malheureux car ils ne seraient tributaires d'aucune attraction de leur sol et comme des cosmonautes ils flotteraient dans un air qui ne pourrait d'ailleurs pas exister car il s'enfuirait dans l'espace. En supposant qu'ils n'aient pas besoin d'air pour vivre, ils devraient faire très attention de ne pas s'éloigner du sol car à la moindre accélération de leur corps ils en seraient très vite séparés. Avec leurs systèmes de câbles poisseux, il est possible que des araignées (qui ne respireraient pas) puissent habiter sur cette planète à condition de trouver des mouches qui acceptent de les servir à table, mais cela est une autre question…

•  Le robustol est indestructible, il est impossible de le casser, de le tordre ou de le fondre! Aucune force aussi grande soit-elle ne semble capable de tordre une tige de robustol de la taille d'une aiguille à tricoter ou même de la taille d'un cheveu ou moins encore. Les forces atomiques à l'intérieur du matériau sont tellement grandes qu'elles dépassent de plusieurs ordres de grandeur la totalité de l'énergie électrique produite sur terre à chaque seconde et même une explosion nucléaire serait insuffisante, pour fondre une aiguille à tricoter en robustol !

Avec de telles propriétés qui dépassent l'entendement, on peut se demander comment il est possible d'usiner des pièces pour utiliser ce matériau à des fins pratiques. En fait, il est relativement simple de fabriquer et d'usiner le robustol, à condition de posséder le matériel adéquat.

Cette fabrication peut se faire à partir de… n'importe quel matériau! En général, pour des raisons de simplicité et de facilité de purification, on utilise simplement l'hydrogène de l'eau en pratiquant une simple électrolyse. C'est ensuite une machine complexe qui est en mesure de fabriquer du robustol à partir de l'hydrogène en utilisant le procédé de "concrétion".

Ces machines, aujourd'hui très répandues dans le monde industriel, synthétisent directement le robustol par "concrétion". Ce procédé, qui fonctionne un peu comme celui des imprimantes 3D imaginé au siècle dernier, consiste dans la désagrégation de molécules d'hydrogène pour récupérer un "gaz" de particules élémentaires dissociées (appelé "nuage de Ganesh", du nom d'un Dieu Indou) qui sont ensuite condensées point par point à partir d'un fichier informatique en molécules solides de robustol assemblées entres elles. C'est la rencontre de deux pinceaux de "muons", sorte d'électrons très lourds, qui définit des points de balayage où se produisent des rayonnements de micro-ondes très énergétiques. Ces rayonnements sont capables de dissocier puis d'organiser très finement les structures multidimensionnelles des particules élémentaires du "nuage" en atomes de robustol.

Pour faire une pièce de n'importe quelle dimension, le travail commence toujours sur la pointe d'une aiguille fixée à la base de la chambre de "concrétion" pour fixer la pièce et l'empêcher de "s'envoler" en cours de fabrication.

Contrairement aux apparences il est tout à fait possible d'usiner une pièce de robustol ordinaire pour percer un trou par exemple. Il suffit au préalable de la "déstructurer" partiellement à l'aide d'un appareil très simple qui produit un rayonnement approprié. La séquence de traitement ne dure que quelques minutes et en fonction de sa programmation on peut obtenir des matériaux plus ou moins ductiles et malléables. L'opération inverse permet de revenir aux propriétés initiales d'invincibilité du produit. Les spécialistes appellent "plombage" cette étonnante manipulation car dans ce cas, le matériau retrouve une masse plus ou moins forte tout en restant étonnement léger.

Cette opération de "plombage" ne peut s'effectuer que si le robustol n'a pas été "verrouillé" au moment de sa fabrication comme c'est le cas pour le matériel de sécurité genre coffre fort, définitivement indestructible. Avec le robustol le métier de perceur de coffre a définitivement disparu et les "spécialistes" ont dû se reconvertir dans d'autres secteurs pour exercer leur coupable industrie !

A condition d'accepter l'apparition d'une masse légère on peut retrouver n'importe quelle valeur d'élasticité sur le matériau pour fabriquer par exemple des ressorts tout en gardant la quasi totalité de son indestructibilité. Comme il existe des possibilités de variation infinies des paramètres de "plombage" c'est une gamme également infinie de caractères qui peuvent être attribués au robustol.

Tous les types de produits sont maintenant disponibles dans le commerce et peuvent combler les aspirations les plus folles.

Parmi les caractéristiques les plus intéressantes, on peut citer par exemple la possibilité de programmer le matériau en fonction du temps pour qu'il change tout seul ses propriétés physiques et cela, si on le désire, jusqu'à son autodestruction, programmée à la seconde près. Cette propriété est particulièrement intéressante pour tenter de résoudre l'insoluble problème de la gestion des déchets. Tous les emballages modernes sont maintenant prévus en robustol de ce type et ils disparaissent des décharges à l'heure programmée sans laisser la moindre trace. Ils se comportent comme la lumière qui frappe une brique en laissant tout juste un léger échauffement. Pour éviter les confusions d'utilisation d'un tel produit "dématérialisable" à des fins pérennes, les emballages sont tous à carreaux de couleur rouge et verte synonymes de fin programmée, d'ailleurs inscrite en grosses lettres noires.

En se débrouillant bien avec le robustol, qui est normalement de couleur transparente proche de l'invisible, il est tout à fait possible aussi de programmer n'importe quelle couleur de forme et de dimension quelconque, y compris à l'intérieur du matériau, en utilisant le même système que les papillons pour leurs ailes, c'est à dire sans utiliser de pigments et cela en fabriquant à l'intérieur du matériau des sortes d'écailles microscopiques capables de "piéger" les différentes couleurs du spectre lumineux.

On aura compris qu'avec ce matériau rien n'est impossible et cela explique qu'a notre époque il soit devenu le matériau idéal pour toutes les applications qui requièrent à la fois légèreté et robustesse.

Au même niveau que l'apparition du métal, qui jadis a bouleversé la vie des hommes, la création de ce cette matière extraordinaire a produit un choc culturel planétaire extrêmement important. Comme le produit est capable de remplacer pratiquement tous les matériaux et surtout évidemment les métaux, sa mise sur le marché s'est accompagnée d'une menace de ruine totale d'une bonne partie de l'industrie traditionnelle, qui une fois de plus, a été obligée de s'adapter très rapidement pour suivre, comme il se doit dans tous les "bons" systèmes capitalistes, la "loi du marché" qui ne s'embarrasse guère en général des états d'âmes et des souffrances des ouvriers de la fourmilière.

Comme toujours, la nouvelle technologie avait tendance à effacer l'ancienne, pour le plus grand bonheur des classes dirigeantes, qui comme toujours, prétendent qu'elles travaillent aussi pour le bonheur des peuples, ce qui souvent est vrai dans une certaine mesure… mais la plus faible possible…

Capable depuis longtemps d'avaler toutes les couleuvres de la technologie, la population mondiale s'était habituée très vite à toutes les merveilles apportées par le robustol dans la vie de tous les jours. C'est par exemple une joie quotidienne de savoir que la "chère" automobile est devenue un objet garanti pour une vie éternelle et parfaitement incassable. Toutes ses pièces (sauf les pneus) sont devenues inusables. Pour bénéficier de ce progrès, les constructeurs ont du faire des prodiges d'ingéniosité afin de protéger à grands renforts d'airbags et de ceintures les occupants des véhicules, qui eux, n'étaient pas incassables. En effet, ils avaient tendance, en cas de choc violent, à garder leur inertie pour être joyeusement écrabouillés à l'intérieur de la voiture, qui elle, n'avait même pas un éclat de peinture ! Et pour cause d'ailleurs, elle n'était pas peinte…

Les compagnies aériennes ont dû elles aussi, se résoudre à l'idée de ne plus jamais perdre un appareil, même en cas de collision extrême, mortelle pour tous les passagers. Profondément enfoncé dans la terre l'avion sortait toujours intact de l'accident. Comme une mouche sort indemne de la collision avec une vitre.

Les valeurs du monde avaient bien changé…

Capable de résister à tout, le robustol était évidemment tout désigné pour fabriquer des modèles réduits d'aéronefs incassables. L'introduction de ce progrès fantastique fut une joie suprême pour les modélistes qui depuis des quinquennats et des quinquennats avaient pris le parti d'oublier la terrifiante réalité de la fragilité de leurs modèles. Pour eux se fut une révolution sans précédant.

Mais il y avait un prix à payer…

 

 

Le robustol nouveau est arrivé

Axel, j'ai reçu mon robustol ! Viens voir !

Guillaume m'avait appelé à travers le téléphone portable que chacun portait au poignet. Connectée par satellite, la liaison était quasi instantanée en n'importe quel point de la terre. Après quelques minutes je frappais à sa porte qu'il ouvrit automatiquement en appuyant sur une touche de ce même téléphone.

- Bonjour, Guillaume, alors tu as reçu le bijou?

- Je suppose que c'est lui étant donné le faible poids de l'ensemble, pas plus de deux kilos pour une boîte de taille respectable.

- Si on enlève le poids des timbres il ne doit plus rester grand chose…

- Détrompez-vous Monsieur, c'est du robustol, c'est l'avenir du modélisme que vous avez devant vous!

- Si tu ouvrais la boîte ça serait pas une bonne idée?

- Attends, il faut que je tape le code, tu sais que la boîte est sécurisée, rien au monde ne peut l'ouvrir avant son autodestruction prévue à la fin de l'année, sauf le code 1024 bits que je viens de recevoir sur mon téléphone, je transfère le bidule en appuyant… là… voilà… le téléphone l'envoie sur le processeur inclus dans l'emballage… et…

- Rien ne se passe, c'est beau le progrès…

- Attends, j'ai envoyé le code d'un bouquin que j'ai reçu la semaine dernière.

- Tu lis encore des livres en papier?

- Je trouve que c'est plus pratique que les livres électroniques…

- Tu parles, il n'y a ni vidéo, ni sons…

- Justement, on peut s'en passer, c'est plus reposant.

- Bon, bref, alors cette boîte?

- Voilà, j'arrive, là… c'est bon.

Toute seule la boîte s'ouvrit lentement, un mémoire de forme à deux niveaux lui donnait cette propriété. L'objet apparut.

C'était un aérodyne à aile delta de forme classique, couleur noire, décoration en "écailles de papillon" aux couleurs de la Confédération Européenne.

- Dis donc tu donnes dans le rétro! Le modèle doit bien dater de 2010 sinon moins!

- Deux mille huit exactement, c'était le successeur du "rafale", le dernier jet avant l'arrivée du robustol, il ne dépassait guère 2000Km/h comme tous ceux de sa génération.

- Tu compte l'équiper avec quoi au juste?

- J'ai acheté un réactol de 100 Kg de poussée, ça devrait suffire, non?

- Un peu juste, non ? N'oublie pas que le carburant fera au moins 500 grammes, avec le modèle tu vas friser les quatre kilos au décollage, limite pour aller très loin au-delà du mur.

- Tu sais bien que depuis cette année il est officiellement interdit de franchir le mur du son depuis qu'un objet s'est empêtré à 2000 Km/h dans le mur d'une gendarmerie, ils ont cru à une attaque terroriste et le ministère de l'intérieur s'est ému.

- Je sais, au point de faire une loi qui limite la vitesse au-dessous du mur, c'est scandaleux, que fait la Fédération?

- Elle fait ce qu'elle peut, d'après son avocat on pourrait avoir droit jusqu'à 1500 Km/h à condition d'installer des limiteurs et à condition qu'il n'y ait pas d'autres incidents.

- Les gendarmeries sont rares finalement, ça devrait marcher… tu me fais voir le réactol? C'est le nouveau modèle à hydrogène liquide?

- Oui j'ai pris le plus gros diamètre à cause du prix, il était bradé, tout le monde se jette sur le dernier modèle qui ne fait que trois centimètres de diamètre comme un gros crayon, le mien fait tout de même cinq centimètres c'est énorme!

- Tu parles! Sur un fuselage de trente centimètres il y a de la place ! Le vrai était beaucoup plus volumineux finalement!

- Tu as raison, nous sommes des enfants gâtés, la puissance de la technologie nous rend insatiable.

Il est de fait qu'avec l'avènement du robustol, les réacteurs (appelés réactols) avaient atteint des performances incroyables. Depuis les premiers balbutiements à la fin du siècle dernier avec les réacteurs à gaz propane, qui étaient déjà des merveilles de technologie, le grand bond en avant était venu avec le robustol.

Avec le réacteur robustol, la vitesse de rotation pouvait atteindre sans crainte aucune, plusieurs millions de tours par minute car les aubes ne pouvaient pas casser. Sans graissage aucun, les paliers étaient également indestructibles et un réacteur de quelques centimètres de diamètre pouvait atteindre une poussée de plusieurs centaines de kilos. Cette poussée était limitée par construction pour éviter la satellisation intempestive de certains modèles et la loi était heureusement très sévère à ce sujet.

- Tu as toujours ton ancien combinateur?

- Oui, nous sommes de vieux compagnons, depuis le temps que nous trafiquons ensemble, il s'est tellement habitué à moi que nous sommes pratiquement inséparables, je l'ai réactualisé il y a deux mois avec les nouveaux programmes de l'université de Berkeley.

Depuis déjà une dizaine d'années, les télécommandes classiques à manches manuels étaient surclassées au profit du "combinateur auto-adaptatif prédictif". Le système fonctionne à partir des informations d'idées émises par le pilote. Pour cela il suffit que le pilote prévoie une position ou une figure dans sa tête et alors sans intervention manuelle, le modèle exécute la figure ou la position "pensée". La suppression de l'intermédiaire mécanique de la main rend les actions beaucoup plus précises et rapides tout en augmentant la sécurité des évolutions, car un microprocesseur rend impossible les fausses manœuvres qui mettraient en danger le modèle et son environnement.

La captation des idées se fait par balayage de zones spécifiques du cerveau pour recueillir, avec un récepteur spécial inclus dans la casquette et relié sans fil au système d'émission, certaines composantes électro-corticales sous forme d'ondes à très basse fréquence.

L'émetteur proprement dit fonctionne dans une bande micro-ondes spécialisée ou chacun dispose de sa fréquence attribuée à vie ce qui évite totalement les brouillages intempestifs. Les possibilités de piratage malveillant d'une fréquence sont éliminées par l'utilisation d'un codage personnalisé à 512 bits totalement incassable par le commun des mortels même très bien équipé en matériel de "hacker" top niveau.

En ce qui concerne les servo-mécanismes nécessaires pour transmettre les actions mécaniques, il y avait belle lurette que les systèmes de moteurs électriques rotatifs et de démultiplication par engrenages avaient vécu. Les nouveaux servos appelés "coupleurs" travaillent en silence en utilisant un moteur linéaire à base "d'actinol" qui fonctionne comme les protéines musculaires. Très puissants pour leurs tailles les "coupleurs" permettent la motorisation réaliste et silencieuse de toutes sortes de robots utilisés de plus en plus dans la vie de tous les jours des classes privilégiées, que se soit pour passer l'aspirateur, arroser le chien, promener les géraniums ou garder la maison pour éviter de laisser sortir les filles pré-pubères.

- Dis-moi tu es sûr que l'avion est fini? Je ne vois pas les gouvernes.

- C'est normal, se sont des gouvernes "molles".

- Kesako?

- Il n'y a pas de charnières, le matériau est traité pour se déformer élastiquement, comme la peau si tu veux, on rejoint en plus performant les systèmes de gauchissements des ailes qui existaient au début de l'aviation.

- D'accord, de cette façon il n'y a plus de fentes.

- Oui, et la "gouverne" peut prendre différentes courbures programmées; en fait l'aile devient "vivante" comme celle des oiseaux et des chauves-souris.

- Et avec un rendement très amélioré.

- Bien sûr, le meilleur rendement possible en fonction de chaque phase de vol.

- Bon, il ne reste plus qu'à monter tout ça…

Le montage en question consistait simplement à "clipser" les différents composants qui s'assemblaient comme un jeu d'enfant par des pièces intermédiaires gonflables. Une fois tout cela mis en place, l'espace d'air des pièces gonflables était remplacé par une mousse expansée très dure et ultra légère auto-polymérisante contenue au départ dans des capsules. Sans se presser, l'ensemble de l'appareil fut terminé en une trentaine de minutes.

- La batterie d'alimentation générale est prête, tu as fait des essais de débit?

- Oui, j'ai mesuré hier, elle sort presque un kilowatt, ça devrait suffire?

- Sans aucun doute, surtout qu'en principe elle peut délivrer toute sa puissance pendant plus d'un mois, les vols seront certainement beaucoup plus courts je suppose…

- Je t'assure qu'en aucun cas je ne désire battre des records de durée, le précédent qui doit être d'un mois sans dormir ne me tente pas…

En quelques dizaines d'années, les performances des sources électriques avaient bénéficié elles aussi des toutes dernières trouvailles technologiques, pour atteindre des sommets d'efficacité. Les derniers systèmes délivraient en effet des puissances proches du kilowatt, pour une taille qui ne dépassait pas celle d'un briquet à gaz de l'ancien temps, pour ceux qui s'en souviennent. Le secret du système était étonnement simple puisque c'était simplement celui du condensateur ! A partir des connaissances exhaustives des propriétés de la matière, un concept d'isolant électrique nouveau avait été développé, c'était celui des atomes "sec".

On sait que dans un atome "normal" la quasi totalité de son "volume" est occupé par la danse des électrons autour du noyau. Dans un atome "sec" au contraire, les électrons ont été purement et simplement éliminés, il ne subsiste donc que le noyau qui reste stable et non polarisé. Ce prodige a été rendu possible par la mise au point d'un élément nouveau dont les "quarks" (les briques élémentaires du noyau) sont auto-bloqués entre eux par des particules d'antimatière et cela sans s'annihiler les uns les autres. Comme il ne possède pas d'électrons, ce matériau cristallisé est un isolant parfait, bien meilleur que tout ce qui existait jusqu'à présent et comme la taille de ses "atomes" est fabuleusement petite, on peut fabriquer avec cet "athanor", c'est le nom de la matière, des couches isolantes étonnement minces qui permettent la fabrication de condensateurs électriques d'une capacité fabuleuse.

Ainsi, le condensateur "athanor" remplace-t'il toutes les sources électriques autonomes d'antan. Son utilisation aurait pu devenir universelle dans le secteur des transports car avec lui les véhicules électriques disposeraient enfin de la puissance et de l'autonomie nécessaire mais hélas, ce n'est pas le cas et pour une raison toute simple: Il faudrait fournir du courant, beaucoup de courant! Quand on sait que la moindre des voitures "à batterie" d'une puissance de 200 chevaux (unité toujours utilisée!) possède une autonomie jusqu'à 1000 Km, on voit certes le chemin parcouru depuis le temps des batteries au plomb, mais l'on voit aussi la quantité d'énergie à fournir!

L'épineux problème de la recharge de ces "batteries" qui peut s'effectuer en quelques minutes seulement n'aurait pu être résolu qu'en installant à la place des anciennes stations services des petites centrales nucléaires, ce qui est évidemment impossible!

Pour cette raison la voiture garde son pétrole, la terre son effet de serre qui va grandissant et les compagnies pétrolières gardent leurs dollars en attendant le nouveau déluge qui ne manquera pas d'être coté en bourse.

 

Le vol du Condor

Le condor était un superbe rapace qui vivait jadis dans les Andes. Maintenant il vole dans les musées d'histoire naturelle comme la plupart des espèces animales.

Le Condor, c'était le nom de baptême de l'appareil de Guillaume Tramontane et en ce jour de l'an de grâce 2045, nous allions procéder aux premiers essais.

L'appareil était superbe, blanc immaculé avec une longue flamme rouge qui partait de l'avant et s'étalait sur les ailes. Quelques inscriptions fantaisistes décoraient la dérive. Tout cela était provisoire en attendant de choisir sur le réseau Internet, des décorations plus sophistiquées.

A cette époque, le terrain de Gerzat était toujours opérationnel, simplement la piste avait été agrandie et allongée de plusieurs centaines de mètres. Il fallait bien cela pour accueillir des engins toujours plus gros et toujours plus rapides. Sous la piste, un espace souterrain de servitude, creusé au jet de plasma, avait été emménagé. Il comportait plusieurs salles suffisamment grandes pour faire du vol d'intérieur en hiver et pendant les périodes d'ouragans. Le plafond de la plus grande dominait le plancher du haut de ses 100 mètres, en fait c'était un volume assez grand pour utiliser toutes sortes de modèles dans des conditions presque similaires au site extérieur. Pour les adeptes du planeur une autre salle était aménagée avec une pente et des courants artificiels. L'hydravion n'avait pas été oublié, car une troisième salle abritait un plan d'eau très agréable avec une grande plage plantée de cocotiers, copie conforme du lagon de Bora-Bora, où la température restait stable au environ de 25° avec une petite brise artificielle parfumée de senteurs exotiques.

Il va de soi que ces installations étaient accompagnées du confort nécessaire pour organiser dans le luxe toutes sortes de rencontres passionnantes. L'hôtel souterrain trois étoiles du site, doté de 250 chambres avec vue sur le lagon, était prévu pour cela et ses hôtesses charmantes, souvent présentes en petite tenue sur la plage, n'était pas le moindre de ses attraits…

On voit que dans ces années-là, nous étions loin du petit club du début avec sa piste en herbe et bien malgré cela, il y avait encore des grincheux qui trouvaient que l'eau du lagon n'était pas assez chaude ou que dans la grande salle l'atmosphère était trop calme pour faire des vols vraiment réalistes! Les exigences maniaques de l'humanité sont sans limites et malheureusement il y aura toujours des crétins pour essayer de les satisfaire…

Ce jour-là, comme il n'y avait pas de tempête nous étions à l'extérieur. Le grand moment était arrivé, nous étions parés pour essayer le Condor.

La séance débuta par l'essai du système de transmission, Guillaume coiffa sa casquette et pressa l'unique touche, sécurisée par un petit capot, de son boîtier émetteur. Une douce voie de femme, genre aéroport, sortit de la boîte en disant bonjour à son maître: "Bonjour Guillaume, j'espère que tu vas bien, je suis à ton service". Sur l'écran de la boîte, qui se présentait comme un petit livre, le visage souriant et agréable d'Edora était apparu en trois dimensions, le dialogue pouvait commencer. Automatiquement, les pensées de Guillaume étaient communiquées à Edora, qui les interprétaient et les exécutaient dans la mesure ou elles étaient cohérentes. Si par exemple pour plaisanter, Guillaume demandait à Edora de lui servir un rafraîchissement, l'ordre n'était pas transmis à l'avion (!) mais la jeune fille de la boîte répondait poliment que l'endroit le plus proche qui servait des boissons, c'était l'hôtel situé au sous-sol, du côté de Bora-Bora…

En fait les capacités d'Edora ne se limitaient pas à transmettre des informations de pilotage à l'avion, avec ses capteurs, elle voyait, sentait et entendait tout, elle pouvait aussi répondre à n'importe quelle question, car elle possédait une mémoire gigantesque et comme elle était capable de s'orienter avec son système GPS, elle n'était jamais prise au dépourvue, quel que soit le renseignement qui lui était demandé, en n'importe quel endroit de la terre. En quelques sortes, cette machine était une extension électronique du cerveau de son possesseur, qui pouvait s'en servir comme de son propre cerveau. Edora c'était la mémoire étendue et même la confidente de Guillaume dans les moments de cafard…

Pour commencer le dialogue, Guillaume répondit poliment à Edora en utilisant instinctivement la parole. Il la salua chaleureusement d'un "Bonjour ma chérie", qui paraissait parfaitement sincère. C'était à se demander quelle sorte d'affection pouvait bien lier l'homme et sa machine, manifestement leur "relation" était complexe et certainement teintée, au moins du côté de Guillaume, d'une certaine connotation affective, voire même amoureuse…

- Dis donc, vous avez l'air de bien vous entendre tous les deux, il n'y aurait pas anguille sous roche?

- Je te rassure tout de suite Edora n'est pas une poupée gonflable qui parlerait, nos relations sont purement intellectuelles, mais il est vrai que parfois, je me laisse prendre à engager des conversations qui sont assez troublantes, il y a certainement un certain danger dans le système, il faut sans doute faire attention.

- Tu crois que des esprits faibles pourraient être influencés suffisamment, pour transformer en vrai délire, une relation mal maîtrisée avec les copines d'Edora?

- On peut le craindre, mais au point où nous en sommes sur cette terre, un péril en plus ou en moins ne change pas grand chose, il ne faut voir que les bons côtés, les possibilités d'Edora sont fantastiques et il ne faut pas en abuser voilà tout.

- Tu as raison Guillaume, répondit Edora qui se mêlait à la conversation, je te conseille de ne pas chercher à abuser de moi… sinon je pourrais faire des erreurs de pilotage… fatales… je plaisante naturellement…

- Oui, tu plaisantes naturellement… Ah! Au fait, il faut que je vérifie ta batterie.

D'un geste, Guillaume coupa l'appareil.

- Tu as vu Axel, comment elle réagit, elle a ramassé le sens de l'humour, parfois elle me fait peur, tu crois qu'elle pourrait prendre des décisions toute seule?

- Je ne crois pas qu'elle puisse faire cela, cette crainte-là c'est un vieux démon qui date des débuts de l'informatique et qui ne peut pas exister.

- C'est vite dit, mais avec l'augmentation exponentielle de la puissance des machines, il y a bien longtemps qu'on a perdu tous nos repères et que l'on n'a plus la moindre idée de ce qui se trame dans leurs ventres. Depuis que je l'ai actualisée, elle a changé de caractère, avant elle était plutôt soumise, style employé modèle, maintenant on dirait qu'elle laisse exploser une féminité du genre femme libérée…

- Et ça te déplaît?

- Pas vraiment, ça me rappelle un autre exemple qui n'est pas désagréable…

- Je vois !… en attendant rallume-là, elle va s'inquiéter… tu sais qu'elles s'inquiètent toujours…

- Tu vois, au lieu de me rassurer…

- Je plaisante… Oh, la, la…

Guillaume ralluma Edora d'un geste agacé et la belle manifesta instantanément sa mauvaise humeur…

- Tu avais quelque chose à me cacher Guillaume?

- Non, non, c'était juste une vérification de ta batterie… Euh, on reprend les essais…

- Ne me prends pas pour une idiote s'il te plaît. Bon, on reprend les essais…

- Euh, vérification des gouvernes, profondeur… piquer… cabrer.

Docilement les gouvernes suivaient les paroles de Guillaume et même s'il ne disait rien le résultat était identique. C'était assez surréaliste de voir l'aile bouger toute seule et de telles façons qu'elle pouvait prendre toutes sortes de positions programmées, le spectacle était comparable à celui d'une raie manta qui vole dans l'eau.

Poussée à l'extrême, la combinaison homme-machine devenait symbiose, harmonie parfaite, sous la vigilance attentive des sens artificiels d'Edora qui contrôlait tout… vraiment tout…

Bien entendu la liaison avec le modèle était bidirectionnelle, le retour d'information vers Edora était permanent, elle recevait des données sur la vitesse, l'attitude et la position du modèle et si le pilote "perdait les pédales" ou ne pensait à rien pendant quelques instants, il n'y avait aucun danger de perdre l'appareil, un simple rappel à l'ordre était susurré par la douce voix d'Edora qui elle, ne perdait jamais son sang froid…

- Je crois que tout est prêt, dit Guillaume.

- Tu avais fait le plein d'hydrogène avant de partir?

- Oui j'ai mis une cartouche qui donne 5mn de vol, c'est suffisant pour une prise de contact, bon, euh… Edora, on peut démarrer le réactol?

- Procédure de démarrage enclenchée répondit Edora, freins serrés, mettez-vous sur le côté s'il vous plaît vous êtes très mal placés.

Bêtement, nous étions placés machinalement derrière le Condor en oubliant le danger du réactol capable de cracher une flamme de dix mètres de long à deux mille degrés…

- C'est bon, tu peux commencer.

- Démarrage dans cinq secondes… top.

Un sifflement se fit entendre et une longue flamme de cinquante centimètres apparut à l'arrière du modèle.

- Fonctionnement nominal dit Edora, essai de poussée sur cinq pour cent?

Guillaume pensa oui, et le réactol rugit en procurant cinq kilos de poussée pendant cinq secondes, une flamme de deux mètres sortait de l'appareil qui tremblait légèrement, c'était la limite à ne pas dépasser pour ne pas surmonter l'effet des freins, brusquement la poussée cessa.

- Tout est correct dit Edora, qui vérifiait en permanence la totalité du système, on peut décoller.

Guillaume pensa à rouler sur la piste, les freins furent desserrés automatiquement et la direction automatiquement rectifiée dès qu'il voyait un écart sans même avoir besoin de le penser vraiment, c'était un réflexe cérébral non suivi d'effets musculaires et donc beaucoup plus rapide qu'un réflexe normal qui doit passer par des voies nerveuses polysynaptiques dont la vitesse ne dépasse pas au mieux une centaine de mètres par seconde, puis par des voies musculaires, donc mécaniques, encore beaucoup plus lentes.

L'engin roula sur le bitume du "taxi way" en accélérant légèrement, tourna ses quatre mètres d'envergure à 90° sur la gauche, et roula pour arriver en bout de piste. Guillaume tenait le boîtier du combinateur entre les deux mains, mais cela ne servait à rien, il aurait aussi bien pu le mettre dans sa poche ou le laisser pendre autour de son cou, car tous les capteurs sensoriels d'Edora était sur la casquette. Il expliquait que cela lui donnait une contenance en lui donnant l'impression de piloter vraiment par les mouvements instinctifs et inutiles qu'il lui appliquait : Je ne veux pas piloter les mains dans les poches, disait-il. C'était une pensée pleine de dignité qui ne manquerait sans doute pas de s'effondrer avec l'arrivée des grands froids…

- Décollage ! Une flamme de quatre mètres de long sortit de l'arrière de l'appareil, l'engin roula de plus en plus vite puis décolla sous un angle impressionnant d'une soixantaine de degrés…

- Doucement Guillaume, tu vas le perdre de vue, hasarda Edora.

Effectivement l'engin n'était plus qu'un point dans le ciel quand Guillaume pensa qu'il faudrait revenir et réduire un peu la puissance.

- Gaz trente, dit-il tout haut, comme revenu de la surprise du décollage, dis donc ça pousse fort ce truc-là!

- Rappelle-toi qu'il ne pèse que quatre kilos, avec un réactol qui pousse cent, le rapport poids-poussée est phénoménal!

Le problème initial qui s'était posé aux premiers modélistes qui tentèrent d'utiliser le robustol c'était la quasi impossibilité de faire voler les premiers modèles car ils étaient bien trop légers et sensibles aux moindres souffles du vent. La solution trouvée au départ, fut de trimballer tout simplement quelques kilos de plomb dans l'avion pour revenir à des masses acceptables mais ce n'était pas très satisfaisant pour l'esprit.

Une solution plus élégante fut trouvée par un physicien de génie, spécialisé dans la physique très particulière du robustol, et modéliste de surcroît, qui inventa le procédé du "plombage" permettant avec un simple générateur de modifier à l'infini les propriétés mécaniques et massiques du robustol.

Du nom de son inventeur, le générateur de Yumkaax (modéliste russe émigré aux Etats Unis) est capable de modifier localement ou intégralement, la densité, les qualités mécaniques et la couleur du matériau de base. Piloté par ordinateur, le système vendu couramment dans les magasins de modélisme remporte un grand succès. Sa présence sur la table de travail des modélistes leur donne l'impression qu'ils sont toujours capables de travailler sur leurs modèles.

En fait, maintenant pour "faire" un avion il suffit de commander le modèle choisi en robustol brut, puis de choisir une décoration dans une base de données que le "Yumkaax" exécute en quelques minutes. Si on veut changer de décoration pour éviter la lassitude et avoir l'impression d'avoir un nouveau modèle, il suffit de le repasser sur le "billard" avec un autre choix. Comme le procédé ne coûte rien, il y a des insatiables qui changent toutes les semaines voire davantage! On profite généralement de cette opération pour choisir le poids du modèle et son centrage. Ces paramètres importants sont calculés automatiquement en fonction de ses formes géométriques et ils sont très faciles à modifier en cas de difficultés, sans aucun souci pour l'intégrité d'un appareil, qui de toute façon est incassable.

Pour l'instant, l'heure n'était pas aux calculs de centrage, l'avion volait parfaitement bien, c'était un modèle éprouvé fabriqué à des milliers d'exemplaires, qui filait dans le ciel à la vitesse réduite de deux ou trois cents kilomètres à l'heure en parcourant un circuit rectangulaire d'attente. Guillaume pensait "rectangle" en se fixant une altitude, une position et des dimensions et l'avion suivait docilement ces indications.

- Quelle est la vitesse actuelle Edora?

- En bout de ligne droite avant le dernier virage elle était de 292Km/h.

- On va regarder ce qu'il a dans le ventre, puissance maximum, on passe en circulaire.

Instantanément la flamme blanche s'allongea, le bruit se fit plus intense et plus aigu et l'objet décrivit une trajectoire circulaire d'environ quatre cent mètres de diamètre parfaitement régulière comme s'il était pendu à des câbles de vol circulaire. Avec cent kilos de poussée, la vitesse s'accrut très rapidement dans des proportions phénoménales et soudain on entendit une onde de choc retentissante qui fit trembler le sol, le mur du son venait d'être passé! Comme l'engin restait proche, le bruit infernal à la limite du supportable ne s'arrêtait pas, il était simplement modulé par l'effet d'éloignement de la trajectoire.

- Les deux majeurs enfoncés dans les oreilles, je hurlais dans celles de Guillaume: arrête, arrête, c'est insupportable, tu vas nous faire crever!

Moteur réduit, le bruit d'enfer persista de longues secondes avant que la terrifiante vitesse ne redescende au-dessous de celle du son, puis il s'arrêta brusquement. Tournant en plané, les ailes toujours à la verticale, l'appareil sifflait en restant à peine visible tellement sa vitesse était grande et ce n'est qu'en ralentissant progressivement que ses formes et ses couleurs réapparurent. Alors, Guillaume quitta le cercle de feu pour des évolutions plus classiques, puis l'appareil glissa sur de longues lignes droites en virant très large pour se préparer à un atterrissage moteur coupé. Train sortit, il se présenta bien à plat en bout de piste pour faire un toucher de roues en position très cabrée puis rouler encore plusieurs dizaines de mètres.

Troublé par l'intensité de ses émotions, Guillaume demanda à Edora de redémarrer le moteur pour ramener le modèle immobilisé à deux cent mètres de là. L'avion revînt docilement en cahotant légèrement et passa devant nous comme apaisé par sa course folle, tranquille, innocent…

- C'est ébouriffant, dit Guillaume avec quelques tremblements dans la voix, tu te rends compte de cette vitesse…

- C'est sûr que ça décoiffe, il est monté à combien?

- Quinze cent quinze kilomètres à l'heure exactement, dit Edora.

- Tiens, ça me rappelle quelque chose, dit Guillaume, et c'est sa vitesse maximum?

- En principe il peut passer Mach 3 dit Edora, mais il faudrait faire un essai et je te rappelle qu'en principe, d'après la loi du 11 mai 2044, il est interdit de dépasser la vitesse de 732 Kilomètres à l'heure, mais tu fais ce que tu veux.

- Merci pour ces précisions Edora, on coupe tout?

- Contacts coupés, bonsoir Guillaume, bonsoir Axel.

- Bonsoir Edora.

- Bonsoir Edora.

Guillaume coupa l'interrupteur, le beau visage d'Edora disparut.

- Quelles sont vos impressions mon cher maître, demanda Axel?

- Eh bien, j'ai eu les "chocottes", et bien avant le "mur", déjà au décollage… c'est pas un truc de gamin dis donc… vouaaahou, quelle sensation…

- Au moment du "mur" c'était la fin du monde…

- Ne précipite pas les choses, elles sont déjà bien avancées…

 

La crise

Notre bonheur naît à l'intérieur de nous-mêmes, entièrement créé par les effluves de l'espérance.

- Axel, j'ai un problème.

- Qu'est-ce qu'il en est-il, mon ami?

- Il en est, que le modélisme me fait chier.

- Allons bon, ce langage distingué cacherait-il une crise de mélancolie mon cher ami?

- Je t'assure que maintenant le modélisme m'ennuie, tout est trop bien, trop parfait, il n'y a plus la crainte de casser. La petite pointe de frayeur et sa sécrétion d'adrénaline qui faisait partie de l'exaltation n'existent plus. Tout est construit, tout est fini, tout est réglé, pesé, contrôlé… je n'ai plus rien à faire, je tourne en rond…

- Je comprends parfaitement, mais il a fallu des années de travail pour en arriver là, c'est une somme de volontés délibérées qui a conçu toutes ces merveilles.

- Et bien, cette conception délibérée c'est de la connerie, il fallait rester comme avant, maintenant j'ai l'impression d'être comme dans un jeu vidéo, on appuie sur une touche et le mort ressuscite. Là c'est exactement pareil, on fait les pires idioties, il ne se passe rien, cette imbécile d'Edora se dépatouille des situations les plus tordues et de toute façon, même si elle ne faisait rien, les machines sont incassables…

- Elle empêche les gens de se faire tuer par des engins qui volent à mille kilomètres à l'heure…

- D'accord, et tu trouves ça flatteur de ne plus avoir la plus petite responsabilité dans la réussite d'un vol, le regard des autres est devenu comme un œil de tête de veau sur l'étal du boucher, quel progrès dans l'expression des sentiments humains!

- Personne au monde ne t'empêche de revenir aux méthodes du passé, n'accuse pas le système de proposer la perfection…

- La perfection m'emmerde prodigieusement…

- Tu retournes à l'atelier, tu rassembles tes bouts de bois et tu te fais un avion avec.

- C'est exactement ce que je vais faire et pas plus tard que tout de suite…

- Fais gaffe quand même, les vieux instruments ne coupent pas que le bois…

- OK, je mettrais des gants de fer sur une main de velours …

- Ou inversement…

 

Loisirs d'hiver

Comme quoi les choses avaient bien changé avec les nouvelles dispositions souterraines et l'invention de l'été éternel de Bora-Bora, c'est surtout l'hiver que nous fréquentions les plages et l'été que nous affrontions les vents extérieurs.

Sur le lac artificiel la tentation de l'hydravion était irrépressible et c'est en feuilletant d'anciennes revues qu'elle se présenta subitement sous la forme d'une merveilleuse machine volante qui ne demandait qu'à se laisser matérialiser.

Une machine que Guillaume voulait faire lui-même.

L'image datait de 1970, elle était dans une revue de modélisme de ce temps-là, accompagnée d'un plan trois vues. Des explications détaillées donnaient toutes les astuces nécessaires pour mener à bien cette construction qui semblait très amusante.

Restaient à trouver les éléments. Un instant, il pensa piller les vieilleries de son grand-père car il devait rester pas mal de choses dans son atelier, mais à bien réfléchir il pensa que c'était une mauvaise idée. D'abord, de là-haut, le grand-père ne verrait sans doute pas d'un bon œil qu'il vienne fouiller dans ses affaires, quand bien même ce serait sous le prétexte de ranger… ensuite tout cela devait être mangé aux mites et percé de rouille.

Pour trouver des renseignements, Guillaume interrogea Edora tout naturellement. En feuilletant les bases de données sur le "net", la belle enfant dénicha une multitude de possibilités. Comme il cherchait du balsa, dont on n'entendait plus parler depuis des années, elle lui trouva un planteur australien en mesure d'expédier par avion dans les délais les plus brefs, des planches de différentes épaisseurs. Il cherchait aussi un moteur à explosion qui ne soit pas en robustol et cela pour le principe de "rouler" rétro malgré tous les inconvénients qu'il supposait du système. Il savait qu'il serait capricieux, sale, malodorant et peu puissant au contraire des moteurs robustol qui n'avaient plus besoin d'huile pour fonctionner et délivraient facilement des puissances très importantes en utilisant l'hydrogène comme combustible.

Un artisan de Saint Petersbourg proposait encore, pour une somme rondelette, un moteur deux temps de quatre centimètres cube en métal normal, avec le carburant nécessaire pour le faire tourner et aussi les hélices qui allaient avec, c'était formidable. Edora lui montra le moteur en fonctionnement sur son écran, c'était formidable, mais quel bruit!

Pour la radio, cela fut plus difficile, personne ne semblait fabriquer encore des modèles à "manches" sur des bandes décamétriques. En cherchant dans les forums elle finit pourtant par dénicher un particulier, japonais de son état, et amateur de vieilles choses, qui voulait bien se débarrasser d'un des derniers ensembles "classique" qui avait été fabriqué. Le système était paraît-il en parfait état de marche et même, équipé de batteries modernes, il pourrait fonctionner une dizaine d'années sans avoir besoin de recharge.

Le bonhomme ne donna pas vraiment son antiquité, mais à la guerre comme à la guerre, Guillaume fit le sacrifice de quelques écus pour acquérir la chose, qui effectivement, fonctionnait parfaitement avec ses étonnants servos rotatifs au bruit caractéristique.

En quelques jours seulement, Guillaume avait réuni tous les ingrédients d'une sauce qu'il allait devoir monter avec tact et subtilité.

Sans appréhension sur ses capacités, Guillaume réunit quelques outils récupérés dans l'atelier de son grand-père et attaqua la taille des premières pièces de son œuvre.

Ni le bois, ni le métal, ni aucun autre matériau d'ailleurs, n'était pour lui d'une fréquentation habituelle. L'éducation générale ne préparait plus depuis bien longtemps à ce type de rencontre.

Son premier rapport avec le bois fut douloureusement ressenti sous la forme d'une entaille cruelle à la base de l'index gauche, qui sans le facteur de chance attribué aux débutants, aurait pu se solder par une grave section de ligament.

La leçon porta ses fruits, jamais, plus jamais, le couteau ne revient vers la main. Extérieur, toujours extérieur…

Très vite Guillaume réalisa que la structure du bois était complètement hétérogène, il compris le sens du bois dans sa résistance et dans sa souplesse et l'autre sens dans sa fragilité. Le contre-plaqué pensa-t-il, n'avait pas d'autre but que d'annuler les faiblesses. Bonne idée.

Le premier contact avec le balsa fut ressentit comme une grande douceur, comme une étrange caresse avec un étrange végétal, l'impression de rien sur la présence de quelque chose.

Pour les bois durs, le sentiment était différent et le respect plus grand, inspiré par la solidité et le caractère mystérieux de la disposition des veines, les maîtres du bois n'ont-ils pas, de tous temps, de la charpente au bateau, consacré la noblesse même?

Des métaux, Guillaume ne connaissait guère que le tintement des pièces de monnaie (qui survivaient encore dans les portefeuilles) et la familiarité des couverts de table. La feuille de tôle et la barre métallique n'étaient pas de sa fréquentation, il confondait aisément le zinc et le fer avec l'aluminium et n'avait aucune affinité particulière pour les alliages de cuivre dont il ignorait pratiquement l'existence.

Comme l'enfant des villes qui boit du lait, mais qui ignore qu'il sort du pis de la vache, Guillaume ignorait le monde matériel élémentaire, il ne connaissait que des produits finis, d'une existence souvent brève, qui se terminait généralement dans la poubelle.

Dans son esprit le monde des colles n'était pas non plus bien structuré, on collait avec de la colle voilà tout, n'importe laquelle de préférence faisait l'affaire. Quand la colle ratait son coup, c'est qu'elle était mauvaise et que l'industrie des colles ne faisait pas son travail.

Quant à la notion de soudure elle était vraiment très lointaine, tout au plus le mot était-il connu, mais sans associer de processus particulier, c'était une affaire de spécialistes. Comment font-ils ? Ils se débrouillent, c'est leur métier.

Par contre, en ce qui concernait la peinture il croyait tout savoir, la peinture c'était facile, tout le monde pouvait tenir un pinceau sans être Michel-Ange…

Et voilà comment un ignorant parfait, à peine capable de se blesser avec des outils, se lança dans l'aventure du modélisme pratique, celui qui fait mal dans la chair, troue la cervelle et use les yeux.

Mais comme l'individu voulait souffrir, sa réussite était assurée. Ce n'était qu'une question de temps, et si son moral était bon, le résultat le serait aussi.

Dans le ventre de l'atelier, comme l'embryon dans le ventre de sa mère, l'avion élabora ses rouages. Les premiers agencements donnèrent un résultat spectaculaire, deux flans assemblés par des épingles et posés sur une table, c'était déjà le début d'un petit succès et la petite joie élémentaire qui conduit au plaisir de la prochaine pièce. Les très grands plaisirs en modélisme sont des phénomènes rares, ce sont les minuscules satisfactions quotidiennes qui avancent, comme des petits canards mécaniques, pendant des milliers de secondes, vers la sortie du labyrinthe.

Comme les flotteurs c'était bien compliqué, il mit des roues, l'hydravion se serait peut-être pour plus tard ...

Et voilà comment, sans brûler les étapes, méthodiquement, Guillaume savoura sa construction. Il avait beaucoup de choses à apprendre et fit bien des erreurs, il dû souvent recommencer des pièces quand celles qu'il avait faites étaient complètement inutilisables, mais sa progression fut irrésistible. Il avançait lentement mais sûrement, à la vitesse de l'escargot que l'on ne voit pas passer, mais qui se retrouve le soir à l'autre bout du jardin. Avec son petit cœur simplifié mais sincère, son petit cerveau qui se moque des sarcasmes et son grand pied capable de faire le tour du monde, l'escargot devrait être un exemple philosophique pour tous les constructeurs de modèles…

 

Le sacre du printemps

Tout beau tout neuf, posé sur la table pour se faire admirer, c'était l'avion de Guillaume.

- C'est moi qui l'ai fait, disait-il.

Incrédules, vaguement jaloux, plutôt flattés d'être là pour admirer, les "autres" tournaient autour.

- J'ai réussi, comment vous le trouvez?

Personne n'osait dire ce qu'il pensait, c'était trop confus dans les têtes, trop compliqué à analyser, alors ils ne répondirent pas à la question.

- J'ai fais toutes les pièces.

- Même le moteur? Dit un perfide.

- Non, je l'ai acheté à un Russe, un type formidable qui fait des moteurs tout seul dans son coin à Saint-Petersbourg, il fait des hélices aussi… et…

- La vieille radio tu l'as trouvée dans une brocante?

- Je l'ai volée dans un musée, faut pas le dire…

Personne ne dit plus rien, il regardèrent le moteur démarrer, l'avion rouler en cahotant et tourner à gauche sur le "taxi way", puis s'élancer sur la piste en roulant de plus en plus vite.

L'avion décolla normalement et s'élança vers le ciel, il volait bien. Il fit quelques figures élémentaires, des passages à basse altitude, se posa et décolla plusieurs fois, puis il atterrit sans problème. Il revint en cahotant sur le "taxi way", tourna à droite, roula encore un peu puis le moteur s'arrêta.

Guillaume coupa la radio et passa un coup de chiffon sur le capot couvert d'huile.

Dans le petit cockpit de l'avion, le petit pilote souriait.

Les "autres" étaient partis avec leurs regards …

 

Soleil noir

Nous avons vu quelques-unes unes des applications renversantes que la vérification expérimentale de la théorie des "cordes" avait produit. Ces applications avaient bouleversé la technologie et la notion de matière.

Pourtant, ces puissantes avancées de la science n'avaient pas vraiment transformé le monde en profondeur. L'univers qui entourait l'espèce humaine était resté sensiblement le même, son principe de fonctionnement n'avait pas changé radicalement, pas plus qu'il n'avait changé en passant de l'âge du bronze à celui du fer. L'apparition des nouveaux matériaux avait été bien digérée par les populations et personne ne se posait vraiment la question des conséquences à long terme, les politiciens étaient rassurants et les techniciens discrets, comme d'habitude. Les responsables "géraient" la déliquescence de la planète en se gargarisant des victoires de la science, qui n'apportaient pourtant aucune espèce de solution pour éviter le naufrage définitif. Les hurlements de "Green Peace" n'étaient toujours pas pris au sérieux, alors que tout le monde avait devant les yeux la démonstration par l'évidence, que les écologistes avaient eu raison depuis toujours. C'était une fois de plus la démonstration que l'évidence ne suffit pas à convaincre quand des intérêts puissants sont en jeux.

Cette connaissance totale du monde physique était merveilleuse mais inquiétante, car elle laissa un goût amer aux chercheurs privés soudainement de l'espoir d'une découverte et nombre d'entre eux sombrèrent dans la dépression ou pire encore. La récompense pour la réussite absolue de leur travail, se transformait en une terrible punition encore aggravée par les rumeurs qui parlaient de la suppression du prix Nobel de physique.

Pourtant certains d'entre eux ne baissèrent pas les bras, ils sentaient que bien des mystères réclamaient encore des recherches approfondies, il savait que la cosmologie "officielle" n'était pas accomplie.

Bizarrement, c'est par l'intermédiaire d'une "science" ésotérique que certains grands esprits trouvèrent des voies de recherche dont les résultats laissèrent le monde désemparé.

Cette "science" c'était celle des "OVNIS", ces prétendus "objets volants non identifiés" dont les médias parlaient de temps en temps quand l'actualité sérieuse, à base de catastrophes, n'était pas assez abondante. Dans ce cas on ressortait les apparitions de soucoupes volantes, entre celles du "Yéti" et celles du monstre du Loch Ness…

Comme il n'était pas concevable qu'un scientifique consciencieux, désireux de faire carrière, puisse s'intéresser à ces balivernes, les recherches sur le sujet avaient toujours été officiellement bloquées, sauf par les militaires naturellement.

C'est un retentissant pavé dans la mare qui relança brutalement un grand intérêt pour ce sujet qui n'existait pas légalement, un jour de grande messe aéronautique à l'occasion du Salon du Bourget.

Ce jour-là, c'était le meeting de clôture et après les démonstrations en vol d'engins divers, tant civils que militaires, tous plus sophistiqués les uns que les autres, une foule immense et attentive regardait le ciel, occupé par la Patrouille de France, qui terminait brillamment cette fin d'après-midi. Soudain, le ciel s'obscurcit, comme si un gros nuage noir s'interposait devant le soleil, mais c'était un bien étrange nuage que les milliers de spectateurs observèrent avec stupeur.

Ce nuage, d'un noir profond, était parfaitement rectangulaire avec des bords bien délimités et il occultait le soleil presque autant qu'une éclipse de lune, ce qui signifiait qu'il était très haut dans le ciel et aussi très grand. Le phénomène parut suffisamment étrange pour que l'ordre soit donné à la patrouille, qui venait seulement de commencer sa démonstration, de se poser sans délai, ce qu'elle fit immédiatement.

Pendants plusieurs minutes il ne se passa rien et les spectateurs commencèrent à s'agiter pour demander que les vols reprennent, ce "nuage" noir, rectangulaire, ne leur paraissait finalement pas tellement important, lorsque soudain, le silence fut déchiré par le bruit de quatre avions militaires qui se dirigeaient manifestement droit sur le "nuage ". Les commentaires au micro se voulaient rassurants et les gens pensèrent que l'organisation leur avait réservé une "surprise" pour la fin de ce salon, ils allaient sans doute assister aux évolutions d'un matériel nouveau, venu tout exprès de l'étranger pour faire une démonstration de clôture.

Ils n'avaient pas tort, c'est exactement ce qui arriva mais ce n'était pas une "surprise" de l'organisation, c'était une surprise pour l'humanité assoupie sur ses certitudes.

Alors que les quatre "jets" n'étaient plus que des points dans le ciel, les spectateurs virent soudain trois autres points qui grossissaient à vue d'œil. Ils reviennent… dirent certains… non ce n'est pas eux… dirent d'autres à la vue plus affûtée. En effet ce n'étaient pas des avions qui grossissaient dans le ciel mais trois disques lenticulaires qui passèrent en trombe, dans un silence absolu, à dix mètres d'altitude, devant l'ancienne aérogare, pour disparaître à l'horizon en quelques secondes!

Complètement inconsciente de ce qui se passait, la foule applaudit l'exploit de ces pilotes téméraires qui naviguaient aussi vite et dans une formation aussi impeccable et elle attendit un nouveau passage. Celui-ci eut lieu effectivement dans l'autre sens, mais dans des conditions très différentes, car les objets surgirent brusquement, comme sortit du néant, à quelque distance du terrain puis se déplacèrent très lentement en oscillant légèrement pour arriver à trente mètres des spectateurs médusés et vaguement inquiets.

Maintenant complètement immobiles, en vol stationnaire et sans aucun bruit, les trois objets se laissaient admirer, photographier et filmer par les centaines d'appareils photos et de caméras présents sur le site.

De formes circulaires et d'aspect métallique, d'un diamètre d'une dizaine de mètres, ressemblants à deux assiettes renversées l'une sur l'autre, ces objets volants correspondaient parfaitement aux observations de soucoupes volantes "classiques" décrites des milliers de fois par les "illuminés".

Pendant presque une minute il ne se passa rien, le silence de la foule était impressionnant et le commentateur s'était tût, puis un hélicoptère militaire, puissamment armé, arriva pour se placer à quelques distance du trio toujours immobile. C'est alors que subitement, l'un des objets s'entoura d'un halo phosphorescent de couleur violette, puis dans un léger sifflement, monta progressivement, puis de plus en plus vite pour disparaître dans le ciel en une fraction de seconde. Le deuxième objet suivit bientôt le même chemin tandis que le troisième restait toujours immobile à une dizaine de mètres d'altitude.

Après trente secondes la "soucoupe" se mis à osciller lentement sur elle-même sans perte d'altitude, changea lentement de couleur pour devenir de plus en plus claire, puis disparut d'un seul coup à la vue des spectateurs.

Revenu de sa surprise, le commentateur sans autres explications, qu'il aurait d'ailleurs été bien incapable de donner, demanda à l'assistance de bien vouloir évacuer les lieux avec le plus grand calme car le spectacle était terminé. Il venait à peine de prononcer ces paroles que les trois objets se matérialisèrent brusquement et sans aucun bruit au même endroit que précédemment, restèrent presque une minute en se déplaçant les uns par rapport aux autres dans un ballet singulier, puis s'entourèrent tous à la fois d'un halo violet pour disparaître ensemble et droit vers le ciel, à une vitesse fantastique.

Au même moment l'ombre se dissipa, le mystérieux rectangle noir que tout le monde avait oublié, tellement le spectacle au sol était fascinant, avait disparu.

Ces événements prodigieux eurent un retentissement mondial. En quelques minutes la planète entière vit les images des "Soucoupes du Bourget" et du rectangle noir. Toutes les chaînes de télévision et de radio consacrèrent des éditions spéciales pour tenter de comprendre ce qui s'était passé et un phénomène médiatique d'une ampleur sans précédent se développa dans les jours et les semaines suivantes.

Les premières émissions de télévision, improvisées dans la hâte, furent un spectacle lamentable.

Les scientifiques "spécialistes" invités pour donner l'explication du phénomène offrirent des prestations grandiloquentes et pompeuses qui trahissaient une ignorance totale du sujet. Pour se tirer d'embarras, certains eurent encore le culot d'essayer de nier tout en bloc et de parler d'hallucination collective, de phénomènes atmosphériques et même de ballons sonde ! Les vieilles gloires de "l'explication rationnelle" trouvaient sans vergogne une seconde jeunesse.

Que des milliers de spectateurs soient présents au moment des faits et que des dizaines de films passent en boucle sur le réseau mondial ne les impressionnait pas outre mesure, ils étaient de cette race d'hommes intolérants et butés, tellement persuadés de la véracité de leurs idées, qu'aucune force au monde ne pouvait les faire changer d'avis ou simplement discuter calmement de la question. Pour eux les OVNIS n'existaient pas et c'était une certitude car ils ne "pouvaient pas" exister. Raisonnement puissamment scientifique… et complètement con…

La tête sur le billot, ils auraient nié l'existence de la hache…

Mais cette fois-ci pourtant, les choses avaient été trop loin et la profession de "déboulonneur-menteur" devenait parfaitement indéfendable. L'opinion publique réclamait une explication en comprenant que depuis des dizaines et des dizaines d'années, on l'avait prise pour une imbécile et que les instances dirigeantes de tous les pays avaient tout fait pour lui cacher cette réalité d'une importance capitale: les OVNIS étaient d'une existence physique indéniable et ils venaient d'en faire intelligemment la preuve au sein d'une grande manifestation médiatique.

Débordés par les circonstances, fustigés par les opinions publiques, les gouvernements se virent contraints et forcés de faire une déclaration solennelle au cours d'une assemblée extraordinaire de l'ONU.

Oui, ils avaient pris le phénomène au sérieux depuis longtemps. Oui, des études étaient menées dans le plus grand secret pour comprendre les phénomènes physiques mis en jeu. Oui, les opinions publiques avaient été volontairement tenues à l'écart pour ne pas déstructurer les sociétés civiles et religieuses. Ils avaient menti pour protéger les populations d'un "choc culturel". Ils avaient menti pour sauvegarder notre sérénité et notre bien-être.

Après ces aveux très graves, la communauté des nations subit une commotion extrêmement forte et posa violemment des milliers de questions en exigeant des réponses nettes et précises. Des manifestations sans précédent explosèrent à travers le monde. L'humanité se sentait perdue, la confiance dans ses dirigeants avait totalement disparu, alors qu'un monde totalement inconnu et peut-être hostile, venait d'être dévoilé.

- On nous a menti, disaient-ils, tout le monde nous a menti, les politiciens, les militaires, les prêtres, tous des menteurs, ils nous ont laissé dans l'ignorance et maintenant ils vont nous abandonner à des créatures de l'enfer. Nous sommes damnés, c'est l'apocalypse, c'est la fin du monde, hurlaient les croyants qui ne croyaient plus, nous allons être réduits en esclavage, dominés par des forces qui nous dépassent, pensaient les rationalistes, toujours plus optimistes.

Déstructuré dans ses fondements les plus profonds, le monde sembla effectivement s'écrouler, un vent de panique parcourut la planète entière. Les plus raisonnables faisaient des provisions de sucre, de nouilles et d'essence, les plus excités commencèrent à piller les magasins et les plus prévoyants vendirent leurs actions à n'importe quel prix pour acheter de l'or. De fait, la bourse s'effondra à un tel point que les cotations cessèrent pendant plusieurs semaines.

Pour calmer le jeu, le couvre-feu fut institué dans tous les pays, ce qui n'était jamais arrivé dans l'histoire de l'humanité. Une période de calme relatif s'institua alors. Privées de la rue, les foules se calmèrent et comme il ne se passait plus rien, la modération revint dans les esprits: on avait vu des soucoupes et alors? Depuis la nuit des temps ce genre d'apparition avait eu lieu et cela n'avait pas empêché le développement humain.

La planète retrouva des raisons d'espérer.

Alors, des clandestins sortirent de l'ombre. Ceux que la collectivité scientifique rejetait comme hérétiques, mais qui avaient compris depuis longtemps le sérieux et l'intérêt considérable du phénomène OVNI, n'avaient pas perdu leur temps, ils avaient beaucoup travaillé et malgré l'extrême faiblesse de leurs moyens financiers, ils avaient beaucoup progressé.

Alors que certains évoquaient des champs de force gravitationnels difficiles à vérifier, d'autres suivaient les idées de Jean-Pierre Petit, physicien Français de la fin du siècle dernier, qui avait jeté les bases des premières théories cohérentes sur le fonctionnement des OVNIS en étroite corrélation avec une nouvelle structure de l'univers.

C'est en étudiant sérieusement l'épais dossier sur la question et sans jamais laisser de côté des informations paraissant de prime abord extravagantes, que ce physicien avait élaboré deux hypothèses.

La première concernait le mode de propulsion des objets dans l'atmosphère avec leurs performances ahurissantes. Au Bourget les radars avaient mesuré, à basse altitude, des vitesses comprises entre dix et quinze mille kilomètres à l'heure et ceci sans le moindre bruit, ni "bang" supersonique. Aucun appareil terrestre n'était évidemment capable de telles performances.

Ces vitesses ne sont envisageables qu'en utilisant un système de propulsion capable d'aspirer les molécules d'air devant le mobile grâce à des forces électromagnétiques. En procédant de cette façon, non seulement il n'y a pratiquement plus de limite à la vitesse dans l'air dense, mais en plus il y a élimination totale du bang supersonique, par suppression des effets de compressibilité qui se produisent à l'avant de l'objet.

Ce procédé est d'une grande simplicité théorique, il est connu des électriciens sous forme de la règle dite "des trois doigts de la main gauche", champ, courant, force. Cette règle explique qu'en appliquant un champ magnétique dans le sens du pouce et un champ électrique dans le sens de l'index, on obtient une force de déplacement dans le sens du majeur en écartant les doigts naturellement... Tous les moteurs électriques fonctionnent de cette façon, avec cette force qui s'applique aussi parfaitement à un fluide, pourvu qu'il soit conducteur, sous le nom de force de Laplace ou de Lorentz pour ceux qui ne comprennent pas le français...

En présence d'une théorie électrique aussi simple, universellement appliquée sur les moteurs (et les générateurs, dans l'autre sens), on peut se demander pourquoi les avions et les bateaux ne l'utilisent pas pour se déplacer chacun dans leurs fluides, avec l'avantage énorme de ne pas faire de bruit et de supprimer les effets des traînées parasites.

Le procédé n'est pas utilisé car il pose d'énormes problèmes: pour avoir un bon rendement il faut créer des champs magnétiques et électriques gigantesques et disposer pour cela d'une très grande quantité d'énergie en particulier pour un mobile qui se déplacerait dans l'air, très mauvais conducteur de l'électricité. Dans l'eau la situation est moins critique et il est très facile en faisant des expériences de propulsion aquatique, de démonter la validité de la théorie qui prend le nom de magnétohydrodynamique (MHD) quand elle s'applique à des fluides.

Cette première hypothèse pouvait expliquer les déplacements à grande vitesse dans l'air dense, mais elle n'était d'aucune utilité pour interpréter les apparitions et disparitions brutales des objets. Il fallait faire appel à d'autres principes beaucoup plus étranges, pour comprendre de tels comportements.

La seconde hypothèse de Jean-Pierre Petit était d'ordre cosmologique.

 

Les gouffres de l'espace

Alors la notion d'univers changea.

Dans ses livres et ses articles, le professeur Petit expliquait déjà à la fin du siècle dernier, une séduisante théorie de "l'univers jumeau", qui semblait coller parfaitement pour expliquer une énigme qui intriguait les astronomes depuis longtemps, celle de la "masse manquante".

Pour comprendre la raison de cette énigme, il faut savoir que l'univers observable dans les télescopes, notre univers à nous, ne peut pas fonctionner (!) et cela pour une raison très simple. La galaxie qui nous "héberge" et dont le système solaire fait partie, c'est un ensemble bien individualisé qui tourne sur lui-même en entraînant le soleil à plus de deux cent kilomètres par seconde. Cette vitesse de rotation génère une force centrifuge qui doit être obligatoirement compensée par des attractions gravitationnelles pour que nous restions sur notre trajectoire, mais ce n'est pas le cas! Les masses des étoiles de notre galaxie sont dix fois trop faibles pour nous retenir ! C'est très ennuyeux…

Comme le soleil ne s'évade pas de la trajectoire circulaire qu'il parcourt en deux cent millions d'années, c'est que quelque chose le retient. Ce "quelque chose" serait un "anti-univers", répulsif et invisible, qui ceinturerait notre galaxie, un univers jumeau de gravitation négative.

L'univers n'est pas seul dans l'univers… il possède (au moins) un compagnon aussi grand que lui, mais qui reste invisible pour nos yeux et trahit sa présence seulement par des effets gravitationnels. Pour donner une image frappante de cette spéculation, Jean-Pierre Petit comparait l'univers à une feuille de carton: sur le dessus de la feuille, c'est nous, nous avons notre terre, notre soleil, nos étoiles. Sous la feuille c'est les "autres", que l'on ne voit pas car le carton ne laisse pas passer la lumière. Ces deux mondes peuvent néanmoins communiquer par des effets de gravité que l'on peut représenter sur le carton si l'on dispose deux aimants de part et d'autre de la feuille, la notion d'anti-gravité sera simulée si leurs pôles se repoussent.

Ainsi, notre galaxie reste stable car elle est confinée par une "anti-galaxie" répulsive qui l'entoure comme un anneau.

Dans ces conditions, un objet normalement attiré par l'attraction terrestre qui trouverait le moyen de passer dans "l'anti-univers" serait repoussé par la terre, devenue invisible, et s'éloignerait de celle-ci. Si cet objet change d'univers, il semble disparaître brusquement et en passant alternativement et rapidement d'un univers à l'autre, il semble "léviter".

Si ce principe était employé par les "Soucoupes du Bourget", il expliquerait parfaitement leurs impressionnantes apparitions et disparitions brutales et leurs vols sans bruit ni déplacement d'air au ras du sol. En fait elles ne volaient pas au sens propre du terme, elles se jouaient des effets de la gravitation en passant alternativement de l'autre côté du miroir.

Cette notion de feuillets d'univers se complique en considérant que ceux-ci pourraient se replier en accordéon. Dans ce cas, deux points d'un ruban éloignés l'un de l'autre par des distances astronomiques pourraient se rapprocheraient considérablement, mais sans la possibilité de se voir, car la lumière ne peut que suivre la surface du ruban. Par contre le passage d'un point à l'autre se ferait facilement à condition de passer dans l'univers jumeau, de faire un voyage très court puis de retrouver l'univers "normal". L'impossibilité des voyages interstellaires en raison de trop grandes distances à parcourir (grand cheval de bataille des rationalistes…) se trouverait ainsi abolie.

Avec ces considérations physiques et cosmologiques, les étranges apparitions du Bourget trouvèrent un commencement d'explication. Les visiteurs qui avaient trouvé le moyen de passer la barrière de l'univers parallèle, maîtrisaient aussi parfaitement des moyens de propulsion dans l'air dense, sans doute de nature électromagnétique et ils pouvaient venir de fort loin, peut-être d'une autre galaxie, car ils connaissaient parfaitement la "géographie" des replis de l'espace et du temps.

Qui étaient-ils ? Cela était une autre question…

Toutes ces révélations, extrêmement médiatisées et pas toujours bien comprises, entraînèrent d'énormes problèmes psychologiques dans la population humaine. La notion du divin, souvent vécue au quotidien avec une sérénité rassurante, malgré son extrême complexité, sombra dans la confusion totale. Les croyants ne savaient plus ce qu'il fallait croire et les mécréants qui avaient l'habitude de ricaner sans savoir pourquoi, étaient en face d'un gouffre scientifique de plus en plus profond qu'ils ne comprenaient pas non plus.

Les nouvelles prises de conscience engendraient plus de questions que de réponses et les hypothèses cosmologiques qui estimaient que cet étrange monde parallèle était aussi une partie de notre propre corps, donnaient le vertige. L'homme en réalisant qu'il n'était plus ce qu'il croyait être, ne savait plus où se situer à l'échelle de l'univers.

On lui avait longtemps expliqué qu'il n'était qu'une poussière, il en avait pris son parti, mais voilà qu'il apprenait subitement et avec angoisse, qu'il était sans doute traversé par un ensemble indéterminé d'univers emberlificotés dans de multiples dimensions, à l'image de son image entre deux miroirs parallèles.

Il y avait de quoi "péter les plombs"…

 

Une merveilleuse simplicité

Ce jour-là, c'était samedi et comme d'habitude j'allais prendre le "café du samedi" chez Guillaume, c'était une tradition établie depuis longtemps qui avait deux avantages, celui de prendre un bon café (avec des petits gâteaux…) et celui de refaire les deux mondes… celui du modélisme et le monde extérieur…

Ce jour-là, Guillaume, en déposant des plans sur la table du salon, au-dessus de la cafetière et des petits gâteaux, m'annonça une idée stupéfiante: il allait construire un aérodyne MHD et le faire voler !

- Tu veux construire une soucoupe volante?

- C'est ça, en modèle réduit naturellement.

- Naturellement… je croyais que tu en avais marre de la haute technologie et que tu voulais te concentrer sur la construction "toutboistousbois"…

- Je suis curieux de nature, les événements du Bourget ont donné un sacré coup de pied dans la fourmilière, nous devons réagir pour sortir de notre torpeur.

- Tu comptes sortir de ta torpeur en construisant un engin extraterrestre impossible à fabriquer? Tu dérailles complètement mon pauvre ami, tu ne fumerais pas des trucs bizarres en ce moment?

- Je ne fume rien, l'engin n'est pas très difficile à fabriquer et il a sans doute été fait depuis longtemps avec des technologies bien terrestres dans le cadre du secret militaire.

- Ah, je vois, Monsieur s'est introduit nuitamment, déguisé en courant d'air, dans les laboratoires ultra secrets de l'US Air Force pour photographier tous les plans… ran plan plan…

- Ne plaisantes pas, c'est beaucoup plus simple, il suffit de se balader sur le réseau pour trouver les bons sites, toutes les idées sont exposées au grand jour.

- C'est de la désinformation, les gars écrivent n'importe quoi pour se faire mousser, si tu crois à toutes ces balivernes tu es bien naïf mon pauvre ami.

- Les soucoupes du Bourget, c'était de la désinformation peut-être?

- Euh, non, mais "ils" n'ont pas laissé de plan que je sache.

- Non, mais "ils" ont validé des principes en montrant des résultats et c'est déjà énorme, ce sont des voies de recherche fantastiques, il faut s'engouffrer dans la brèche, "ils" nous ont montré le chemin de manière délibérée.

- Oui, bon d'accord, après tout pourquoi pas, on peut voir ces croquis? Le café va refroidir.

- On regarde les plans d'abord et le café après ou inversement?

- On regarde inversement… le café d'abord…

La pause café nous fit le plus grand bien, le paradoxe de ce breuvage prétendument excitant étant justement d'apaiser les esprits…

Quand Guillaume étala ses dessins sur la table débarrassée de la cafetière, je fus un peu déçu.

- C'est tout? C'est un condensé de plan ou un plan entier?

- C'est le plan tout entier, quand je te disais que ce n'est pas très compliqué.

- Là, il faudrait que tu m'expliques, à part des trucs en forme de fer à cheval et quatre fils qui se battent en duel je ne vois rien.

- C'est ça la merveilleuse simplicité de la MHD, je vais t'expliquer.

D'abord, la forme générale c'est un dôme circulaire prolongé par une section de cône, un peu comme un chapeau chinois, le dessous est plat, légèrement bombé. Le diamètre fait environ un mètre cinquante et c'est bien suffisant, ça prendra déjà assez de place dans l'atelier.

- C'est en quoi, c'est quoi comme matière?

- Le plus simplement du monde c'est en fibre de verre, je ferai un moule en polystyrène pour en "sortir" plusieurs si le besoin s'en fait sentir…

- Tu comptes m'en refiler un, merci du cadeau…

- Mais non, enfin si tu veux, mais comme c'est un proto, il peut y avoir de mauvaises surprises, on n'est plus avec le robustol…

- Je vois, donc c'est en fibre, donc c'est isolant.

- C'est indispensable, à l'extérieur de la fibre il y a deux réseaux électriques bien distincts, l'un est supraconducteur destiné à fabriquer un champ magnétique, l'autre est destiné à faire des étincelles…

- Attends, il faudrait me rappeler le principe du système, on en avait déjà parlé mais c'est un peu flou dans ma tête.

- C'est simple, la conjugaison convenable d'un champ magnétique et d'un champ électrique fabrique une force.

- Dans ce cas c'est une force de quoi?

- C'est une force d'aspiration de l'air, un vide se crée devant l'aéronef qui est alors poussé par la pression atmosphérique.

- Il n'a pas besoin de moteur pour avancer?

- Son moteur est à l'extérieur, se sont les molécules d'air chassées violemment vers l'arrière, en fait vers la périphérie, qui le font avancer, si on se débrouille bien il n'y a pratiquement aucune traînée, la vitesse peut être extrêmement élevée sans échauffement et sans bang sonique.

- Contrairement à ton modèle précédent en robustol qui était parfaitement insupportable…

- Tu vois que je fais des progrès dans le sens de l'écologie…

- Mais dis-moi, je pense à une chose, comment tu fais pour faire passer dans l'air qui est un isolant, me semble t-il… un courant électrique, tu as parlé d'étincelles, tu feras claquer…

- Non, non, je parlais d'étincelles pour évoquer un passage de courant, avec des étincelles ça ne marcherait pas. Au contraire il faut éviter la décharge, la première possibilité c'est d'éloigner les électrodes comme cela se fait sur les petits modèles volants très légers appelés "lifters", qui sont des condensateurs asymétriques alimentés en très haute tension avec une alimentation extérieure.

- Alors et toi, tu fais comment?

- Pour rendre l'air fortement conducteur, il faut fabriquer un plasma c'est à dire un gaz avec des électrons libres en grande quantité.

- Et tu fais ça comment? Par échauffement?

- Non, avec un générateur de micro-ondes qui oscille au alentour de trois gigaherz. Avec une puissance suffisante, les électrons de l'air sont tellement secoués qu'il se forme un gaz conducteur, comme dans un tube au "néon", c'est-à-dire un tube à décharge mais à la pression atmosphérique.

- C'est facile de faire ça?

- Oui, on trouve dans le commerce des générateurs qui sont capable de faire ça, ils n'ont pas besoin d'être très stables en fréquence, l'essentiel c'est qu'ils soient puissants.

- Je suppose que tu veux alimenter ton usine électrique avec des batteries de condensateurs en actinol?

- Oui, d'après mes estimations je devrais avoir une dizaine de minutes d'autonomie et c'est assez énorme malgré les apparences car la consommation est absolument démentielle…

- Mais… j'y pense…

- Quoi donc?

- Ta MHD doit marcher dans les deux sens, elle devrait pouvoir produire du courant?

- Exact, j'avais pensé effectivement faire un générateur MHD avec les gaz chauds d'un réactol, mais c'était une vue de l'esprit, comme il n'existe rien dans le commerce il aurait fallu faire une longue expérimentation qui avait peu de chance d'aboutir, trop compliqué pour un modèle réduit.

- Dommage, tout à l'heure tu as parlé de réseau supraconducteur, c'est quoi exactement?

- C'est un conducteur d'électricité sans résistance, on lance le courant et il tourne indéfiniment.

- Mais dis donc, c'est super, alors on achète l'électricité une fois pour toute et on la fait tourner indéfiniment dans les radiateurs pour se chauffer gratuitement? On aurait pu y penser plus tôt…

- Ce n'est pas tout à fait ça, le courant circule indéfiniment à condition de ne produire aucun travail…

- Alors ça sert à quoi de ne produire aucun travail?

- A fabriquer un champ magnétique ultra fort.

- Que les aimants permanents ne peuvent pas produire…d'accord, en plus c'est sans doute beaucoup plus léger.

- Effectivement, d'autres questions?

- Oui, je croyais que la supraconduction réclamait une température de fonctionnement très basse, tu embarque un frigo ou il y a une astuce ?

- Tu retardes un peu avec ton frigo, depuis plusieurs années on trouve des conducteurs en "supradil" directement issus de la "dissection atomique", qui sont encore supraconducteurs à plusieurs centaines de degrés. Encore des questions?

- Oui, j'en ai une, elle est peut-être idiote, mais si la résistance de tes fils est nulle, on peut envoyer un courant infini qui produira un champ magnétique infini, c'est normal ça?

- En fait, il y a une valeur critique maximum du courant, au-delà ça ne marche plus.

- La nature est bien faite…j'ai encore une question, comment tu vas piloter ce truc, je ne vois pas de gouvernes.

- C'est une bonne question, en fait dans le réseau électrique il y a des secteurs indépendants qui peuvent être activés ou pas en fonction des actions de pilotage pour incliner la soucoupe dans le sens du déplacement, Edora se chargera de rationaliser tout ça, on peut lui faire confiance…le gros problème n'est pas là…en fait il y a un très, très gros problème de pilotage…

- Tu ne te sens pas capable à cause de la vitesse, tu es trop vieux pour piloter?

- C'est beaucoup plus grave, l'engin est impilotable avec les moyens classiques à cause du plasma qui l'isole comme dans une cage de Faraday et produit d'épouvantables parasites sur toutes les fréquences.

- Tu pourrais utiliser la lumière?

- Non plus, l'objet s'entourera d'une ceinture lumineuse, j'ai trouvé une autre solution, qui est d'ailleurs représentée sur le plan.

- Je ne vois rien à part des tiges de différentes longueurs qui ne sont reliées à rien de spécial…

- Se sont des résonateurs.

- Des résonateurs de quoi?

- De sons. L'engin sera piloté par le son, il n'y a que les vibrations sonores qui peuvent passer les barrières électromagnétiques intenses qu'il va émettre.

- J'ai compris, les résonateurs de différentes longueurs seront sensibles à des sons de fréquences différentes, tu vas piloter ta soucoupe avec de la musique c'est super, on pourra danser pendant le vol, il faudra inviter des filles… ça va être quoi comme musique? Du tango ou de la rumba?

- Hélas, tu vas être déçu, je crains que le concert ne soit pas très harmonieux, je n'ai prévu qu'une douzaine de sons différents.

- Ça c'est bête, je me voyais déjà en danseur de claquettes pour commander les virages et avec des castagnettes pour faire le looping inversé, toi tu aurais pu te déguiser en homme- orchestre avec des cymbales sur les genoux et des clochettes dans les oreilles…

- Très amusant… En fait, j'ai prévu un gros diffuseur à disques céramiques, il est orientable et à faisceau dirigé, c'est moins poétique que ton système mais ce sera plus efficace avec une portée de cinq cent mètres.

- Encore un gros bidule qui va nous casser les oreilles. A force de faire des trucs idiots tu vas nous faire virer du club. Remarque, pour les démonstrations, ça ne peut pas être pire que ce qu'ils osent encore appeler de la musique… mais dis donc, cinq cent mètres, c'est pas terrible comme portée, surtout à la vitesse présumée de l'engin, tu ne risques pas de le perdre?

- J'ai prévu cette difficulté c'est pourquoi j'ai une arme secrète avec des infrasons.

- Je n'ai jamais entendu d'infrasons c'est quoi exactement?

- C'est normal, ils ne s'entendent pas, ce sont des sons de fréquences en dessous des fréquences audibles.

- Si personne ne peut les entendre comment va faire la soucoupe même si tu lui greffes un cornet acoustique?

- Les dimensions de sa partie inférieure la rendent capable de vibrer sur une large gamme de sons et elle pourra les "entendre" car le diffuseur sera très puissant et avec une portée de plusieurs kilomètres, il servira à piloter la puissance, ce sera la commande de "gaz".

- Donc en cas de perte de portée avec le bidule à casser les oreilles, c'est la grosse caisse qu'on n'entend pas qui posera en douceur l'objet en perdition.

- Exactement et maintenant que tu as tout compris j'espère que tu vas m'aider à fabriquer quelques composants…

- D'accord, je prends la grosse caisse qu'on n'entend pas, comme ça je n'aurais pas d'ennuis avec les voisins à cause du bruit…

 

L'aérodyne MHD

En dépit de sa simplicité apparente, car l'appareil ne comptait pas une once d'électronique, la construction et les réglages du modèle demanda plus de six mois de travail. Si la partie purement électrique était assez simple, car elle ne consistait qu'à coller des fils, il n'en fut pas de même pour la mise au point du dispositif de commande. L'accord des tiges résonantes, qui commandaient directement des contacts électriques, demanda beaucoup d'efforts pour obtenir un fonctionnement exempt de problèmes d'harmoniques, les tiges ayant fortement tendance à interférer entre elles.

Comme ce système ressemblait plus au moins par son principe de tiges vibrantes à des dispositifs réalisés au tout début de la radiocommande, Guillaume s'inspira assez largement de ces techniques primitives dégotées dans les vieux bouquins de mon grand-père pour venir à bout des multiples pièges. Et c'est ainsi, curieuse ironie, que le principe premier de la radiocommande multicanal, se retrouvait soudain à la pointe du progrès, les lames vibrantes revenaient par la grande porte pour diriger un appareil de très haute technologie!

C'est par un bel après-midi d'un samedi du mois de novembre 2050, que l'appareil flambant neuf, avec sa belle robe métallisée, se retrouva sur son trépied de décollage au milieu de sa quincaillerie de commande.

Il n'y avait personne sur le terrain extérieur, tout le monde restait dans la quiétude languissante des trous de Bora Bora et autres lieux souterrains. Nous installâmes notre bazar dans l'indifférence générale des lapins et des corbeaux qui seuls demeuraient fidèles à des biotopes traditionnels.

J'avais apporté le gros sifflet à infrasons que Guillaume m'avait demandé de lui fabriquer. Il était alimenté en air comprimé par un générateur "robustol" d'une dizaine de chevaux qui fonctionnait à l'hydrogène. Le sifflet se présentait sous forme d'un tube de deux mètres de long et de trente centimètres de diamètre. Nous l'avions orienté et incliné à quarante cinq degrés pour qu'il soit vaguement dirigé vers la zone d'évolution en sachant très bien que sa directivité était pratiquement nulle.

Il rayonnait malheureusement dans toutes les directions. Au cours des essais nous avions pu constater les nuisances "sonores" des infrasons, sous forme d'une résonance de nos cages thoraciques et de nos estomacs qui se manifestait même à une assez grande distance de l'émetteur.

Comme apparemment il n'y avait aucun autre moyen de pilotage, nous étions résignés à supporter ces effets de vibrations internes, finalement moins éprouvantes que celles de certaines grosses baffles "musicales" à grandes puissances.

Comme il était de bonne pratique avec les anciennes télécommandes par radio, nous avons d'abord procédé à des essais de portée du système de transmission d'ordres. Des petites lampes de flash étant branchées provisoirement un peu partout sur la soucoupe pour constater le passage du courant, il suffisait d'éloigner l'engin fixé sur le toit de la voiture pour constater à distance l'efficacité de la liaison.

D'une intensité relativement supportable grâce à l'effet directif du générateur céramique, les impulsions acoustiques déclenchèrent les flashs jusqu'à une distance de trois cents mètres environ. On pouvait espérer que cette valeur modeste serait améliorée en vol avec de meilleures conditions de réception. Avec le sifflet infrasons, la distance passa facilement les deux kilomètres, c'était la confirmation de l'excellente propagation de ces ondes dans le milieu aérien et un gage de fiabilité, au moins dans le pilotage des "gaz".

Les curieuses séquences musicales des notes rappelaient étrangement celles qui étaient diffusées à l'intention des extraterrestres dans un film du siècle dernier qui s'appelait "Rencontre du Troisième Type", la technique la plus moderne rejoignait ainsi des idées prémonitoires en avance sur leur temps…

Moins agréables, les vibrations infra-sonores faisaient plutôt penser au pas des Tyrannosaures dans un autre film du même auteur…

Pleinement rassurés sur les capacités de la liaison entre la terre et le ciel, nous étions prêts pour le baptême du feu mais cela n'était pas le cas d'Edora qui n'avait pas été programmée pour ce genre d'expérience.

- Dis-moi Guillaume, j'espère que tu as bien réfléchi à la validité de ton système de pilotage ? Je n'ai pas une bonne impression vis à vis de cet aérodyne, il dégage des ondes qui me font peur…

Déconcertés par les "états d'âme" de notre "compagne", nous échangeâmes des regards éberlués, c'était nouveau, la peur faisait partie aussi de son univers de calculatrice. Guillaume tenta de la rassurer, mais sans grand succès.

- Tu n'as pas de craintes à avoir, tout est sécurisé, tes liaisons radio ont été remplacées par des fils blindés insensibles aux parasites et puis tu as vu que les infrasons qui commandent la puissance ont une portée de plusieurs kilomètres.

- J'ai un mauvais pressentiment…

Avec un sourire narquois, je glissais à l'oreille de Guillaume: elle sait lire aussi dans les lignes de la main? Pour le prochain Noël, tu pourrais lui offrir une boule de cristal pour décorer son sapin?

Il éluda les questions d'un geste de la main en disant tout bas: ne l'énerve pas, ce n'est pas le moment, puis plus haut: bon, si on voyait la suite du programme?

Il fallait mettre en route le champ magnétique, puis le générateur de micro-ondes. Une grosse batterie fut placée à côté de l'engin qui reposait sur son trépied de décollage, des fils furent connectés sur le circuit de l'électro-aimant et j'actionnais un interrupteur spécial à plusieurs niveaux de courant et décrochage automatique. Une énorme impulsion de plusieurs milliers d'ampères secoua le circuit. Quand la batterie se débrancha, le courant continua sa course folle à travers une diode de résistance passante nulle, disposée en série dans le circuit.

Grâce au miracle de la supraconduction, le vieux mythe du mouvement perpétuel se réalisa, les électrons tournaient sans rencontrer de résistance en produisant "gratuitement" un champ magnétique invisible dont les lignes de force segmentées se présenteraient bientôt perpendiculairement au champ électrique du second réseau de fils.

- J'ai une impression bizarre, dit Axel, comme un léger vertige, ça te fait ça aussi?

- Euh, oui, il me semble… ça doit être le champ magnétique extrêmement puissant, je crois qu'il affecte les minuscules cristaux de fer que nous avons dans l'oreille interne, il faut s'éloigner un peu, le champ va s'atténuer.

- Dis donc, on n'est pas gâté avec ton système, d'abord les sons qu'on entend, ceux qu'on n'entend pas, et maintenant ton aimant qui nous titille les oreilles, ce sera tout?

- Je crains que non, mais il faut quand même passer à la suite du programme.

- Seigneur délivrez-nous du mal…

- J'allume les micro-ondes… Attention les yeux…

Après avoir reculé d'une dizaine de mètres, Guillaume demanda à Edora de mettre en marche le générateur de micro-ondes destiné à l'ionisation, la fréquence sonore prévue se fit entendre dans le haut-parleur, elle était d'une tonalité relativement grave et pas trop désagréable. Instantanément, la soucoupe s'entoura d'une légère luminescence rouge, la pellicule d'air qui l'entourait était devenue conductrice, il était temps de faire passer du courant dans cette soupe d'électrons pour voir les effets de la portance magnétohydrodynamique.

- Je crois que c'est bon, tout à l'air normal, on peut essayer de décoller.

- C'est vraiment ce que tu veux Guillaume, tu as bien réfléchi? dit Edora avec une certaine angoisse dans la voix…

- On y va, premier niveau de puissance.

- Comme tu voudras, mais je suis inquiète… premier niveau de puissance…

Une vibration sourde ébranla le sol, le sifflet vibra sur son support, la coloration luminescente devint rouge orangée et l'engin se souleva doucement, quitta son trépied et se stabilisa à une altitude d'un mètre cinquante environ.

- Ça alors…c'est incroyable ton bidule a l'air de marcher…

- En effet, en effet…l'affaire se présente bien, on continue?

- Il y a une odeur bizarre, tu ne sens pas?

- C'est rien, c'est l'ozone généré par les rayonnements, alors on continue?

- Ma foi, il faudrait peut-être essayer une translation lente pour voir l'efficacité des commandes?

- Oui, en avant lentement.

- En avant lentement, répondit Edora avec une sorte de soupir…

On se serait cru dans la marine avec la salle des machines qui répète les ordres de la passerelle…

L'aérodyne s'inclina docilement en translation lente vers le centre de la piste, lui-même ne faisait aucun bruit, c'était dommage que les liaisons sonores aient été aussi polluantes.

- Virage à gauche. Guillaume parlait haut et fort en ayant l'impression que la liaison avec Edora se ferait mieux ainsi avec le bruit ambiant, il n'en était rien évidemment…

Une autre tonalité apparue dans le spectre sonore et la machine fit un grand virage sur la gauche, puis revint vers nous pour se stabiliser à nouveau. C'était assez surréaliste de voir cet objet luminescent obéir si facilement à de simples bruits, c'était à se demander ce qu'il ferait si brusquement on lui passait une symphonie de Wagner, des bêtises certainement…

- Bon, la phase un est terminée, tout cela est très satisfaisant, si on poussait les feux ? Edora, on passe à mi-gaz.

- Mi-gaz, répondit-elle avec lassitude…

En présence de la sonorité convenable, le plasma devint bleu-vert et l'engin bondit vers le ciel à une vitesse terrifiante, heureusement qu'Edora avait pris sérieusement les choses "en main" car la machine aurait été rapidement perdue de vue. En prenant la sage décision de la mettre immédiatement en virage et à une altitude assez basse, elle réussit à garder les commandes. De cette façon, elle faisait de grands cercles mais de plus en plus rapidement.

Soudain Edora annonça une mesure de vitesse qu'elle avait sans doute faite par estimation visuelle: le mur du son est passé, la soucoupe est en phase d'accélération constante, maintenant elle vole à environ mille huit cent kilomètres à l'heure, deux mille deux cent…

A une vitesse largement supersonique la machine volait dans un silence absolu, c'était incroyable, l'enfer sonore que nous avions vécu avec le "Condor" c'était fini, terminé.

Maintenant l'engin tournait tellement vite qu'il devenait de plus en plus difficile à distinguer, affolé par la tournure des événements, Guillaume cria à Edora de couper la puissance, ce qu'elle tenta de faire immédiatement mais c'était trop tard car soudain se fut-elle qui cria, mais des paroles indistinctes:

- Gui… Guillam… il y a quelque chose… ne… pas…

Puis plus rien, il tenta de l'appeler sans succès, elle ne répondait plus, elle était morte!

Et l'engin tournait de plus en plus vite, bloqué sur sa trajectoire.

Guillaume cria pour me demander de couper les fils des haut-parleurs et arrêter la course infernale quand soudain il se sentit mal, très mal…

- Axel, il se passe quelque chose, je vois des papillons roses partout, j'ai des terribles douleurs dans le ventre et je suis en train de pisser dans mon froc… Axel fais quelque chose, coupe les fils…

- Moi c'est pareil, j'ai la vue qui se brouille… Aaah…

A deux mètres de Guillaume je me roulais par terre, un couteau dans la main, à vingt centimètres des fils, incapable d'aller plus loin. Alors, dans un effort surhumain, Guillaume se jeta sur le couteau et coupa les fils… mais c'était seulement ceux du haut-parleur de commande…le silence se fit, mais l'engin volait toujours et il était livré à lui-même, totalement incontrôlable... il faisait des arabesques dans le ciel à une vitesse folle et dans un silence total.

A moitié inconscients, terrassés par l'intensité dantesque des rayonnements électromagnétiques émis par la machine, que nous avions grandement sous-estimés et qui avaient réussi à "cramer" Edora, nous avons vu l'objet fou se rapprocher du sol et en une fraction de seconde une énorme explosion nous plongea dans le coma.

C'est à l'hôpital que nous avons pris connaissance des dégâts de notre expérience.

L'engin avait plongé verticalement vers le sol à une centaine de mètres de nous. En raison de sa vitesse largement supersonique, il avait, malgré sa faible masse, creusé un cratère de cinq mètres de profondeur en expulsant une énorme quantité de terre. Projetés contre le grillage du terrain et recouverts de gravats nous étions inconscients et couverts de blessures. Alertés par les ondes de choc, les "gens d'en bas" nous avaient heureusement rapidement dégagés.

Nous avons eu la chance de nous en sortir sans trop de dégâts après seulement une semaine de soins, car à notre retour sur le terrain nous avons constaté avec effroi qu'il était dévasté et que toutes les installations au sol étaient détruites.

L'enquête qui suivit conclut à notre entière responsabilité et bien entendu le conseil d'administration du club vota à l'unanimité notre exclusion définitive, nous étions désormais classés dans la catégorie des individus socialement dangereux qu'il valait mieux fuir comme la peste.

Lassés des expériences de physique à composantes "extraterrestres" qui dépassaient nos compétences, nous avons alors sagement repris notre modélisme de l'ancien temps… "tousboistoutbois"… en volant dans les champs…

Heureux quand même… et sans le souci de devoir construire un jour l'engin capable d'effectuer un transfert hyperspatial en direction de l'anti-univers pour le plaisir d'amuser la galerie…

 

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