Quatrième Epoque

Par Grégoire Tramontane

La cellule

Lentement, le soleil se glisse sur l'horizon, des couleurs pourpres apparaissent sur le roc des montagnes et les ombres se retirent en raclant le sol. Le jour se lève et s'étire comme un chat.

Tout au fond de la grotte un éclat de lumière apparaît, c'est une goutte d'eau pendue à l'extrémité de sa stalactite et qui brille telle une étoile. Rapidement, sa lumière vire au blanc éblouissant et la petite perle de pluie se prend à tournoyer, comme animée d'un mouvement intérieur.

C'est qu'il y a quelque chose à l'intérieur. A l'intérieur il y a un miracle.

Pour la première fois depuis jamais, pour la première fois depuis toujours, l'inconcevable, l'inimaginable et l'impossible sont réunis dans une même entité, dans un même lieu, si petit dans ses dimensions qu'un grain de sable n'y tiendrait pas et si grand dans sa complexité qu'une montagne s'y perdrait.

C'est la première cellule vivante, c'est le premier brin de vie, le début de la civilisation.

La vie vient de naître dans cette goutte, fille de rien, fille de tout, fille des lumières et des vents, fille des vibrations de la terre.

Dans sa coquille d'eau de pluie, la petite cellule oscille légèrement. Troublée par l'émergence tellement inattendue de son état, elle tente de situer l'étendue de son environnement en déformant tant bien que mal une enveloppe extérieure dont elle vient seulement de découvrir l'existence. De cette exploration maladroite, elle ne retire rien car elle ne comprend rien de ce qui l'entoure et puis elle commence à avoir faim, et plus grave encore, elle commence à s'ennuyer.

Pourtant, l'immense univers de sa goutte est peuplé d'innombrables substances et molécules parfois très élaborées, toutes agitées de mouvements divers très intéressants. Ne pourrait-elle pas tenter d'entrer en communication avec ce joli monde tellement prometteur de pouvoir, qui saura un jour réussir, gainé de noir et auréolé de parfum, quelque tango endiablé?

Hélas non, pour le moment, ce peuple malgré les apparences, n'est qu'incohérence inanimée, valse de particules sans âmes, matière inerte. Depuis un milliard d'années, ce peuple n'a pas encore trouvé la clé que le hasard a préparée pour son avenir. En errant d'argiles en fontaines, de fleuve en mer, de pluie en rosée, il n'a pas encore rencontré l'étincelle qui l'aurait sortie de sa condition de soupe primitive.

Pour le moment.

Seule la petite cellule a réussi à émerger de cette soupe, c'est un exploit remarquable, unique au monde qui peut se renouveler éventuellement chaque milliard d'années, mais pas systématiquement.

Dans sa coquille d'eau de pluie la petite cellule s'agite et s'inquiète, elle est seule, abandonnée puisque qu'elle est seule, seule d'une solitude absolue.

Première de sa condition, elle pourrait se faire une raison, en raison de l'importance fondamentale qu'elle représente, mais elle est dans l'ignorance que c'est elle la première étape de la vie, la seule qui existe dans le monde. Autour d'elle le désert est total et à cet instant, l'univers est pour la première fois très exactement coupé en deux.

D'un coté, il y a l'univers, c'est à dire tout, et de l'autre il n'y a rien ou presque, c'est à dire elle, toute seule, raison suffisante il faut en convenir, pour que sa solitude soit absolue.

Ce jour, la lumière, la terre, l'eau et la vie sont réunis pour la première fois sur cette terre, et ce jour serait un grand jour de joie, si la joie appartenait à la lumière, à la terre ou à l'eau, mais elle fait partie de la vie et n'a pas été encore inventée par celle-ci.

Seule l'angoisse était l'invitée de ce jour, premier chapitre du commencement, première candidate du livre des sentiments, première apparition de l'ombre de la mort.

Soudain, tout au fond de la grotte l'éclair de la goutte se durcit, l'échauffement des rayons se fait plus fort, de plus en plus fort, alors l'eau de la vie part en fumée et la vie s'évapore avec elle.

La petite cellule meurt de soif.

C'est terrible.

Ce premier jour de l'invention de la vie, après l'aboutissement génial d'un milliard d'années de hasard, tout est détruit. Tout est à recommencer, mais le premier abîme de la mort est creusé, prêt à recevoir peut-être, dans un milliard d'années, une autre petite cellule, si le hasard veut bien faire encore un petit effort pour se donner la peine de la fabriquer.

Nous ne saurons jamais rien de la première petite cellule que personne n'a vue.

Dommage, c'était peut-être une petite cellule grise…

Lumière dans la vie

En 2075 il y avait belle lurette que de nouvelles cellules de tout bord et de toutes origines avaient fait leur chemin et la preuve c'est que le mot "lurette" qui ne veut strictement rien dire, sauf quand il est précédé de l'adjectif "belle", est encadré dans le dictionnaire par le mot "lupus", qui comme chacun sait est une dermatose siégeant généralement sur les ailes du nez et les joues, et par le mot "luron", qui comme chacun sait est une personne joyeuse, hardie et sans souci.

Et les cellules dans tout ça, que viennent-elles faire dans cette lurette? C'est bien simple, elles sont venues fourrer leur nez partout, et sans elles, il n'existerait ni lurette, ni lupus, ni luron, ce serait le désert du langage, la faillite de la maladie et la consternation de la joie.

Triste non?

Au lieu de cela, bien évidemment la vie est là, sous nos yeux, dans nos yeux, dévorante de vitalité et d'intelligence mais tellement mystérieuse que les générations d'inventeurs qui se sont penchés sur elle n'ont découvert que la stupeur et l'émerveillement d'une quête sans fin.

La vie, c'est quoi au juste?

Très loin, vers l'Est, des inventeurs curieux de réponses fondamentales, se posaient des questions de cette sorte. Russes et Chinois de leurs états, perdus dans quelques toundras glacées tellement propices à la méditation, au contraire de la moiteur des tropiques et de celle de l'occident, qui ont trop tendance à ramollir les cerveaux, ils observèrent un soir de brume et dans la pénombre, sous le microscope éclairé de lumière noire, de bien étranges phénomènes.

En appliquant des champs pulsés de certaines fréquences bien précises sur des cellules vivantes observées en lumière ultraviolette, ils remarquèrent dans les noyaux, au niveau des chromosomes, des pulsations lumineuses vertes qui se déplaçaient en fonction de la fréquence appliquée.

Ce phénomène bizarre, apparemment sans rapport avec la biologie, rappela à ces chercheurs d'autres phénomènes curieux décrits au siècle précédant tels l'effet Kirlian, investigateur russe des années 50, qui décrivait certaines "auras" lumineuses autour des structures biologiques animales et végétales soumises à des rayonnements radioélectriques et aussi les effets ni compris ni exploités, de la machine de Prioré, physicien français, tourné en dérision dans son propre pays.

L'observation longue et minutieuse de ces "petites lumières de vie", en corrélation avec des champs électromagnétiques, donna des idées aux savants sibériens, ils tenaient un effet qui certes, pour le moment, ne servait absolument à rien, mais qui avait sans doute un rapport direct avec un aspect fondamental du "mécanisme" vital:

Ils supputèrent qu'il y avait un rapport caché entre le monde vivant et des forces purement physiques de l'environnement. Mais comment le prouver, alors que la différence paraissait tellement spécifique entre le vivant et le non vivant. Le vivant empruntait les matériaux du non vivant pour vivre, en prenant de ce fait une spécificité particulière, mais il y avait séparation nette entre lui et la matière "morte" et normalement, la vie "flottait" dans une bulle indépendante des forces de l'univers.

Il fallait trouver un aspect de cette vie en contradiction avec cette indépendance, il fallait trouver une absurdité de la nature. Chez les êtres humains l'absurde est facile à trouver, il suffit de lire les journaux, par contre dans la nature cela paraît plus difficile, car elle est équilibrée…

Les chercheurs du froid cherchèrent partout, ils fouillèrent les vieux grimoires, ils cherchèrent dans l'improbable, dans l'ésotérique, ils interrogèrent les sciences oubliées, les sciences maudites et… ils trouvèrent.

Ils trouvèrent une parfaite aberration vitale, parfaitement oubliée depuis longtemps, ils trouvèrent la transmutation froide.

L'œuf de poulpe…

Impossible de décider qui de la poule ou de l'œuf est apparu en premier, ce qui tendrait indéniablement à prouver qu'ils sont arrivés ensemble comme par enchantement, mais là n'est pas la question. Cette poule, dont l'apparition tourmente les esprits depuis si longtemps, est bien surprenante, car malgré le peu d'intelligence que nous, les supérieurs, nous lui prêtons, alors que nous sommes parfaitement incapables de pondre un œuf et même de comprendre comment elle fait, cette poule donc, se révèle en réalité comme l'ange de lumière qui aurait dû, si on l'avait écoutée avec moins de mépris, nous dévoiler une grande partie du plus grand secret de l'univers, celui du mécanisme de la vie.

L'affaire ne date pas d'hier, elle remonte fin dix huitième, début du dix neuvième siècle, quand le chimiste Vauquelin, contemporain de Lavoisier (considéré comme un des pères de la chimie), démontre expérimentalement que les poules excrètent avec la coquille de leur œuf quotidien, plus de calcium qu'elles n'en absorbent dans leur nourriture!

A une époque où l'atome n'était pas encore connu, aucune explication ne fut évidemment proposée pour expliquer le processus.

Curieusement, alors que le célèbre Lavoisier énonçait fort justement qu'en chimie "rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme", avec le succès que l'on sait, un de ses collègues du fond du couloir, qui demeura lui, obscurément inconnu, mettait le doigt avec des moyens très simples, sur une autre facette de l'organisation de la matière, d'une importance tout aussi fondamentale. Comme parfois, la notoriété ne sait faire les choses qu'à moitié.

Plus d'un siècle et demi passa, on inventa l'atome et ses merveilles, qui menèrent à Hiroshima.

C'est en France, dans les années soixante du vingtième siècle qu'un scientifique nommé Louis Kervran repris ce dossier sulfureux, qui puait si fort l'alchimie, en mettant au grand jour les mêmes faits étonnants:

Sans apport suffisant de calcaire, les poules pondent des œufs à coquille molle, un apport de mica qui contient du magnésium et du potassium leur permet de pondre à nouveau des œufs à coquille calcaire. Les poules fabriquent donc du calcium, à partir du magnésium et de l'oxygène et à partir du potassium et de l'hydrogène, l'oxygène et l'hydrogène provenant de l'eau.

Non seulement Vauquelin n'avait fait aucune erreur dans ses mesures et l'animal était bel et bien capable de fabriquer du calcium, mais c'était la nature vivante tout entière qui était capable de transmutation et pas seulement la poule. Le homard est capable de fabriquer du cuivre à partir du fer, les algues (laminaires) de l'iode qui vient de l'étain et certaines bactéries produisent du manganèse à partir du fer… etc

Kervran pensait ainsi que les immenses formations calcaires, les réserves de charbon et les champs pétrolifères, dont les genèses restent particulièrement floues, pouvaient résulter du même processus.

Le vivant était capable d'élaborer les éléments chimiques dont il avait besoin par déplacement entre éléments de noyaux d'hydrogène, d'oxygène et de carbone, il savait faire de la transmutation atomique.

Pour bien préciser les choses, il faut nous rappeler que les mécanismes chimiques (et biochimiques) ne sont que des échanges d'électrons de la dernière couche qui entoure les atomes, en aucun cas il n'y a modification au niveau du noyau de protons et de neutrons, considéré dans ce cas comme une forteresse. Seules les techniques de physique nucléaire, qui mettent en jeu des énergies considérables, comme dans les piles atomiques, les accélérateurs de particules et les bombes, sont officiellement capables de provoquer des modifications du noyau.

Et puis il y a aussi les poules… qui sans faire d'autre bruit que leur caquetage, peuvent transformer des noyaux de magnésium et de potassium en noyaux de calcium qu'elles picorent en croquant du mica avec leurs dents… c'est incroyable, mais c'est vrai et fut à l'époque amplement démontré par Louis Kervran.

Cette transmutation des éléments que la vie sait parfaitement réaliser à "froid" sans l'énorme apport d'énergie des accélérateurs de particules et sans dégager d'énergie de fusion, échappant ainsi en apparence à la loi d'Einstein de transformation de matière en énergie, démontrerait-elle l'existence d'une "force vitale" imaginée à une certaine époque, mais que personne de sérieux n'envisageaient plus depuis des centaines d'années?

Le plus étonnant c'est que cette découverte qui date du dix neuvième siècle, fut parfaitement analysé dans les années soixante, avec une multitude de preuves, puis oubliée… pourquoi?

C'est extrêmement simple.

Malgré les justifications expérimentales et les concepts très intelligemment structurées de Kervran, aucune théorie physique ou chimique n'a jamais pu apporter une quelconque explication du phénomène. Au contraire, les nombreuses connaissances sur la structure de l'atome décrivent comme impossibles de telles aberrations.

La réalité des faits n'a intéressé personne.

Il y a beaucoup d'autres exemples de ce mode de raisonnement de la part des scientifiques et ils ont raison, l'étude des réalités dérangeantes est trop risquée, elle conduirait inéluctablement à l'échec de leur carrière. Seuls les "papiers" rédigés en langue anglaise, publiés dans des revues à comités de lecture tatillons jusqu'à la forme de la virgule près, ont une valeur scientifique à condition d'être en accord avec les idées des auteurs anglo-saxons bien répertoriés qui font parti de ces mêmes comités.

C'est pour cela que les "francs-tireurs" de la science ont souvent une double vie: Convenablement cartésienne au grand jour dans l'espace réglementé et joyeusement hérétique en situation de liberté dans l'espace privé.

En ce qui concerne la transmutation biologique, l'absence de théorie occulta l'évidence et les premiers succès de la biologie dite "moléculaire" avec ses promesses de réussites rapides, ouvrirent les voies royales de la manipulation de la cellule et de son code génétique dans lesquelles les têtes pensantes s'engouffrèrent en longs cortèges. Il fallait décoder les labyrinthes de l'ADN, ce serait la clé de tout. Demain on rase gratis.

Le magnésium se transforme tout seul en calcium? Circulez, c'est une erreur, il n'y a rien à voir, et laissez les poules tranquilles sinon c'est mon pied au cul, la terre est ronde et cela devrait suffire à votre bonheur.

C'est ainsi que la science essaie d'avancer en évitant soigneusement les coups de pieds au cul, alors que le contraire serait plus logique et certainement plus efficace…

Passé un temps, on a encore parlé de fusion froide avec de grands espoirs pour produire de l'énergie et puis plus rien, plus de crédits, il fallait garder l'argent pour que les grands savants rationalistes trouvent le moyen rationnel d'imposer rationnellement l'usage de la farine de mouton dans l'alimentation rationnelle des vaches et trouver plus d'argent encore pour construire plus tard des incinérateurs… rationnels…

Troublés par ce problème de la transmutation "froide", nos savants sibériens eurent alors une idée géniale:

Le fonctionnement du monde vivant serait-il en corrélation avec l'anti-univers?

De la vie, on ne verrait que la partie visible dans notre univers, l'autre partie serait invisible, elle se trouverait dans l'univers jumeau de gravitation négative.

Cela expliquerait l'inexplicable énergie des transmutations froides qui trouverait son origine de "l'autre coté".

Les fonctions vitales seraient le fruit d'une extraordinaire symbiose entre les deux feuillets d'un univers à double face.

Chaque cellule vivante aurait les "racines" énergétiques de sa vie dans l'autre univers. La maladie serait-elle alors une fuite de cette énergie et la mort cellulaire sa perte totale dans l'univers parallèle?

Dans l'état, cette théorie révolutionnaire n'avait qu'un défaut, il n'y avait pas le moindre commencement de preuve, personne ne connaissait le moyen de "percer" la barrière énergétique de l'anti-univers, sauf sans doute les "visiteurs du Bourget" qui ne semblaient pas pressés de l'expliquer à quiconque.

Mais il y a aussi un Dieu pour les chercheurs non conventionnels, la lumière vint de Finlande, un autre pays du froid.

Le trou

Pour ne pas ignorer d'éventuels effets lumineux de l'expérience, le laboratoire tout entier était plongé dans la pénombre. Seuls les écrans d'ordinateurs situés derrière les vitres blindées de la chambre d'observation apportaient un soupçon de lumière.

La machine se trouvait au centre de la grande salle, elle ressemblait à un énorme champignon bardé de câbles et de tuyauteries. Entièrement métallique, d'une belle couleur de chrome légèrement bleutée, elle reflétait, malgré la faible luminosité ambiante, tous les recoins de la pièce, rien ni personne n'échappait à son pouvoir de captation, comme si elle anticipait déjà sur ses capacités supposées de voleuse d'espace.

Le silence était presque total, chacun s'affairait pour vérifier une dernière fois l'état nominal des paramètres, puis graduellement le niveau des conversations retrouva celui d'une ambiance normale, les vérifications semblaient terminées.

Alors une voix s'éleva, celle du responsable du projet.

- Les enfants, si vous avez fini, on pourrait peut-être commencer?

Le chœur de participants répondit affirmativement. Tous les systèmes étaient prêts.

- On lance le système. Top.

L'ensemble du système était entièrement automatisé, du moins pour le démarrage, les pompes à vide se mirent en route automatiquement au fur et à mesure de la dépression dans la chambre supérieure du "champignon".

A l'intérieur de cette chambre d'environ trois mètres de diamètre, le gros rotor en forme de disque, était prévu pour tourner dans un vide absolu. La mise au point du pompage de l'air n'avait pas été facile du fait de la traversée de l'enceinte à vide par l'axe de rotation. En fait, cet axe servait aussi de pompe moléculaire pour contrer les fuites du système de paliers magnétiques sans frottement.

Une turbine à air comprimé extrêmement rapide actionnait le rotor, elle était située sous le plancher en béton de la pièce.

Pour l'instant la vitesse de rotation ne dépassait pas quelques milliers de tours par minute, l'enceinte n'était pas encore vide.

Un vide poussé était grandement nécessaire dans le système en raison de la fantastique vitesse de rotation que le rotor était censé atteindre: Plusieurs millions de tours par minute, plus de quarante mille tours par seconde! A ce régime, dans l'air dense, l'échauffement serait colossal, comparable à celui d'un objet spatial en rentrée dans l'atmosphère terrestre et la puissance motrice nécessaire devrait tendre vers l'infini avec un bruit largement supersonique qui détruirait toute vie sur un rayon de dix kilomètres ! C'était complètement impossible.

Avec le vide, le pari était moins risqué, il n'y aurait plus d'échauffement du disque, le bruit serait confiné à celui de la turbine et les calculs montraient qu'il était possible, en utilisant un disque de robustol, de ne pas tout exploser sous la contrainte d'une force centrifuge titanesque.

Quand les instruments assurèrent que le vide était prêt, le niveau de rotation atteignait déjà la coquette valeur de cinquante mille tours et le bruit de la turbine à l'étage inférieur n'était que trop audible malgré la présence de multiples couches absorbantes.

Il était temps d'enclencher la phase deux de l'expérience, en montant progressivement la puissance.

Cela valait la peine de continuer cette expérience jusqu'au bout, car les effets recherchés de l'obtention d'une aussi grande vitesse de rotation étaient prodigieusement ambitieux, il ne s'agissait rien de moins que de briser l'infranchissable barrière entre l'univers visible et l'univers jumeau!

En créant une force centrifuge colossale, le rotor hyper-rapide était conçu pour faire éclater en son centre la "pression gravifique" de notre monde, pour laisser pénétrer dans celui-ci une partie de l'antigravité de l'anti-univers…

Ce pari extravagant avait la prétention de démontrer à la fois la dualité de l'univers et l'étroite corrélation de la vie avec cette dualité.

Ce pari n'était pas sans danger, d'abord en réalisation technique que l'on imagine facilement "éclatante" malgré les précautions prises, et aussi surtout, dans ses résultats supposés. Un "retournement" de l'espace-temps à l'image d'un doigt de gant par le "trou de gravité" provoqué par le rotor n'était pas à écarter. Que deviendrait la terre si ce "trou", une fois induit, ne cessait alors de grandir pour se transformer en une sorte de "trou noir gravifique" gigantesque capable "d'avaler", pourquoi pas, la terre entière et même tout le système solaire?

Toutes sortes d'hypothèses plus ou moins délirantes avaient étés envisagées par les chercheurs, mais pour l'instant ils occultaient les dangers potentiels, ils étaient au pied du mur, avec une idée fixe: Réussir l'expérience la plus folle de tous les temps, celle qui ouvrirait la porte des étoiles et celle de la vie.

Pour quantifier ces résultats inimaginables, en dehors d'appareils de mesure sophistiqués, il y avait aussi un dispositif très simple qui commençait à capter les regards: Située au-dessus de la tête du "champignon", une bille d'acier de dix centimètres de diamètre était suspendue par un câble relié à une potence élastique. La réponse de cette masse à la diminution de la gravité serait très facile à voir, elle devrait monter progressivement et puis à la limite, en cas d'inversion pure et simple de la pesanteur, elle devrait se balancer dans… l'autre sens! Tenue par le câble qui l'empêcherait de s'envoler!

Dans l'assistance, personne ne croyait vraiment à cette possibilité… mais tout le monde l'espérait…

Sous la boule, dans une boite étanche, sous l'œil d'un microscope relié a une caméra, une culture de cellules avait l'ambition d'être le premier témoin vivant susceptible de démontrer d'éventuelles relations entre les phénomènes biologiques et la face cachée de l'univers.

- Deux cent mille tours, dit une voix, l'accélération est régulière, elle suit pratiquement la courbe prévue.

- La température?

- Quelques dixièmes d'augmentation, il doit rester quelques molécules d'air.

Avec l'accroissement de vitesse, les bruits de la turbine devenaient de plus en plus difficiles à filtrer et le sol malgré son épaisseur commençait à vibrer légèrement.

Vers neuf cent mille tours, l'atmosphère était devenue de plus en plus oppressante, les respirations devenaient courtes et il ne se passait toujours rien de spécial quand soudain, une voix retenti dans les haut-parleurs :

- La gravité au-dessus du disque a diminué de deux pour cent.

Des cris de joies s'élevèrent dans la salle de contrôle. C'était parti, la machine semblait fonctionner et comme les regards se portaient sur la boule de métal tout le monde vit nettement qu'elle oscillait en tournant légèrement, il se passait vraiment quelque chose.

Lentement, la vitesse de rotation augmenta, dépassa le million de tours par minute et la gravité diminua de plus en plus.

Vers un million six cent mille tours, la potence de la boule était vraiment détendue et celle-ci se balançait de plus en plus fort.

- La gravité a diminué de vingt pour cent et ça continue.

A un million six cent soixante six mille tours exactement, des lueurs bleutées évanescentes apparurent dans la culture de cellules, la gravité était diminuée de trente trois pour cent, la boule dansait de plus en plus fort et un courant d'air violent commençait à faire voler la poussière autour de la machine.

L'instant était magique, les expérimentateurs avaient le souffle coupé. Pour la première fois ils étaient les spectateurs privilégiés d'un phénomène impensable, ils avaient vaincu la force la plus mystérieuse de l'univers, ils dominaient la gravité.

Comme cette vitesse de rotation semblait donner lieu à des phénomènes biologiques particuliers, la question se posa de savoir s'il fallait continuer ou s'il valait mieux analyser d'abord ces premiers résultats. Sans hésiter le responsable décida:

- On continue, tout est enregistré, on verra plus tard.

A un million sept cent mille tours, les lueurs bleues avaient disparu, mais la boule avait continué son allégement, la gravité était diminuée de cinquante pour cent, les vibrations du bâtiment qui avaient fortement augmenté restaient supportables, mais le vent devenait de plus en plus fort, des papiers oubliés virevoltaient dans la pièce où régnait un bruit de forge.

C'est en passant le cap des un million neuf cent mille tours que la boule échappa à la gravité, elle se balançait comme un ballon de baudruche au bout de son câble complètement détendu.

- Gravité zéro annonça une voix aussitôt couverte par un tonnerre d'applaudissements.

- On continue, il faut essayer de passer en gravité négative.

La gravité devint très rapidement négative bien avant les deux millions de tours par minute, la boule monta de plus en puis haut puis se balança bientôt au bout de son fil comme une balle de ping pong dans un courant d'air et cela n'était pas une image car à l'intérieur de la salle il y avait une véritable tornade, la colonne d'air en gravité négative aspirait son environnement, le toit vibrait de toute part et menaçait de s'arracher!

Il était temps d'arrêter l'expérience mais comment? La vitesse atteinte était tellement grande qu'il faudrait des heures pour que le rotor s'arrête de lui-même car tout avait été prévu pour que le dispositif fonctionne avec un minimum de frottements. La puissance motrice elle-même ne pouvait pas être coupée d'un seul coup sans provoquer des effets mécaniques dévastateurs, il fallait ralentir progressivement comme le programme l'avait prévu, en espérant que le toit tienne le choc dans l'ouragan.

Lentement le disque commença sa décélération, mais un enfer de vent avait pénétré dans le laboratoire, la poussière et les débris de toute sorte faisaient penser à une tempête de sable dans le désert. Soudain, la dépression devint tellement forte que la porte d'accès échappa à ses gonds et s'ouvrit brutalement, alors, d'un seul coup, le toit s'envola avec une partie de la structure du bâtiment, l'appel d'air avait été fatal! Le souffle se calma un peu, car sans obstacles, la furie de l'air passait plus facilement.

Terrifiés par la gravité des événements, les explorateurs de la gravité, oubliant le fantastique succès de leur expérience, prièrent pour que la solidité de leur bunker continue à les protéger de la fureur du cyclone. Ils avaient ouvert les portes de l'enfer et tenaient le diable par la queue sans pouvoir le lâcher!

Comble de malheur, et pour agrémenter la situation, un froid terrible s'insinua dans ce qui restait du laboratoire. Le froid de l'anti-espace, sans doute proche du zéro absolu, s'engouffrait en abondance et en quelques minutes la température chuta de cinquante degrés et les murs se tapissèrent de cristaux de glace. Il fallait faire quelque chose et vite, il fallait refermer le trou ou mourir de froid.

- On arrête la turbine et on annule le vide, hurla le responsable en essayant de surmonter le bruit intense du cyclone.

- On va tout faire sauter, répondit une voix.

- Non, il doit faire tellement froid autour du rotor et de la turbine qu'on a une chance de ne pas faire fondre le labo avec la chaleur dégagée.

- D'accord, on coupe la turbine et on coupe le vide avant que l'air ne se transforme en glace pilée.

La turbine fut coupée brutalement. Privée de son air de refroidissement elle prit instantanément, d'après les images des caméras de surveillance, la couleur blanche de l'acier en fusion.

Progressivement le vide de l'enceinte du rotor fut supprimé et une chaleur intense se dégagea rapidement autour de lui, il devint incandescent et puis très vite ce fut la machine entière qui dégagea une chaleur de haut fourneau, en passant du rouge vif au blanc.

En quelques minutes la température ambiante passa de moins cinquante à plus de cinquante degrés, l'enfer changeait de sens mais c'était toujours de l'enfer et même de plus en plus infernal !

Complètement terrifiés, les yeux exorbités par la peur, les chercheurs d'impossible pensèrent que leur fin était proche et qu'ils ne survivraient pas à la chaleur intense, il fallait fuir ce chaudron du diable au plus vite, il fallait abandonner le laboratoire.

Derrière la chambre blindée un couloir menait à l'extérieur, mieux valait affronter l'ouragan que cuire dans un four…

Après avoir récupéré rapidement les précieux fichiers de l'expérience, l'ordre d'évacuation fut donné et tout le monde se précipita dans le couloir quand brutalement, le "trou" se referma, l'ouragan s'apaisa et c'est en courant à toutes jambes que la petite troupe se dispersa dans la campagne.

Après quelques minutes d'une course éperdue, la "tribu" affolée se retourna vers les bâtiments dévastés. Une épaisse fumée s'élevait vers le ciel calmé de sa furie, le laboratoire achevait de se détruire en se consumant.

Consterné par la perte de leur outil, les chercheurs encore sous le choc reprirent rapidement leurs esprits, ils étaient encore en vie, il n'y avait pas de blessés et ils avaient gagné.

En réussissant une expérience extraordinaire, ils avaient vaincu la gravité et ni la terre ni le système solaire n'avaient été "avalés"…

En quelques heures ils venaient de changer le monde, un avenir scientifique radieux s'élevait devant eux. Avec une nouvelle machine et un grand luxe de précautions de sécurité, ils pourraient un jour, reprendre des essais.

Dangereux, le "dragon du trou" n'était pas mortel et cela valait infiniment la peine de l'apprivoiser.

Le secret de l'anneau

Bientôt, les fantastiques nouvelles, venues de Finlande, déclenchèrent dans le monde entier une frénésie de recherche pour traquer les mystères de "l'anti-monde". Les spécialistes les plus pointus, qui ne s'étaient douté de rien depuis si longtemps, furent extrêmement surpris et jetèrent leurs certitudes aux orties pour s'engouffrer dans le nouvel eldorado.

Il était possible de forcer les portes d'un autre univers et il était possible que cet autre univers soit aussi une intime partie de nous-mêmes.

Serions-nous extraterrestres sans le savoir?

Ces questions hantèrent les chercheurs et l'expérience finlandaise fut répétée partout dans le monde. Pendant des années, les rotors des "gravitors" cassèrent systématiquement la gravité pour la dépouiller de ses mystères. Finalement, deux aspects fondamentaux se détachèrent de l'exploitation de milliers de résultats d'expériences:

- L'existence d'au moins un anti-univers était une réalité incontestable et l'existence de plusieurs autres univers (que certains appelaient "membranes" ou "branes") était vraisemblable. L'exploration de ces "mondes" était difficile, mais possible, un immense champ d'expérience était ouvert et l'utilisation de l'anti-gravité serait la réalité de demain.

- La matière vivante était un avatar, une variation de la matière inerte, un état particulier de synergie entre les deux univers.

De la première expérience de Finlande, les chercheurs avaient pu sauver des images de l'interaction de la vie avec la gravité sous la forme de luminescences bleues qui sautillaient autour de leur culture de cellules.

Ce premier résultat ne démontrait rien d'autre qu'une relation, sans donner le moindre commencement d'explication, mais il fut décisif pour donner envie à de multiples équipes d'approfondir la question. Après des années de réflexion leurs conclusions étaient assez étonnantes:

- Il fallait considérer, que les noyaux des atomes du monde vivant étaient différents de ceux des atomes du monde inerte!

Cette conclusion extraordinaire permettrait d'expliquer un grand nombre de "faits maudits" et en particulier bien sûr, les transmutations biologiques.

Cette différence se manifesterait au sein du noyau "vivant" par la présence d'une pointe d'énergie gravifique issue de l'anti-univers. Cette énergie "obligerait" certains fragments "sécables" d'hydrogène de carbone et d'oxygène des noyaux des atomes, à se séparer légèrement de ceux-ci, pour se grouper en forme d'anneaux autour des pointes d'énergie.

Cette modification qui ne change pas les propriétés chimiques de la matière lui permet néanmoins d'être très différente dans son comportement général, en autorisant facilement des échanges "d'anneaux" d'hydrogène de carbone et d'oxygène qui peuvent facilement "glisser" le long des lignes d'énergie pour "sauter" d'un atome sur un autre, de façon à engendrer de nouveaux éléments par addition ou par soustraction.

On remarquera que les principaux constituants de la vie que sont l'eau et le carbone sont principalement concernés par ces "réactions".

On remarquera aussi que l'analyse réelle des molécules "vivantes" ne soit impossible en dehors de la "membrane" de l'anti-univers car isolées de leur contexte de vie pour être transférées dans une éprouvette, elles reviennent instantanément à leur forme "morte". Seul le "contact" avec "l'énergie vitale" peut leur rendre leurs propriétés de molécules de "vie" comme cela se produit par exemple avec l'oxygène de la respiration chez les animaux.

Alors, quand la notion "d'anneau" eut été décryptée, une autre question fondamentale se posa: Que représentait pour un être vivant cette "énergie vitale"? L'attrape gogo des gourous de fête foraine ou bien une réalité biologique tangible et mesurable ?

La réponse fut apportée par des chercheurs Italiens du côté de Rome.

Esprit es-tu là ?

Pour donner une image frappante de la réalité cachée de cette énergie, si les êtres vivants n'avaient que deux dimensions, leur forme énergétique en relation avec l'anti-univers serait celle d'une planche à clous où le nombre de clous serait égal à celui des atomes de l'individu! Dans ce cas, la planche elle-même serait une entité entièrement plongée dans l'univers "négatif", les "clous" seraient les pointes d'énergie qui "percent " la "membrane" et la forme de la planche serait comme l'ombre chinoise de la forme de la créature.

En réalité cette ombre serait la véritable créature, purement énergétique, "pur esprit".

Curieusement, la première écriture humaine était basée sur l'emploi de signes en forme de clous, c'était l'écriture cunéiforme inventée par les Sumériens et en usage à Babylone et dans tout le Moyen-Orient, pendant des milliers d'années. Effet du hasard ou révélation, ce premier acte d'écriture aurait-il été inspiré par des messages échappés des tréfonds de l'âme d'un prophète qui savait?

En tout cas, "l'esprit" de chaque être vivant serait dans un univers, et son corps atomique dans l'autre. Cela posait la question de la distance entre ces deux mondes, était-elle d'un ordre de grandeur subatomique ou plus grande ou non mesurable?

Bizarrement les estimations donnèrent une valeur parfaitement à l'échelle de notre entendement, pour une fois! Une valeur proche du millimètre. L'anti-monde serait donc situé à une distance d'un millimètre du monde visible, cette mesure étonnement grande représenterait aussi la hauteur des clous de la planche! En imaginant avec ses "clous", une créature très petite comme une bactérie, on peut dire que son ensemble de "clous" est pratiquement mille fois plus haut qu'elle! A son échelle, c'est une montagne d'énergie qui la soutient.

En ce qui nous concerne, la distance de l'anti-monde est beaucoup plus proche de nos dimensions et nous "baignons" dans celui-ci, d'autant plus que nous ne sommes pas des êtres plats, à deux dimensions, mais des êtres volumineux, résolument impliqués dans un mode de vie tridimensionnel.

Cette troisième dimension, suppose que les "clous" de nos atomes, qui ne proviennent évidemment pas d'une planche plate, mais d'un volume d'anti-univers complètement imbriqué dans le "nôtre", se comporte de la même façon que notre "éther familier" d'ondes de télécommunications, capable d'être tout à la fois intimement mélangé et parfaitement dissociable, à condition de disposer des moyens d'analyse convenables (couramment appelés récepteurs de radio et de télévision…).

L'univers de la radio est l'exemple parfait d'un monde invisible qui nous entoure et nous pénètre sans paraître interférer avec nous-mêmes. Avec l'anti-univers c'est pareil, il nous entoure et nous pénètre, sauf que sa nature n'est pas électromagnétique mais gravitationnelle.

La découverte de cette énergie "vitale" découla directement des observations des savants Sibériens et de leurs "petites lumières de la vie" en corrélation avec des champs électromagnétiques et aussi des observations lumineuses des promoteurs Finlandais du "Gravitor" avec ses luminescences bleues. Que se passait-il pour qu'il existe une relation entre des champs de gravités négatifs de l'anti-univers et des effets lumineux sur les cellules?

La réponse était simple: Comme tout dans l'univers, l'onde d'énergie (le "clou"), vibrait.

Cette vibration transmise aux "anneaux" des atomes "vivants" et à leurs cortèges d'électrons produisait des radiations lumineuses visibles. L'observation extrêmement facile de ces lumières trahissait alors la "forme vitale" des créatures observées.

Une autre question fondamentale se posait alors : Quelles étaient les relations entre cette "énergie vitale" et l'ADN considéré jusqu'alors comme le fondement, la pierre angulaire de toute forme de vie?

Là encore la réponse fut trouvée facilement. L'ADN était bien une mémoire mais ce n'était QUE de la mémoire. L'ADN ne pouvait être estimé que comme une bande magnétique capable de conserver des informations d'une autre nature issues de quelque part. Situé où?

Codées sur "l'échelle" de l'ADN, les instructions "vitales" étaient issues de la véritable entité vivante, la "planche à clous", véritable "esprit" de la créature.

Alors, dans la foule des questions posées par ces découvertes extraordinaires, une "grande " question émergea: Maintenant que nous avons des moyens d'action très puissants et que nous avons presque tout compris, peut-on modifier à notre guise toutes les formes de vie?

L'un des plus grands vices de l'homme, c'est qu'il a tendance a vouloir fourrer son nez partout…

Hélas, la réponse fut immédiatement positive. Comme il était devenu facile de voir les principes vitaux, il était aussi possible d'interférer avec eux.

A l'aide d'ordinateurs extrêmement puissants, l'avidité Américaine ne tarda pas à décortiquer complètement les fondements de la nature. Par l'emploi des "Gravitors" et en utilisant comme scalpel des faisceaux de micro-ondes bien choisis, ils se prirent pour Dieu en dérobant à la vie les codes qu'elle gardait secrètement depuis des millions d'années. Ils fabriquèrent des fichiers gigantesques, capables avec l'assistance de machines sophistiquées, de reproduire, de modifier et d'élaborer, n'importe quelle forme de vie.

Un ordre nouveau, cuirassé d'une puissance incroyable, avait débarqué sur la terre, le pouvoir biologique devenait le pouvoir absolu, le droit de vie, le droit de mort.

Le droit Divin

Nirvana

C'était l'hiver 2090, il avait neigé un peu la veille au soir mais un brutal "coup de sirroco" était monté du sud le matin et la température était remontée brutalement de 15 degrés en quelques heures. Depuis des années nous avions pris l'habitude de ces incohérences de la météo, rien n'était plus vraiment surprenant. Comme il fallait profiter au maximum des bons moments, j'avais appelé Edgar Zéphyr mon voisin et ami pour une petite sortie sur le terrain de modélisme.

- Bonjour Edgar, tu as amené ta nouvelle bestiole ? Avec le nouveau programme de perception? Tu comptes l'essayer un peu dans le vent?

- Bonjour Grégoire, oui, j'espère qu'elle sera suffisamment efficace.

- En principe, les nouveaux modèles sont de plus en plus performants, je me rappelle qu'au début de ce système, la commande n'était pas très au point, il y avait des évasions et puis ni la force, ni la perception n'étaient pas au rendez-vous, il fallait insister lourdement pour obtenir quelques évolutions un tant soit peu ordonnées.

- C'est vrai que la liaison a fait de gros progrès, les premiers temps il y avait effectivement pas mal de casse, on avait intérêt à avoir quelques réserves en attendant les restaurations…

- Qui n'étaient pas si rapide que ça, parfois dans les cas graves, il fallait plusieurs semaines.

- C'est vrai que toi, tu avais eu des cas désespérés et pire encore.

- Oui et j'avais eu du mal à m'en remettre, on s'attache… mais tout cela c'est du passé, maintenant il ne se passe plus rien de grave et c'est tant mieux, on peut tenter un lâcher?

- Oui bien sûr, je vais la mettre en action, d'abord la sortir de sa cage… voilà, ensuite une petite réanimation et puis on donne la becquée… là… juste ce qu'il faut...

- Dis donc, c'est la forme, on a l'air contente d'être là, nous… on ferait un bisou à son tonton Grégoire… Aïe… eheu… il m'a mordu… eh bien… je croyais qu'ils étaient programmés pour être inoffensifs, il est plein de bugs ton truc…

- Ah, c'est bizarre, c'est bien la première fois que je vois ça, en principe c'est impossible, je regarderais la notice, il y a peut être plusieurs configurations…

- Je me demande si tu as choisi la meilleure, il vole au moins ce machin?

- On va lancer le vol… aller… on y va… en piste…

De plus en plus rapidement, les ailes déployées, l'animal se mis docilement à courir puis décolla avec facilité, il fit une courte ligne droite en montant un peu, puis en suivant les instructions d'Edgar effectua un virage à gauche pour revenir vers nous en passant au-dessus de nos têtes.

Suivit une courte séance d'évolutions diverses, vol lent, piqué rapide, plané dans les ascendances, puis retour à la "base" devant nos pieds.

- Pas mal, il semble très au point, je suis étonné par la vitesse de battement, c'est très lent et pourtant il est rapide en pointe.

- Question de rendement sans doute, n'oublie pas qu'il fait quatre mètres.

- Sans doute, et comme sensations ? Qu'est ce que ça donne comme rendu ? Tu sens une grande docilité, il n'y a pas de réticences?

- Aucune pour le moment, c'est très agréable d'éprouver cette impression de puissance, le retour de sensations est très bien rendu, en fait c'est bien mieux qu'en simulateur. Pendant le vol je ressens exactement ce qu'il ressent, je vois ce qu'il voit, j'entends ce qu'il entend et je ressens les mêmes accélérations, c'est absolument grisant, je vais te faire essayer.

- Je veux bien, je ne peux pas faire de bêtises?

- Absolument pas, il a l'instinct de survie et le programme connaît ses limites, même si tu commandais un crash exprès, il ne le ferait pas.

- Je ne me permettrais pas de tenter de casser cette merveille, même si elle a tendance à mordre son tonton…

En quelques secondes, Edgar "pensa" les instructions nécessaires pour me "passer" les commandes, je fis une brève vérification de validité en faisant battre les ailes, puis comme je constatais en fermant les yeux un instant, une bonne visualisation de la restitution des perceptions de l'animal, je m'allongeais sur une des chaises longues que nous avions apportées et je lançais le vol.

Le décollage fut parfait, souple et puissant. Admiratif, je restais un long moment à admirer "mes prouesses aéronautiques" en contemplant les évolutions dociles de la créature, puis en fermant les yeux, je passais en mode "vue interne". Instantanément, je fus littéralement aspiré "dans la peau" de l'animal, en occultant presque totalement mon existence propre. J'étais lui, je voyais comme lui et la preuve c'est que je pouvais m'observer parfaitement sur ma chaise longue, avec les yeux fermés, sur le bord du terrain. J'entendais le sifflement de l'air et j'avais la sensation de flotter.

Comme dans un rêve, j'entendis soudain la voix d'Edgar qui demandait si tout allait bien, je répondis machinalement que oui, dans un état de semi-hypnose complètement magnétisé par le système. Pendant plusieurs minutes "j'évoluais" ainsi au gré de ma fantaisie, j'étais devenu un animal volant qui planait au-dessus des champs, avec aisance, sans fatigue, sans contrainte, sans but, sans penser à rien d'autre qu'à voler, voler indéfiniment, voler pour l'éternité…

Un contact sur le bras me fit ouvrir les yeux, c'était Edgar qui me "réveillait"…

- Ça va? Tu peux le poser?

- Déjà?

- Heu… oui… il vole depuis presque une demi-heure, je n'ai pas osé te déranger tu avais l'air si bien, c'était bien?

- Fantastique, une expérience inoubliable, c'est quand le prochain vol?

- Demain si tu veux, là, il faut que je rentre, on se voit demain, même lieu, même endroit…?

- D'accord, je patienterai jusque-là, n'oublie pas l'animal…

- C'est lui qui ne m'oubliera pas, aujourd'hui il manifestait déjà une certaine impatience, je ne l'avais jamais vu comme ça, il faut décidément que je regarde le paramétrage, déjà pour ne pas te faire dévorer…

- Merci mon ami… de penser à mon avenir ailleurs que dans l'estomac de ta bestiole…

C'est avec regret que nous quittâmes le terrain, demain serait un autre jour…

Cyber-biologie

Sans aucun doute, la nouvelle génération de vivodèles qui venait de sortir était vraiment performante et l'exemplaire que l'ami Edgar m'avait "prêté" et qui atteignait la taille respectable de quatre mètres d'envergure, avait une belle allure avec ses ailes déployées.

Reproduction supposée exacte d'un ptérosaure du jurassique, c'était un grand ptérodactyle à la ligne superbe dont les grandes ailes membraneuses parcourues de vaisseaux sanguins luisaient de couleurs écarlates. Très fier dans son allure générale, il avait juste ce qu'il fallait de "sale gueule" pour inspirer le respect… et donner de l'importance à son propriétaire…

Depuis quelques années cette nouvelle discipline de modélisme faisait fureur au point de détrôner pratiquement toutes les autres formes. C'était la mode des vivodèles, répliques réelles ou d'imagination, d'êtres vivants, volants ou non, du présent, du passé ou venant de nulle part, parfaitement réalisées par les nouvelles techniques de biologie dites de "bio-configuration".

Réalisées à partir de la découverte des véritables ressorts de la vie, ces créatures vivantes n'étaient pas des reproductions intégrales d'animaux existants ou ayant existé, c'était des êtres "robotisés", car une partie de leurs cerveaux, celle de la "décision", avait été remplacée par un système cybernétique à base de silicium, lointain descendant des microprocesseurs des ordinateurs d'autrefois, dont l'alimentation en énergie rappelait celui des piles à combustible par récupération du potentiel de membrane de certaines cellules spécialisées.

Les parties du système nerveux restées naturelles, c'étaient seulement les fonctions automatiques, indispensables à la vie, genre cervelet et bulbe rachidien, celles qui ne réfléchissent pas…

Les zones artificielles du "système nerveux", dotées malgré tout d'une certaine autonomie, donnaient l'impression que l'animal était indépendant, mais c'était une illusion car il pouvait être entièrement contrôlé par la pensée de son "maître", à travers une interface spécialement adaptée, dont plus personne ne se posait la question de savoir comment elle fonctionnait, tellement son usage était universel. Cette interface bidirectionnelle, était capable de retransmettre aussi toutes les informations sensitives de l'animal, en plongeant entièrement son possesseur dans un univers réel et virtuel à la fois.

Sommet de "cyber-sensations", c'était un délice d'éprouver les mêmes impressions sensorielles que cet ordinateur volant commandé par la pensée, dans une intégration totale avec l'esprit de cette machine vivante.

L'introduction dans un système biologique de ce "cerveau" d'un genre nouveau, n'avait pu se faire techniquement qu'en remplaçant tous les atomes de carbone des créatures par des atomes de silicium de façon à obtenir une parfaite compatibilité entre l'inerte et le vivant. Proche du carbone par sa réactivité chimique, le silicium "transmutait" facilement par "apport" d'oxygène, preuve que la "planche à clous" fonctionnait parfaitement…

Cette transmutation du carbone avait crée une nouvelle biologie qui cohabitait tranquillement avec l'ancienne… la nôtre!

C'est comme cela qu'une industrie d'un genre nouveau était née elle aussi, celle des vivodèles (modèles de vie), dotés d'un cerveau artificiel facile à commander et à programmer, dans lequel "l'âme" avait normalement disparu.

Le rêve de soldat idéal de tous les dictateurs…

Le métabolisme de ces êtres était assez particulier, car ils connaissaient deux états, l'état actif, celui du fonctionnement normal et l'état désactivé, sorte d'hibernation. Le passage d'un état à l'autre était instantané selon le bon vouloir de leur possesseur qui disposait pour cela de la télécommande à "informations d'idées" que chacun possédait pour commander à distance toutes sortes d'appareils. La nourriture nécessaire pour ces créatures se présentait sous forme de pastilles très énergétiques, spécialement étudiées pour les "silicium", obtenue à partir de plantes "siliciumisées" cultivées spécialement. De l'eau ordinaire complétait la ration qu'ils absorbaient d'eux-mêmes selon leurs besoins.

Aucun déchet n'était excrété par leur système digestif sous forme liquide ou solide, seuls des gaz respiratoires libéraient leur organisme de quelques reliquats non assimilables. Presque complètement dégénérées, leurs capacités de reproductions étaient évidemment nulles, il n'y avait aucun besoin de reproduction pour ces êtres fabriqués à la chaîne, en usine, dans des conditions parfaites. Cette perfection allait jusqu'à leur ignorance de la douleur sous toutes ses formes. En cas de blessure, seules des informations "utiles" transitaient vers leurs "cerveaux" qui se chargeaient d'assurer automatiquement les réparations nécessaires.

En raison de leur système biologique particulier, ces animaux ne connaissaient pas la maladie car techniquement parfaits ils ne pouvaient avoir aucun problème génétique et du fait de leur configuration au silicium ils étaient complètement insensibles à l'attaque des micro-organismes pathogènes à base de carbone de "l'autre" biologie.

En ce qui concernait leurs durées de vies, on pouvait les considérer comme "normales". En l'absence de recul, il était permis de penser qu'elles atteindraient facilement plusieurs dizaines d'années. Malgré les avancées fantastiques de la biologie, les problèmes du vieillissement et des mécanismes des horloges internes n'étaient toujours pas faciles à cerner.

Prospère, l'industrie des vivodèles fabriquait toutes sortes de "produits", normalement la reproduction humaine avait été interdite dès le départ et seules des reproductions animales et végétales (qui prenaient le nom poétique de "silifleurs") étaient autorisées, c'est ainsi que l'on voyait fleurir jusque dans les rayons des supermarchés des multitudes de formes vivantes destinées à des utilisations variées.

La plupart devenaient des animaux domestiques, programmés pour être affectueux et joueurs. Ils n'avaient aucun défaut et comme ils obéissaient à leurs maîtres au doigt et à l'œil, cela donnait aux humains cette délicieuse sensation d'autorité qu'ils prennent si facilement pour une faculté intellectuelle.

D'autres, plus spécialisés, étaient utilisés à des fins mercantiles comme des courses et des combats. D'autres enfin, servaient à assouvir des instincts peut-être plus poétiques, c'était le cas des créatures volantes, que les modélistes amoureux des choses de l'air s'étaient appropriées avec ravissement.

De multiples formes et dimensions, de la mouche au vautour en passant par la chauve-souris et le moineau, tout existait, et comme leur "fonctionnement" était automatique, qu'il n'y avait nul besoin du moindre apprentissage pour les "utiliser", le peuple vivodèle aérien était un grand succès non seulement parmi les modélistes traditionnels mais aussi dans toutes les couches de la société.

Le symposium

Muret, Haute-Garonne, 9 octobre 2090.

- Ces ailes pliantes sont très pratiques pour le transport, cela me rappelle quelque chose qui s'était fait au début de l'aviation, je ne me souviens plus exactement quoi.

- C'était fin dix neuvième, un des premiers avions, je crois qu'il y a encore un exemplaire au Conservatoire à Paris, construit par je ne sais qui.

- C'est le même ptérodactyle que l'autre fois, celui qui m'avait mordu?

- Oui, c'est Ajax, j'ai modifié légèrement sa programmation, il ne devrait plus y avoir de problème.

- Tant mieux, dis donc, il y a du beau monde à ce concours, tu as fais le tour des tables?

- Je t'attendais pour le faire, je suis seulement passé à l'inscription, on va voir?

- On y va, je suis impatient de voir les dragons géants, il me semble que j'en aperçois un là-bas.

Ce cinquième rassemblement de vivodèles était un événement. Pour la première fois cette année, l'ensemble de la planète était réuni pour présenter au public toujours avide de sensations, les plus belles réalisations "vivodélistes" du monde.

Cette réunion mondiale était consacrée à toutes les facettes de la spécialité, reproductions d'animaux et de plantes existants, ayants existé ou ayant été imaginés par des dessinateurs et des romanciers de science-fiction. Les modèles de plantes (les silifleurs), forts nombreux, offraient des formes et des couleurs extraordinaires en apportant une ambiance de serre tropicale. Disposées en alternat avec les modèles animaux, elles donnaient à l'ensemble de l'exposition un effet décoratif surréaliste.

A l'occasion du symposium, des concours étaient organisés. Cela donnait lieu à des classements officiels avec distributions de coupes et de congratulations.

Guillaume et moi, nous avions acquitté nos frais d'inscription et cela nous donnait le droit de participer dans la catégorie "Grands vivodèles volants" au concours de "Modèles du jurassique supérieur".

Pour tenir compagnie au ptérodactyle de Guillaume, j'avais amené un ptéranodon prénommé Hercule, à peu près de la même taille. Caractérisé par une lame osseuse en arrière du crâne, il était de couleur verdâtre donnant sur le violet à certains endroits des ailes. De tendance un peu "soupe au lait" comme son cousin le ptérodactyle, je l'avais programmé en option "calme" pour ne pas avoir d'ennui dans le cadre du rassemblement, il valait mieux qu'il s'abstienne de dévorer les modèles plus petits des autres concurrents. Je ne voulais pas avoir d'ennuis avec les voisins…

En faisant le tour des tables d'exposition, nous avons pu réaliser l'extraordinaire variété des présentations. Comme les problèmes techniques de "construction" étaient résolus quelle que soit la taille, certains "pilotaient" des petits moucherons à peine visibles à l'œil nu, qui volaient tranquillement à l'intérieur d'un bocal.

Cela résolvait définitivement le vieux rêve récurent de miniaturisation du modélisme, c'était intéressant à constater, mais en l'absence de loupe il n'y avait pas grand chose à voir et aucun frisson de plaisir ne parcourait l'échine des spectateurs dont la plupart ne voyaient d'ailleurs absolument rien à part le bocal!

Les insectes plus gros étaient plus passionnants, les libellules et les papillons plus vrais que nature, pouvaient accomplir des parcours variés dans un espace de la taille d'un mouchoir de poche et venir se poser tranquillement dans les mains de leurs maîtres.

Certains d'entre eux étaient couverts de papillons de la tête aux pieds et ils s'amusaient à commander des vols de groupe, qui formaient dans l'espace des images variées en trois dimensions, allant jusqu'à la représentation d'êtres volants constitués de centaines de papillons volant côte à côte en parfaite synchronisation.

C'était hallucinant de voir "l'image" changer de forme pour passer de la forme d'une chauve-souris à celle d'une libellule en changeant aussi de coloration par le savant échange des taches de couleurs volantes.

Les oiseaux de toutes espèces qui possédaient le sens du chant et même de la parole, restaient les rois de l'air avec des évolutions sophistiquées et un contact homme-animal proche d'une symbiose parfaite. Les perroquets toujours très bavards, discutaient entre eux posés sur l'épaule de leurs "papas", comme devaient le faire du temps de la marine à voile, ceux des flibustiers et des pirates.

Du côté de la démesure préhistorique, il y avait un couple très impressionnant de reptiles volants du genre Quetzalcoatlus, d'une envergure d'environ quinze mètres. Ces "individus" étaient couverts d'une fourrure serrée comme celle des chauves-souris et même leurs ailes immenses étaient protégées par des poils très colorés, parcourus de zébrures identiques à celles des tigres.

Si ces superbes "concurents" avaient un vol aussi beau que leur "plumage", comme ils étaient dans la même catégorie que nous, ils seraient difficiles à surpasser.

Dans le même ordre d'idées, mais plus délirant encore, la haute technologie biologique avait su réaliser des bêtes mythologiques absolument extraordinaires. Dans un parc fermé pour des raisons de sécurité, se trouvaient deux dragons volants tout à fait fabuleux, certes aucune flamme ne sortaient de leurs gosiers, mais ils poussaient à volontés des hurlements à glacer le sang et leurs masses étaient tellement impressionnantes que les spectateurs n'osaient guère s'approcher des grilles pourtant solides qui les emprisonnaient.

Ainsi donc c'était vrai, il n'y avait plus de limites à la création et ce n'était pas l'aigle à deux têtes perché à leur côté, ni le lézard couvert de plumes, à trois têtes dont une avec un bec, qui se chauffait au soleil un peu plus loin, qui pourraient dire le contraire…

Bien sûr toutes ces "bestioles" étaient sous contrôle, il ne pouvait rien se passer, mais en passant devant ces "monstres", il était bien difficile de ne pas penser à l'éventualité qu'un jour il pourrait y avoir des problèmes…

Le remplacement pur et simple de la puissance divine par celles de multinationales cupides donnait tout de même froid dans le dos…

Coup de bambou à vivoland

Le jour même de notre arrivée tous les concours avaient déjà débuté. C'est vrai qu'il n'y avait pas de temps à perdre, étant donné la masse des concurrents. Dans notre spécialité "paléontologique" nous étions déjà plusieurs dizaines et cela n'était pas un mince travail pour les juges.

Avec les vivodèles, le classique jugement statique des anciens modèles réduits avec présentation de plans et de photos c'était terminé, l'évaluation se faisait simplement par observation de l'état esthétique et physiologique des "candidats", c'était plutôt comme un concours de chats, sauf qu'il n'y avait pas de rubans autour du cou…

Le lendemain du statique vint notre tour de vol, il fut grandement apprécié d'un public nombreux car Guillaume et moi nous avions choisi un vol de groupe et comme cela était autorisé nous laissions passer les créatures au ras de la tête des gens qui frissonnaient de terreur factice, comme au cinéma, quand les deux "monstres" plongeaient vers eux la gueule ouverte, en émettant des cris rauques.

Toutes les évolutions étaient autorisées, car il ne pouvait pas y avoir d'accident, tout était sous contrôle, la sécurité était totale.

Que les juges ne profitassent point de l'intégralité des retours de sensations prodigués par les vivodèles, eut été impensable, et comme la qualité des émotions proposées comptait pour moitié dans la note de vol, les concurrents avaient tout intérêt à doser soigneusement les intensités extatiques du jury, sans tomber ni dans des processus irrécupérables de flagornerie, ni dans la commotion cérébrale ou le collapsus cardio-vasculaire de ces vénérables personnages.

Les subtilités du "pilotage" de vivodèles en concours, c'était une passion pour l'harmonie.

Bien sûr, le clou du spectacle se produisit quand les dragons entrèrent en scène. Applaudis comme des vedettes, les deux dragons volèrent l'un après l'autre pour offrir mieux encore que nos ptérosaures, davantage d'angoisse aux spectateurs qui réclamaient plus, toujours plus.

C'est à la fin du vol du second dragon, qu'en somme, leurs vœux inexprimés de supprimer totalement les barrières de la frayeur furent exaucés.

L'incroyable accident se produisit après un piqué brutal de l'animal, accompagné de longs rugissements terrifiants. Alors que la foule hurlant de plaisir et de terreur, sentait grandir en elle sa fantaisie d'épouvante, celle-ci se transforma en horreur véritable quand la gigantesque créature se posa, chose impossible, au milieu du public et que sa gueule monstrueuse se mis à déchiqueter sauvagement la montagne de chair humaine qui se trouvait à sa portée.

La panique qui s'ensuivit fut indescriptible, les gens affolés courraient dans tous les sens en hurlant, sautait les barrières en roulant les uns sur les autres, se moquant des blessés qui se tortillaient comme des vers pour essayer d'échapper aux griffes et aux mâchoires de la bête, rendue de plus en plus folle par l'odeur du sang. Le carnage dura presque une minute puis soudain, en poussant un cri terrible, le monstre déploya ses ailes, les anima de puissants battements qui firent voler autour de lui une poussière de sang et de débris, puis s'envola pesamment droit vers le ciel.

Quelques secondes plus tard le second dragon fit de même, suivit bientôt de la totalité du cheptel volant de l'exposition!

Prenant une liberté qu'ils n'avaient jamais connue, tous les vivodèles s'échappèrent dans la nature, seules les plantes, les silifleurs, restèrent coites, les pieds dans leurs pots.

C'était incroyable, impossible, c'était la faillite d'un système de sécurité que les plus hautes autorités croyaient infaillible et sur le moment, personne ne compris comment cette chose impensable était arrivée, ni quel pouvait être le mystérieux mécanisme qui avait su au même instant, à la même seconde, "déconnecter" l'ensemble des vivodèles du site.

Plus tard, cette synchronisation apparut encore plus diabolique, quand les médias annoncèrent que le même phénomène s'était produit le même jour à la même heure, partout dans le monde.

Pourtant, ce prodige de simultanéité dans le déclenchement d'un événement biologique n'était pas une nouveauté spécifique des vivodèles, il existait depuis la nuit des temps, plus particulièrement dans le monde végétal, c'était le mystère de la floraison des bambous.

Cette floraison, dont la période peut varier selon les espèces entre un an et plus de cent ans, se produit le même jour sur l'ensemble de la planète, quelle que soit la distance ou la saison qui sépare les individus.

Etant donné l'éloignement de plusieurs dizaines de milliers de kilomètres et l'extrême rareté de l'événement, aucun mécanisme connu n'est capable d'expliquer un tel miracle, car on imagine mal une horloge interne, cachée dans les cellules de bambou, à ce point indéréglable, qu'elle est capable de donner encore l'heure exacte après des centaines d'années de fonctionnement.

Contrairement à la conviction irréaliste de certains, la matière vivante n'avait pas encore livré toutes ses astuces.

Mauvaises surprises

Après le désastre du symposium, les fabriquants de vivodèles furent sommés sévèrement de donner des explications aux victimes du monstre, leurs clients aussi demandèrent des comptes.

Des examens furent pratiqués sur les exemplaires qui n'avaient pas réussi à s'échapper pour des raisons diverses et aussi sur des évadés retrouvés dans la nature. Un faisceau de mauvaises surprises attendaient les enquêteurs.

D'abord, le cerveau artificiel de silicium était en voie de disparition ! Le métabolisme biologique s'était emparé de lui progressivement en le remplaçant par des cellules bien vivantes et complètement indépendantes d'un contrôle quelconque. Cette disparition expliquait parfaitement l'évasion des vivodèles. Ils avaient repris une liberté naturelle.

Plus grave encore, les observateurs constatèrent avec effarement, une restauration presque complète de leurs fonctions de reproductions prétendument supprimées. Les évadés devenaient capables de se reproduire et de se multiplier, pourtant un dernier rempart restait à franchir:

La nourriture. Seraient-ils capables de se nourrir d'aliments carbonés normalement incompatibles avec leur organisme de silice?

Dernier espoir contre l'invasion incontrôlable que tout le monde sentait venir, des essais furent tentés.

Le verdict fut sans appel, l'organisme des vivodèles, génialement modifié par les méthodes de haute biologie avancée, était bel et bien capable de se nourrir également de carbone, celui-ci étant très facilement transmuté en silicium dans leurs cellules intestinales.

La boucle était bouclée, la formidable création avait échappé à son créateur et comme sa perfection la rendait très performante vis à vis des espèces "normales", qu'allait-il se passer dans la compétition féroce du milieu naturel ? Une extinction d'un groupe ? Lequel ? Le naturel, c'est à dire nous ou l'artificiel?

Personne ne voulut répondre à cette question, tout le monde avait trop peur de la réponse…

Dans la foulée des mauvaises nouvelles, une question subsidiaire fut posée: Comment diable, le désastre de l'évasion avait-il été synchronisé, pouvait-il se comparer à la floraison des bambous évoquée par certains?

Là, il y eut des réponses.

Télépathie

Depuis l'aube des temps, les communications extrasensorielles, dont les exemples remplissent des bibliothèques entières, sont appelées transmissions télépathiques, mais en l'absence de liaison physique détectable, le phénomène a toujours été qualifié de foutaises par les cartésiens, toujours pressés de faire l'étalage de leurs connaissances, soit pour masquer une ignorance crasse, soit en réfutant que le problème se pose.

Comme il était indéniable que les vivodèles, tout comme les bambous, étaient télépathes, il était grand temps de comprendre comment des informations pouvaient se transmettre sans support ondulatoire apparent.

La réponse sortit seule du chapeau avec un coup de baguette magique: L'autre côté…

Rappelez-vous, les secrets de l'anneau, l'énergie vitale, les "clous", les petites lumières de la vie… l'anti-univers…

D'un coté de la "membrane" il y a de la lumière, visible dans notre univers. De l'autre côté la vibration vitale produit aussi de l'énergie vibratoire invisible et indécelable pour nous, mais que la vie animale et végétale sait utiliser dans certaines conditions.

Les bambous télépathes savent se "servir" de ces ondes (sans doute électromagnétiques, peut-être lumineuses ou bien gravitationnelles…) qui transitent dans l'univers jumeau avec la même facilité que la lumière du soleil dans notre univers. Comme il semble que l'univers jumeau serait plus "concentré" que le nôtre, c'est-à-dire que les distances entre points homologues seraient plus courtes, et qu'en plus la vitesse de la lumière y serait plus grande, la communication télépathique en serait facilitée au point de devenir instantanée à l'échelle de la terre, c'est-à-dire plus vite que la vitesse de la lumière de notre univers.

Ces fantastiques possibilités de transmission, que le principe vivant semble bien connaître, ne sauraient-elles pas expliquer bien des mystères furieusement incompréhensibles?

Alors, l'astrologie, cette connexion entre l'homme et la galaxie, serait une science fondamentale?

Alors, les communications extrasensorielles si souvent décrites, seraient explicables par l'utilisation de ce canal, les chats et les chiens perdus qui retrouvent leurs maîtres éloignés de plusieurs centaines de kilomètres, suivraient la petite lumière d'amour qui s'abrite sous la membrane?

On expliquerait ainsi les pluies de grenouilles, qui auraient voyagées par l'effet d'un "repli" de membrane, en une sorte de "téléportation"? Mais qui s'amuse à cela?

L'univers jumeau est-il si proche, qu'il peut jaillir dans un tube à essai, convenablement agité, ensemencé par des traces théoriquement disparues de substances chimiquement actives?

L'homéopathie et la mémoire de l'eau seraient des traces vibratoires de "clous" d'énergie non "vivante", capables de voyager pour réorganiser une "planche" vivante mais malade? Difficile à imaginer, pourtant cela signifierait que la méthode homéopathique serait capable, lors de la "dynamisation" de ses produits, de "construire" des "racines" énergétique, emprisonnées dans le sucre, et plongées d'une certaine façon au-dessous de la membrane de l'anti-univers pour "rejaillir" ensuite dans l'individu vivant?

Quel serait l'étrange univers expliquant les silhouettes de fantômes que les douleurs atroces de leurs vies passées rendent capable de perforer? C'est le même que celui des fées et des farfadets ou bien c'est une membrane encore différente?

Et quand on est mort, est ce que la "planche à clous" est encore en vie quelque part, est-ce qu'elle flotte encore longtemps près des lieux et des êtres que l'on a aimés?

Combien y a t-il de membranes?

La mort rouge

Expérimentalement, la création des plantes au silicium avait été une belle réussite. Comme leur métabolisme les rendait insensibles aux maladies et aux parasites et que la haute technologie leur avait donné la possibilité de pousser à toute vitesse, elles eurent un immense succès dans l'industrie du bois dont la boulimie ne cessait de croître, au point de mettre en péril l'ensemble de la planète sous le prétexte de devoir par exemple, fournir absolument une abondante documentation publicitaire gratuite, jetée aux orties le lendemain, dans l'ensemble des boîtes aux lettres du monde occidental.

Initialement créés pour servir de nourriture, sous forme de fruits, de céréales et autres légumes, aux vivodèles qui ne pouvaient prétendument pas se nourrir autrement, elles avaient été rapidement adoptées aussi comme plantes ornementales dans les jardins. Parées de fleurs aux couleurs éclatantes, qui persistaient toute l'année, elles avaient évincé sans complexe les formes naturelles.

Et personne ne trouvait rien à redire de cette situation, les silifleurs flattaient, c'était l'essentiel. Le bourgeois ne se pose pas la question de savoir si "sa" bonne est heureuse pourvu que "son" argenterie reluise… surtout si elle a la cuisse légère…

C'est quelque temps après la fuite mémorable des vivodèles, que de bien curieuses apparitions se manifestèrent sur les plantes "normales" sous la forme de tâches rouges, très visibles sur le vert de la chlorophylle.

Baptisées "peste rouge" par les premiers observateurs, l'anomalie englobait rapidement l'ensemble de la plante qui devenait entièrement rouge.

Les premières analyses montrèrent immédiatement un phénomène effrayant, la maladie supposée n'était pas une maladie, c'était un processus de "siliciumisation" qui transformaient irréversiblement les végétaux carbonés en sillifleurs!

En quelques mois, la "peste" se propagea d'un bout à l'autre de la planète. De très nombreuses espèces de plantes furent contaminées et en premier lieu toutes les plantes cultivées.

Cette mutation était dramatique, car les plantes ainsi "modifiées" se révélèrent impropres à la consommation humaine et animale. L'arrivée massive de silicium dans leurs organismes modifiait considérablement leur métabolisme et provoquait des intoxications mortelles.

Débordés par l'ampleur du désastre, les scientifiques tentèrent de comprendre quelle était la nature d'un phénomène aussi puissant. Après quelques semaines de réflexion et d'études, le verdict tomba comme un couperet de guillotine : C'était l'effet bambou!

Aussi vrai que les vivodèles et les bambous étaient télépathes, les silifleurs l'étaient aussi et bien plus encore. Leur grande puissance d'action était capable de provoquer à distance, à travers la "membrane" de l'univers jumeau, des "mutations" susceptibles de bouleverser complètement le métabolisme des plantes normales.

Sans que personne n'en comprenne la raison, à travers l'espace de l'anti-univers, par communication électromagnétique ou autre, le cornichon, la pomme de terre, le riz, le blé et toutes les autres plantes au silicium, étaient capables de transmuter leurs "sœurs" carbonées.

Les champs de blé et les rizières basculèrent les premiers dans le rouge et puis la "peste" se propagea à l'ensemble des espèces végétales et le paysage terrestre tout entier prit une couleur de sang.

Une catastrophe sans précédant dans l'histoire du monde allait donc se produire, à brève échéance, tout au plus quelques années, l'humanité toute entière allait mourir de faim!

Moins sensibles que les humains et les animaux domestiques, fragilisés par des centaines d'années de pollution chimique aux pesticides, herbicides, fongicides et autres engrais naturicides, les animaux sauvages ne semblèrent pas trop souffrir de l'envahissement de la silice, leurs organismes s'adaptèrent assez vite sans trop de casse, en développant des processus de transmutation comme les vivodèles l'avaient fait temporairement dans l'autre sens.

Aucun animal "inférieur" comme les insectes ou les mollusques, ne souffrit aussi peu que ce soit de la transformation du monde, aucun ptérygotes, néoptères, paranéoptères ou holométaboles, aucun blattoptéroïdes, zoraptères, thysanoures ou hémiptéroïdes, aucun mégaloptères.

Même les odonates ne se doutèrent de rien, les mallophages non plus.

Il en fut de même des abeilles et des cigales, les premières retrouvèrent une liberté de mouvement perdue depuis des lustres, les secondes un environnement qui flattait leur beauté de brunes raffinées, illuminées qu'elles étaient par le nouveau manteau vermeil des feuilles d'olivier et la couleur cerise de leurs olives.

Les escargots prirent une couleur de limaces en se nourrissant de salades rouges.

Les vers de terre déjà rouges ne changèrent pas et les vers solitaires transformés en colliers de rubis se sentirent moins seuls…

La terre s'ensablait et l'ère du silicium allait commencer par une extinction de masse, celle de l'espèce humaine.

La revanche de Gaïa

Trente et un mars 2093, terrain de Gerzat.

- Bonjour Edgar, tu vas bien?

- Personne ne va bien, ce n'est plus une question à poser mon pauvre ami.

- On va trouver une solution, le monde ne peut pas finir comme ça.

- Tu sais bien qu'il n'y a pas de solution, nous sommes grignotés jour après jour.

- J'ai lu quelque part qu'il y avait des tentatives de transmutation pour nous.

- C'est-à-dire?

- On passerait au silicium.

- Quoi, nous? Tu plaisantes?

- Pas du tout, ce serait la seule façon de survivre à l'invasion, il faut fabriquer des hommes de silicium capables de se nourrir et de se reproduire dans le nouvel environnement qui devient empoisonné.

- Tu te rends compte du nombre de personnes qu'il faudrait produire artificiellement?

- Sans cela, on risque l'extinction pure et simple dans un an ou deux, si on veut laisser une descendance il faut bien faire quelque chose, il n'y a que ce moyen.

- Tu te vois faire sauter sur tes genoux des petits enfants en poussière de sable?

- Personne ne sautera sur mes genoux pour deux raisons, la première c'est que nous serons tous morts dans moins d'un an et la deuxième c'est que les exemplaires en silicium seront fabriqués directement à l'âge adulte car nous serions dans l'incapacité de pourvoir à leur éducation.

- C'est horrible!

- On a joué avec le feu, on est tombé dedans.

Pour conserver l'espèce humaine, il fallut se résoudre à "silicater" l'homme.

Cela fut un déchirement, une horreur absolue car les individus adultes, même créé à partir du génome de spécimens extrêmement brillants, se révélèrent de parfaits imbéciles après leur "naissance".

Cette constatation stupéfia les expérimentateurs et pourtant elle était logique:

Ils avaient fabriqué des "enfants loup" adultes!

Ces individus directement "construits" à l'âge adulte, car autrement ils n'auraient pas survécus, n'avaient bénéficié d'aucune éducation, d'aucune maturation cérébrale, ils avaient "échappé" à leur enfance et à son indispensable étincelle d'humanité.

Comme les enfants "élevés" par des animaux, ils étaient incapables de parler et les esprits brillants de leurs "géniteurs" avaient complètement disparus.

La belle machine soigneusement "rodée" par des milliers d'années ne fonctionnait plus.

La question se posa de savoir si ces "clones" seraient un jour capables de surmonter leur handicap mental, puisqu'il s'avérait que le progrès n'était qu'un caractère acquis par l'homme en immersion dans sa société.

La progression vers la lumière risquait d'être extrêmement longue, mais c'était peut-être aussi une chance pour la nature toute entière, de se débarrasser pour longtemps d'une espèce notoirement dangereuse pour la planète.

Normalement, avant que la race humaine ne retrouve un potentiel de destruction conséquent, c'est-à-dire avant une nouvelle invention de la poudre, la terre pourrait respirer tranquillement pendant des milliers d'années, à condition que le mauvais exemple donné par l'important héritage technique, toujours intact, ne soit pas trop puissant et que la faible quantité d'individus "mutés", comparable en fait à une population en voie d'extinction, ne soit un obstacle de taille à sa survie.

De toute façon, il fallait bien commencer… Adam et Eve n'était que deux… et la petite cellule, peut-être grise, n'avait peut-être pas eu de chance… d'être grise…

Par bonheur pour la pérennité du monde nouveau, une guerre multinationale atroce, engagée pour la possession des derniers stocks de nourriture, accéléra la chute et régla presque complètement le problème de l'héritage technologique.

En quelques années tout les "carbonés" étaient morts. La plupart moururent de faim malgré un assez large recours au cannibalisme et les deux derniers s'exterminèrent mutuellement pour la possession du dernier grain de riz au carbone.

La civilisation expira aussi. La technologie fut abandonnée par les nouveaux arrivants.

Trop compliquée pour des idiots "pré-humains"…

Quelques dizaines d'années plus tard les villes saccagées avaient presque disparues, le béton et l'acier s'étaient dissous dans les pluies acides et seules quelques colonies "d'individus du monde rouge " erraient dans les campagnes en chassant avec des gourdins... comme des Trolls…

Dans la grotte de Lascaux, inscrit par un touriste imbécile, E=mC 2 resta gravé…

L'homme préhistorique était revenu sur la terre...

Mais ne l'avait-il jamais quittée?

Un nouveau cycle commençait.

Le jour se lève

Bien éclairée par le disque de lumière qu'elle adore comme son Dieu, la créature taille laborieusement un long morceau d'écorce à l'aide d'un éclat de silex. Lentement, l'objet prend une forme effilée, légèrement relevée aux extrémités et arrondie sur le dessous.

Ensuite, avec application, la créature creuse l'intérieur avec un outil de pierre en forme de gouge qu'elle a façonnée spécialement pour ce travail.

Pour forer le trou dans lequel une tige de bois viendra se planter, elle utilise une pointe d'os, puis termine l'objet en cousant sur la tige avec un brin végétal et une aiguille en acier, une grande feuille rouge de potiron.

Après avoir contemplé son œuvre avec satisfaction, la créature s'approche de la mare située à faible distance, pose délicatement son esquif sur l'eau… et le regarde s'éloigner, poussé lentement par le vent…

Dans sa tribu c'est un original, les autres se moquent un peu de lui, mais ils le laissent tranquille.

Ils l'appellent Tézed, comme le sigle retrouvé sur une vieille caisse en bois renversée qui leur sert de lieu de culte…

Codicille…

Pour les aventuriers courageux ayant résisté jusqu'à la fin de l'histoire, voici quelques compléments destinés à remettre un peu d'ordre dans un capharnaüm… si soigneusement organisé…

Florentin et Gaëtan sont des personnages réels, Gaston et Théodore aussi, car se sont les mêmes lascars… qui ont voyagé dans le temps…

En communion avec leurs principes vitaux, le charme de leurs compagnes Gilya et Cledya est d'une évidence bien réelle qui éclaire leurs vies.

Pour Axel, Guillaume, Grégoire et Edgar, rien n'est encore décidé. Pour le moment ils n'existent que sous forme de cellules souche retranchées bien à l'abri dans quelques glandes…

C'est sûr, le village de Théodore et de Gaston est situé en Auvergne du coté de Clermont-Ferrand, mais ils ont échangé leurs maisons respectives pour une raison inconnue…

Pour définir l'Auvergne il faut suivre les explications que donnait Alexandre Vialatte dans ses chroniques du quotidien régional, "La Montagne".

"C'est l'Auvergne qui a réussi à vendre les nuages. L'Auvergnat s'assied au pied de ses sources et en recueille les sécrétions. Il attend que l'eau, dans les entrailles de la terre, ait frotté la pierre ponce et caressé la lave. Elle en prend un petit goût légèrement répugnant dont il chante adroitement la force médicale. Il l'enferme dans des bouteilles et il vend cette eau du bon Dieu".

Ce serait un lieu commun que de parler de la richesse de l'Auvergnat et de son avarice, la terre entière est au courant, mais elle se trompe lourdement car c'est une légende aussi fausse que celle du fer dans les épinards.

Quand l'Auvergnat dit tout haut "un choux c'est un choux", avec chet acchent chi chympathique qui le caractérise, il n'évoque que l'intérêt capital des crucifères ronds vendus au marché pour accompagner la soupe à l'oseille et la galette de blé.

D'or et d'argent il n'est point question.

Jamais.

Pour trouver l'Auvergne rien de plus simple, chercher une tâche montagneuse au centre de la France et repérer un point rouge en plein milieu, c'est Vulcania, centre de culture géologique où l'Auvergnat réussit habilement à vendre son optimisme d'être assit sur un volcan qui dort.

Normalement la ville de Clermont doit être dans les parages et le village en question se trouve quelque part sur la longue route qui descend vers les eaux chaudes de la Méditerranée, aux pieds d'une chapelle taciturne, d'une fontaine timide et d'un lézard craintif.

L'Auvergnat tient à sa tranquillité.

Toujours.

Le poste à galène de Théodore existe.

Il hiberne quelque part dans une boîte noire, à côté de son antenne enroulée dans une autre boîte avec quelques isolateurs en porcelaine blanche et un piquet de terre planté dans rien.

Ces objets attendent des jours meilleurs, pourquoi pas un dimanche d'été après la pluie?

Ce soir- là, quelqu'un planterait le piquet dans un sol encore meuble et tendrait une centaine de mètres de fil de cuivre entre deux poteaux en privilégiant une orientation nord-sud. Après avoir dénudé les deux fils sur quelques centimètres, il les brancherait sur les bornes du poste.

Alors en riant à l'avance, il chausserait les écouteurs, puis patiemment, irait en quête d'un point sensible sur le cristal. L'ayant trouvé, il entendrait en cacophonie des sons lointains, que le réglage des curseurs rendrait forts et clairs, mélangés aux claquements d'un orage invisible. Ce chant de la terre uni aux chants des hommes, serait alors sans aucun doute, pour lui, un vrai petit moment de bonheur.

La loupiote, c'était le nom que les poilus de la guerre de 14 donnait à la lampe de radio qu'ils utilisaient dans leurs transmissions télégraphiques.

Dans cette période troublée, c'était un objet de haute technologie complètement inconnu des populations civiles. Ses formes replètes et la chaleur que dégageait ce premier composant électronique lui donnait une sorte d'élégance charnelle, d'autant plus que pendant quelques années il affichait ostensiblement sa plastique à l'extérieur du corps des appareils pour mieux dissiper ses excès d'énergie.

La couleur bleue de certaines de ces lampes, leur donne à notre époque, des airs de pièces de collection que les circuits intégrés ne sont pas près d'obtenir, mais il est vrai qu'ils ont d'autres atouts…

Dans les années 20, le grand-père Théodore avait effectivement construit un des premiers postes de radio disponibles en "pièces détachées" dans le commerce.

L'appareil fabriqué en bois, se présentait avec une face avant d'ébonite noire surmontée d'une plaque de verre derrière laquelle se trouvaient quatre lampes. Sur ce panneau avant, des bobinages en "nid d'abeille" réalisés en fils de cuivre isolés au coton, pouvaient en se déplaçant mutuellement, déclencher les couplages de la "réaction".

Cette propriété d'emballement contrôlé du système d'amplification lui donnait une grande sensibilité de réception et tout l'art de l'amateur de radio de l'époque, consistait à maîtriser sans trop de sifflements intempestifs, un engin que sa nature instable rendait particulièrement passionnant à "piloter"…

Florentin reçu l'appareil en "héritage" accompagné d'un ouvrage technique daté de 1922, vers l'âge de 16 ans.

Le poste était en panne, une des lampes était "grillée". Trop jeune pour apprécier avec respect le vénérable appareil, il le démonta pour récupérer les éléments et expérimenter avec l'aide du livre quelques-uns uns des montages décrits. Ces essais engagèrent l'intéressé, avec quelques succès d'amateur, au-delà des voix de la radio, vers les sentiers tout neufs que l'électronique commençait à tailler.

Réalité d'apparence et comme issu d'une préhistoire incertaine, le "Zéphidor" est vrai.

Il procède directement du mariage des éléments rescapés du poste de Théodore avec des composants modernes. Fonctionnel dans ses entrailles, il est habillé à la mode de 1924, art déco en quelque sorte. Le manche de buis des commandes principales du "Zéphidor", fut d'abord un manche de lime, usiné par le jeune Florentin en pédalant devant le tour du grand-père.

Il a dormi quarante ans sous cet aspect, accroché à un clou, avant sa métamorphose définitive. Si les objets sont capables d'accumuler une fraction de l'âme de leurs possesseurs, ce morceau de bois serait un bon exemple à placer dans la machine capable un jour, pourquoi pas… de restituer, les reflets de cette âme.

En décrivant la trompe à mercure de Théodore, il ne s'agissait nullement d'une affabulation, les amateurs avertis, c'est-à-dire complètement déjantés, des années 20, étaient capables de telles prouesses, ils fabriquaient leurs lampes à la main.

Des descriptions précises dans les livres d'époque, en témoignent. De quelle race étaient-ils ? De la même sans doute, que celle des découvreurs Américains du transistor, qui l'ont fabriqué d'égale façon… à la main.

"Bayard" pouvait-il se concevoir et se fabriquer dans les années vingt?

Théoriquement oui, les principes étaient connus. Déjà, des petits moteurs à vapeur et à gaz avaient été construits fin dix neuvième.

Mais la construction mécanique d'un moteur à combustion interne demande un talent fou. Nul doute qu'à l'époque de Théodore cet assemblage était possible de la part d'un amateur, mais avec de vraies difficultés et une fiabilité très aléatoire.

Par contre un moteur fabriqué uniquement avec de l'écriture ne demande qu'à fonctionner et il ne s'en prive pas… c'est ce que l'on appelle la puissance de la plume…

L'histoire du torticolis est une histoire vraie, Florentin possède un livre qui montre la photo d'un pratiquant des années soixante en train de regarder par-dessus son épaule pour piloter son modèle qui revient vers lui… Pour que le monde avance, il faut regarder derrière soi…

Les modèles en tôle, l'Hélica, l'hydroglisseur, l'hydroptère, la moto et tout le reste, furent des objets d'existence réelle, des photos et des films en témoignent, à défaut, hélas, d'une conservation physique.

Et les pêcheurs? Vrai aussi, ils étaient vraiment à la fête de l'andouille…

La dame du lac c'est complètement faux, mais les sentiments sont justes.

Les grenouilles roses cela existe, de même que les contes de fées, les guinguettes au bords de l'Allier et les pirates sur les lacs d'Auvergne.

Les propos sur les chauves-souris c'était des hypothèses auxquelles Théodore croyait.

Elles avaient le mérite de l'humilité, au contraire de l'autosuffisance de la pensée unique.

Les conversations et le carnet c'était le jardin secret de Théodore, comment savoir la vérité ? Dommage que ce carnet n'ait pas été retrouvé…

Restons dubitatifs à propos des boyaux de la danse, des spectacles antiques et de la société des chats. Les pouvoirs de l'écriture à propos de la construction des cathédrales et des pyramides, ne sont que des suppositions et la terreur des chiffres un simple problème de dyslexie numérique. Ou bien une haine ordinaire, sans raison… la haine a ses raisons que la raison ignore…

Par contre, le Chevalier Pierre Olivier de Castel de Montségur, serait bien un lointain cousin, mais de qui?

Rien n'est plus sérieux que la théorie des cordes qui passionne les théoriciens de la physique.

Pour le profane, ces travaux semblent s'enfoncer de plus en plus dans des concepts obscurs, qui ne débouchent sur rien de concret.

Des vérifications expérimentales pourraient-elles apporter la connaissance ultime de la matière? Pas sûr.

Ces idées sont peut être totalement fausses ou bien impossibles à démontrer, ce qui revient au même… Dans ce cas le robustol n'existera jamais à moins qu'un inventeur génial ne "tombe" dessus par hasard au détour d'une éprouvette mal lavée…

Les servomoteurs puissants, sans engrenages, sont encore des vues de l'esprit, mais sans doute pas pour toujours. Le coupleur à base d'actinol n'existe que sous une forme biologique, il y en a même qui s'en servent en ce moment pour taper sur des touches en utilisant "Mot" fonctionnant sous "Fenêtres 98" pour cracher des graffitis…

Les gouvernes molles sont en projet pour optimiser les performances des aéronefs.

Les atomes "secs", sans électrons, sont des réalités courantes, les ions dans les liquides et les plasmas dans les gaz chauds en sont pleins. Mais l'athanor sec et froid reste à inventer, ce serait un bon sujet de recherche pour savant fou…

Quand elle sera réalisée, nul doute qu'Edora ne soit une compagne charmante. Ceux qui travaillent sur le décodage du fonctionnement du cerveau en sont persuadés… mais qu'ils se méfient de ne pas ouvrir la boite de Pandore…

En ce qui concerne les OVNIS, il n'y a pas de doute c'est un bon sujet de conversation pour les fins de repas bien arrosés et le camp des vainqueurs est toujours le même, c'est un alcoolique qui a raison…

Pour se faire une idée de la colossale étendue de cette question qui pour le moment, n'intéresse pratiquement que les militaires (que c'est dangereux de confier son destin aux porteurs de sabres), les curieux peuvent taper le mot "ovni" dans un moteur de recherche sur Internet.

Jean-Pierre Petit, astrophysicien, directeur de recherche au CNRS, spécialiste de cosmologie théorique et de propulsion électromagnétique, a écrit et dessiné de nombreux ouvrages sur la science, aux frontières de la science et sur les ovnis. Pour en savoir plus sur ce scientifique "non-conformiste", si l'on a du temps devant soi, grincheux s'abstenir, cela vaux la peine de consulter son site web:

http://www.jp-petit.org/

Pour tout savoir sur les "lifters", voir le site de Jean-Louis Naudin:

http://lifters.online.fr/lifters/

Le physicien Louis Kervran a consacré sa vie à l'étude des transmutations biologiques. Ses ouvrages publiés dans les années 60-70 ont été classés "impossible" malgré la qualité et le sérieux de son travail.

Jean Paul Bibérian tente une succession difficile, voir le site:

http://www.jeanpaulbiberian.net/

Des chercheurs Finlandais ont effectivement observé des "choses" sur des disques en rotation, le "gravitor" est à l'étude.

La matière vivante serait un avatar, une variation de la matière inerte, un état particulier de synergie entre deux univers parallèles? Pourquoi pas? Personne n'a encore démontré le contraire… et puis nos rêves et nos cauchemars sont bien blottis quelque part…

Sur le tableau périodique des éléments, le silicium est placé à côté du carbone et possède le même nombre d'électrons périphériques. Des êtres vivants au silicium existent certainement sur la lune car il n'y a rien d'autre à bouffer que des cailloux…

Quetzalcoatlus, d'après les dimensions de son fémur aurait été le plus gros animal volant de tous les temps. On ne sait pas la tête qu'il avait en sortant de son sommeil, une sale tête certainement, comme tout le monde à ce moment-là.

Le mystère insondable de la floraison des bambous est exact.

"La floraison des bambous est unique et mystérieuse. Elle varie de 1 à 120 ans selon les espèces. Certains bambous fleurissent annuellement, d'autres sporadiquement. La plupart du temps, cette floraison prend une dimension des plus fascinantes. Poussant de part et d'autre des continents, connectés génétiquement, alertées par un mécanisme cellulaire énigmatique ou bien dépendantes d'une horloge calendaire rythmant l'âge d'un hypothétique stock génétique, des centaines de milliers de plantes arrêtent soudainement de produire des pieds et font éclore de minuscules petites fleurs! Ainsi en Inde et au même instant en Europe, où on les a transplantés, les bambous prennent la décision de nous offrir leurs fleurs. Miracle!"

http://www.boutikbambou.com/le_bambou/le_bambou_3.htm

Gaïa, c'est le nom de la terre en langage sacré

Il semblerait que Tézed soit une sorte d'organisme unicellulaire géant, sorti de l'eau, doté d'organes des sens, de mains pseudopodes, capable de s'exprimer en émettant des sons articulés et qui connaîtrait l'usage du feu.

Un protozoaire qui aurait réussi son évolution humanoïde, en somme…

Conscient de son insignifiance dans l'univers, il honore le soleil comme un Dieu, mais il s'en méfie terriblement, car son corps protégé seulement par une fine membrane graisseuse couverte de cils, est particulièrement fragile et sensible à la dessiccation.

L'édifice qui sert d'église à ses semblables, est un lieu de culte remarquablement bien choisi pour son caractère symbolique puisque c'était la caisse de terrain de Théodore…

La tribu de Tézed va avoir un long chemin à parcourir avant de voir un journal télévisé présenté par une amibienne bien roulée en costume de peau de sangsue qui parlerait d'une guerre lointaine entre les cafards et les cloportes.

L'existence d'une créature comme Tézed, semble montrer que les hommes de silicium ont raté leur développement, décidément ils étaient vraiment trop stupides… encore plus que leurs prédécesseurs…

Tézed existe déjà, il se fait appeler Blob ou Slime Mold ...

http://www.youtube.com/watch?v=47qiwqKRef0&desktop_uri=%2Fwatch%3Fv%3D47qiwqKRef0&app=desktop

http://crefrance.ning.com/profiles/blogs/la-d-couverte-du-myxomyc-te-1

http://www.youtube.com/watch?v=lls27hu03yw

Un codicille, normalement, c'est l'addition faite à un testament… et un crocodile, normalement, c'est… un mammifère marin… comme les pendules à coucou et les tapettes à souris…

Heureux qui, comme Ulysse, a fait un beau voyage

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